La Fifa a cessé d’avoir des règles : elle a un propriétaire
D'un carton rouge effacé sur un coup de fil présidentiel à la vente programmée de la Coupe du monde : radiographie d'une institution devenue patrimoine personnel.
Cinq millions de dollars pour un vote. Un carton rouge annulé après un appel téléphonique. Vingt milliards de dollars promis à des investisseurs privés. Trois épisodes séparés de quinze ans - et une seule question qui les traverse tous : la Fifa gouverne-t-elle encore le football, ou son président gouverne-t-il la Fifa comme un bien propre ?
Le péché originel qu'un rapport n'a jamais vraiment lavé
Il faut remonter au 2 décembre 2010, à Zurich, pour comprendre où commence la maladie. Ce jour-là, le comité exécutif de la Fifa attribue la Coupe du monde 2022 au Qatar, un pays sans stade adapté et sans culture footballistique de masse, mais doté d'une fortune considérable. Quatre ans plus tard, l'ancien procureur américain Michael Garcia remet un rapport de 430 pages sur les conditions de cette attribution.
La Fifa refuse de le publier intégralement, invoquant des « raisons juridiques », et fait présenter à sa place un résumé de 42 pages par le juge allemand Hans-Joachim Eckert, qui conclut qu'aucune preuve d'achat de vote n'existe. Garcia conteste publiquement cette synthèse et démissionne, excédé, en décembre 2014.
Ce que l'institution a voulu enterrer par une synthèse édulcorée, la justice américaine l'a exhumé quelques années plus tard. Un acte d'accusation du ministère de la Justice américain, déposé par le parquet fédéral de New York, affirme que plusieurs membres du comité exécutif de la Fifa ont reçu des pots-de-vin en échange de leur vote pour le Qatar.
Le nom cité dans l'acte d'accusation est celui de l'homme d'affaires qatari Mohamed bin Hammam, décrit comme le contrôleur d'une caisse noire de cinq millions de dollars destinée à acheter le soutien de responsables clés. D'anciens dirigeants comme Ricardo Teixeira, ancien président de la fédération brésilienne, et Nicolas Leoz, ancien président de la Conmebol aujourd'hui décédé, figurent parmi ceux visés.
« Cinq millions de dollars de caisse noire pour acheter des votes : ce n'est pas une rumeur de vestiaire, c'est un acte d'accusation du ministère de la Justice américain. »
L'aveu que personne n'a osé formuler
Le vice-président de la fédération allemande de football, Theo Zwanziger, avait demandé dès 2011 que l'attribution soit réexaminée, évoquant un « degré considérable de suspicion qu'on ne peut balayer ». Quinze ans plus tard, cette suspicion n'a jamais été formellement infirmée par une enquête indépendante et publiée dans son intégralité - elle a simplement cessé d'intéresser les nouveaux dirigeants de la Fifa, occupés à organiser le tournoi que cette attribution controversée avait rendu possible.
C'est dans cette maison déjà fissurée qu'arrive Gianni Infantino en 2016, présenté à l'époque comme le réformateur censé tourner la page de l'ère Blatter. Une décennie plus tard, le bilan de cette promesse mérite d'être mesuré non pas à ses discours, mais à ses actes les plus récents - et le plus révélateur d'entre eux ne concerne ni un pot-de-vin ni un contrat, mais un carton rouge.
« Quinze ans plus tard, cette suspicion n'a jamais été formellement infirmée. Elle a simplement cessé d'intéresser ceux qui organisaient déjà le tournoi qu'elle avait rendu possible. »
Un règlement disciplinaire plié en une soirée
L'attaquant américain Folarin Balogun reçoit un carton rouge en seizièmes de finale contre la Bosnie-Herzégovine. Son exclusion pour le match suivant contre la Belgique est automatique, prévue noir sur blanc par le règlement disciplinaire de la Fifa. Le dimanche 5 juillet 2026, sans qu'aucun élément nouveau ne soit apparu sur l'action elle-même, la Fifa annonce la suspension de la sanction sur le fondement de l'article 27 du règlement, qui permet de suspendre l'exécution d'une mesure disciplinaire. Balogun est autorisé à jouer.
Donald Trump réagit dans l'heure sur son réseau Truth Social : « Merci à la Fifa d'avoir fait ce qui est juste et corrigé une grande injustice. » Selon des informations du New York Times reprises par plusieurs médias allemands, le président américain aurait exercé une influence directe sur Gianni Infantino avant cette décision. Ni la Fifa ni Infantino n'ont démenti ces informations. La fédération belge dépose une protestation officielle.
Le sélectionneur belge Rudi Garcia résume l'incrédulité générale d'une phrase : « Je ne savais pas que le 5 juillet était le 1er avril. »
« Un règlement écrit noir sur blanc, plié en une soirée après un coup de fil présidentiel. La Fifa n'a pas triché avec les règles : elle les a rendues négociables. »
Une accumulation qui dessine un système, pas un accident
Isolé, l'épisode Balogun pourrait passer pour une anomalie regrettable. Mis bout à bout avec d'autres gestes documentés des derniers mois, il dessine une pratique. La Fifa a loué un bureau au sein même de la Trump Tower à New York. Infantino a accompagné Trump lors de visites d'État au Qatar et en Arabie saoudite, ainsi qu'à un sommet consacré à la guerre de Gaza.
Il siège au « conseil de la paix » personnel du président américain, une organisation parallèle aux Nations unies. Il a assisté à la première d'un documentaire consacré à la Première dame Melania Trump. Lors de la finale de la Coupe du monde des clubs, il a offert à Trump l'une des médailles normalement réservées à l'équipe victorieuse.
Point d'orgue de cette proximité, la Fifa a créé lors du tirage au sort de la Coupe du monde, le 5 décembre, un tout premier « Prix Fifa de la paix », remis à Donald Trump pour son engagement en faveur de « la paix et l'unité dans le monde ».
L'ONG FairSquare, spécialisée dans la responsabilité du sport en matière de droits humains, a déposé une plainte formelle de huit pages devant la commission d'éthique de la Fifa, estimant que la création et la remise de ce prix violent la politique de neutralité politique que l'institution revendique pourtant comme un pilier fondateur.
« Un bureau dans la Trump Tower, un siège au conseil de paix personnel du président, un prix créé sur mesure : chaque geste, pris seul, est anecdotique. Ensemble, ils dessinent une allégeance. »
Le partenaire d'affaires qui referme la boucle
La vente annoncée cette semaine de 20 à 30 % des droits commerciaux des tournois Fifa à des investisseurs privés referme cette boucle avec une précision presque cynique. Selon le quotidien britannique The Times, le fonds appelé à diriger le groupe d'investisseurs est Thrive Capital, détenu à plus de 95 % par Joshua Kushner - le frère de Jared Kushner, gendre de Donald Trump.
La Fifa a confirmé que Jared Kushner lui-même ne serait pas impliqué dans le projet, précision qui, loin de rassurer, souligne à quel point la proximité était devenue embarrassante à démentir.
Le montage prévoit qu'Infantino, une fois son mandat de président achevé, dirige la nouvelle entreprise en tant que commissaire - une reconversion qui transforme un dirigeant censé servir 211 fédérations en actionnaire de référence de leur bien commun le plus précieux.
L'élu démocrate américain Jamie Raskin, membre le plus haut placé de son parti à la commission judiciaire de la Chambre des représentants, a exigé qu'Infantino soit auditionné sur ses liens avec l'administration Trump, déclarant : « Les amateurs de football ne pouvaient déjà plus se permettre la Coupe du monde à cause de la tarification corrompue de la Fifa - davantage de corruption par des oligarques ne fait que discréditer davantage ce beau sport sous l'effet des grandes entreprises.
»
« Le président qui décide de vendre est aussi celui qui dirigera l'entreprise achetée. Ce montage n'a pas besoin d'un tribunal pour être qualifié : le conflit d'intérêts se lit dans l'organigramme lui-même. »
Une fédération sans fédérateur pour s'y opposer
Ce qui frappe, au terme de cette accumulation, n'est pas seulement le comportement d'un homme, mais le silence de l'institution censée le contenir. La fédération allemande, pourtant l'une des plus puissantes du football mondial, a refusé jusqu'ici de prendre officiellement position sur les agissements d'Infantino ou le format même du tournoi 2026, selon les observations du service sportif de la chaîne publique ARD.
La Bundesliga, l'Uefa elle-même n'ont réagi qu'après la publication des plans de vente, jamais après l'épisode Balogun ni après le prix décerné à Trump.
La Fifa reste, sur le papier, une association de 211 fédérations nationales censées se partager le pouvoir. Dans les faits, cette dispersion même est devenue la condition de possibilité du pouvoir personnel d'Infantino : aucune fédération isolée n'a intérêt à rompre avec une institution qui lui reverse chaque cycle des sommes considérables, et c'est précisément cette dépendance financière généralisée qui a permis à un système censé être démocratique de fonctionner, dans les faits, comme une monarchie tolérée par ses propres sujets.
« Aucune fédération isolée n'a intérêt à rompre avec l'institution qui la finance. Cette dépendance a transformé une démocratie sur le papier en monarchie tolérée par ses propres sujets. »
Un homme d'affaires qatari a versé cinq millions de dollars avant le vote de 2010. Un président américain a décroché un téléphone en 2026. Entre les deux, quinze années où la même institution a appris, chaque fois un peu plus, que ses propres règles pliaient devant qui savait où frapper. La Coupe du monde n'appartient à personne, répète la Fifa dans chacun de ses communiqués. L'histoire récente de l'institution raconte, chapitre après chapitre, le contraire.