vendredi 31 juillet 2026, 00:15 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
Actualités

Le dernier rendez-vous de la rue Auguste-Pégurier

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Actualités

Le dernier rendez-vous de la rue Auguste-Pégurier

Une femme de 25 ans est morte sur le sol d'un salon de beauté niçois après une injection clandestine. Son histoire, et celle de la quadragénaire tuée quatre mois plus tôt à Villeurbanne, dessinent le portrait d'une France où l'on peut mourir pour avoir voulu se faire belle.

Elle avait pris rendez-vous comme on réserve une coupe de cheveux. Elle ne savait pas qu'elle n'en ressortirait pas. Le lundi 27 juillet 2026, dans un salon de la rue Auguste-Pégurier à Nice, une jeune femme de 25 ans s'est allongée pour une injection et ne s'est plus relevée. Derrière elle, un marché souterrain prospère en pleine lumière, sur les écrans de millions de téléphones.

Il devait être un peu après quatorze heures quand la porte de l'AME Studio s'est refermée derrière elle. Quartier Saint-Augustin, à l'ouest de Nice, une rue tranquille, une vitrine sans éclat particulier. Le salon affichait des soins capillaires, des poses d'ongles, des extensions de cils - les prestations ordinaires d'un millier d'instituts identiques dans n'importe quelle ville française. Rien, sur la façade, ne laissait deviner ce qui se pratiquait à l'intérieur.

La jeune femme s'était rendue dans l'établissement pour des injections de botox au niveau des fesses. Elle avait trouvé l'adresse, selon toute vraisemblance, par le bouche-à-oreille - la femme de 36 ans qui pratiquait les injections en réalisait à la demande, sur sollicitation via du bouche-à-oreille, se présentant comme une esthéticienne et procédant illégalement depuis 2022. Ce jour-là, elle était en vacances dans le Var. Elle dit avoir été contactée par la gérante d'AME Studio pour assurer la prestation.

La séance a commencé comme les autres, sans doute, avec la gestuelle professionnelle des habituées - gants, seringue, protocole apparent. La pseudo-praticienne dit lui avoir administré « une injection de lidocaïne », produit anesthésiant, avant de procéder à l'injection de botox. C'est là que quelque chose a basculé.

La cliente a fait une réaction allergique à la lidocaïne. Elle a immédiatement fait un malaise. Malgré une tentative de réanimation pratiquée par la personne ayant procédé à l'injection puis une intervention rapide des secours, la jeune femme est décédée sur place d'un arrêt cardio-respiratoire.

Le rideau métallique est resté baissé. Un scellé portant la mention « homicide involontaire » barre désormais la porte de cet institut du quartier Saint-Augustin. La 25 ans que la jeune femme avait encore devant elle s'est arrêtée là, sur le carrelage d'un salon qui n'aurait jamais dû tenir une seringue.

Les enquêteurs sont arrivés vite. Un troisième suspect, un homme né en 1992 et époux de la première, a été interpellé après avoir emporté des produits présents dans le salon juste après les faits. Ce geste - dissimuler les produits, effacer les traces avant que les scellés ne tombent - dit à lui seul la conscience du crime. La perquisition des locaux a permis la découverte de nombreux médicaments, seringues et produits injectables, neufs et usagés, présentés comme provenant d'Asie. Les enquêteurs ont également saisi 1 500 euros en espèces.

Les deux femmes, âgées de 36 et 28 ans, ont été placées en détention provisoire à l'issue de leur présentation à un juge, le jeudi 30 juillet. Entre elles et la mort de leur cliente, une information judiciaire pour homicide involontaire, exercice illégal de la médecine et détention de médicaments falsifiés - une douzaine d'infractions selon les services de police judiciaire de Nice.

Quatre mois plus tôt, à l'autre bout de la France, une histoire presque identique s'était déroulée dans une ville presque identiquement ordinaire.

Le 20 mars 2026 à Villeurbanne, dans la banlieue de Lyon, une femme d'une quarantaine d'années avait perdu la vie après avoir reçu une injection dans un appartement privé, pratiquée par une personne sans aucune qualification médicale. La victime s'était rendue dans cet appartement pour recevoir une injection d'acide hyaluronique et de lidocaïne dans les fesses - deux produits souvent associés dans ce type de prestation non médicale : l'un pour le volume, l'autre comme anesthésiant local.

Elle avait trouvé l'adresse autrement que par le bouche-à-oreille : une femme d'une quarantaine d'années était morte après une injection d'acide hyaluronique réalisée hors cadre médical à Villeurbanne, et une influenceuse avait été mise en examen et placée en détention. Le rendez-vous, arrangé via Instagram, s'était tenu dans un appartement loué. La même seringue sans diplôme, la même mort sans ambulance assez rapide.

« On avait peur d'un décès, c'est arrivé », avait déploré le docteur Éric Essayagh, coprésident du Cercle des Bonnes Pratiques en Médecine Esthétique. Quatre mois plus tard, à Nice, un second cercueil lui donnait raison.

Ce qui relie ces deux femmes mortes n'est pas seulement la seringue. C'est l'écosystème entier qui l'a rendue possible. Attirés par des prix bas et des promesses de résultats rapides, certains clients se tournent vers ces offres diffusées sur les réseaux sociaux, s'exposant à des complications graves : nécroses, infections, embolies ou séquelles durables. Ce marché-là n'opère pas dans l'obscurité. Il s'annonce en stories, en avant-après soigneusement filtrés, en promotions à durée limitée. Il recrute ouvertement, en plein jour, sur les mêmes plateformes que les marques de cosmétiques et les coachs sportifs.

Les chiffres racontent l'accélération de cette dérive avec une précision froide. En 2025, l'Ordre des médecins avait recensé 213 signalements, contre 128 en 2024 et 62 en 2022. Depuis le début de l'année 2026, 28 cas étaient déjà signalés. Pour les professionnels, ces chiffres restent en dessous de la réalité.

En dessous de la réalité - la formule est presque pudique. Car avant les morts, il y avait déjà eu les survivantes. Entre août et septembre 2024, huit personnes avaient été admises en réanimation après des injections illégales, présentant des troubles sévères : difficultés à parler, à marcher. Certaines avaient nécessité une trachéotomie. Un cluster de botulisme né d'une seringue achetée sans ordonnance, sans traçabilité, probablement sans chaîne du froid.

L'État n'a pas regardé ailleurs. Depuis le 29 mai 2024, un décret impose une ordonnance médicale pour obtenir de l'acide hyaluronique injectable. Depuis septembre 2024, un diplôme inter-universitaire reconnu par l'Ordre des médecins, ouvert dans trois facultés - Bordeaux, Créteil, Marseille - est devenu la seule voie légale pour exercer la médecine esthétique. Des mesures plus sévères avaient été introduites lors de l'examen du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026, avant d'être censurées par le Conseil constitutionnel comme cavaliers sociaux.

Ces verrous n'ont pas suffi. On commande les produits sur Telegram. On les fait venir d'Asie dans des valises sans douane regardante. On pratique dans des appartements Airbnb loués pour l'après-midi, dans des salons dont la vitrine parle d'extensions de cils. Selon les estimations des professionnels, près de 40 % des actes esthétiques ont désormais lieu hors du cadre médical.

Dans le même temps, des soupçons pèsent sur le laboratoire Galderma, perquisitionné le 8 avril 2026, pour un possible contournement de la réglementation encadrant la distribution de la toxine botulique - qui aurait été fournie à des médecins non habilités à la pratiquer. Les filières d'approvisionnement, ce maillon silencieux, commencent à être remontées jusqu'à leurs sources légales détournées.

L'enquête niçoise s'oriente vers une complication liée à la lidocaïne. L'autopsie doit encore identifier précisément les produits administrés et déterminer les causes exactes du décès. On ne sait pas encore avec certitude si la jeune femme de 25 ans était allergique, ou si la dose était mal dosée, ou si le produit lui-même était falsifié - une de ces trois hypothèses, peut-être les trois à la fois. Ce que l'on sait, c'est qu'elle n'aurait jamais dû recevoir cette injection dans cette pièce, par ces mains-là.

Derrière le rideau métallique baissé de la rue Auguste-Pégurier, la question qui se pose n'est plus celle de la légalité. La loi existe. Les interdictions existent. Les diplômes requis existent. Ce qui manque, c'est la volonté de frapper assez fort, assez vite, assez souvent pour que le calcul change pour celles qui tiennent les seringues - et pour celles qui les cherchent à prix cassé sur leur téléphone, convaincues que le pire n'arrive qu'aux autres.

Deux femmes sont mortes depuis le printemps. La troisième est peut-être en train de prendre rendez-vous.

« On avait peur d'un décès, c'est arrivé »

Dr Éric Essayagh, coprésident du Cercle des Bonnes Pratiques en Médecine Esthétique, après Villeurbanne - avant Nice

CE QUE DIT LA LOI

En France, seuls les médecins qualifiés habilités - dermatologues, chirurgiens plasticiens, ophtalmologues, chirurgiens de la face et du cou, chirurgiens maxillo-faciaux - sont autorisés à pratiquer des injections de toxine botulique à visée esthétique.

Toute injection réalisée par une personne non qualifiée constitue un exercice illégal de la médecine, passible de deux ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende, peines aggravées en cas de mort involontaire.

Depuis le 29 mai 2024, l'acide hyaluronique injectable est soumis à ordonnance médicale obligatoire.

Depuis septembre 2024, un diplôme inter-universitaire reconnu par l'Ordre des médecins - ouvert à Bordeaux, Créteil et Marseille - est la seule voie légale pour exercer en médecine esthétique.

Les produits saisis à Nice étaient présentés comme provenant d'Asie, sans traçabilité, sans garantie de chaîne du froid ni autorisation de mise sur le marché français.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
Partager :
100%