Un site de rencontres libertines au cœur d’un système de viols collectifs filmés en Gironde
Dix-neuf hommes mis en examen, six victimes identifiées, une enquête distincte désormais ouverte contre la plateforme qui a permis de les recruter
Une plainte, en 2023. Puis une deuxième voix, une troisième, jusqu'à six. Toutes racontent le même homme, les mêmes soirées, la même emprise. Trois ans plus tard, la justice ne poursuit plus seulement un homme et ses invités, elle poursuit aussi le site qui les a mis en relation.
Une plainte qui ouvre une brèche
L'affaire commence en novembre 2023. Une femme, que Le Parisien a choisi de renommer Sophie pour préserver son anonymat, se décide à porter plainte contre son compagnon. Elle dénonce des viols collectifs imposés par lui-même et par des hommes qu'il invitait, sous couvert de soirées dites libertines.
Selon Le Parisien, Sophie évoque une relation de trois années marquée par une emprise progressive, jusqu'à ce que le libertinage revendiqué par son compagnon ne devienne, dit-elle, un cadre imposé plutôt qu'un choix partagé.
L'enquête, ouverte initialement par le parquet de Libourne, sera transférée au pôle criminel de Bordeaux, où deux juges d'instruction sont aujourd'hui saisis du dossier, signe de la gravité et de l'ampleur prises par la procédure au fil des mois.
Six visages, un même récit
Les gendarmes interrogent alors plusieurs anciennes compagnes de l'homme visé. Toutes décrivent le même scénario, une stratégie d'emprise psychologique, puis des actes sexuels d'une violence extrême, documentés par des milliers de photos et de vidéos retrouvées à son domicile.
En droit français, l'absence de consentement ne se limite pas à un refus exprimé de vive voix, elle peut se déduire de la contrainte, de la surprise ou de la menace, y compris lorsque la victime se trouve sous l'emprise psychologique de son agresseur. C'est précisément ce climat de soumission que le parquet dit avoir reconstitué à partir des témoignages recueillis.
À ce stade de la procédure, six victimes ont été formellement identifiées, dont cinq se sont constituées parties civiles, a précisé mi-juillet à l'AFP le procureur de Bordeaux, Renaud Gaudeul.
Le mécanisme d'une chasse organisée
C'est une enquête exclusive du Monde, publiée en juillet sous forme de série d'articles, qui a permis de reconstituer la mécanique de recrutement. Selon ce travail, l'homme mis en cause utilisait le réseau social libertin Wyylde pour trouver des hommes prêts à participer à ces soirées, généralement présentées comme des jeux entre adultes consentants.
Le Monde cite notamment le cas d'un artisan peintre d'une quarantaine d'années, résidant à une cinquantaine de kilomètres de là, qui se serait présenté sur le site comme disponible pour ces soirées avant de s'y rendre et de constater sur place, selon l'enquête, la détresse manifeste de la femme présentée par son hôte.
Un homme, une application de rencontres, et des dizaines d'inconnus recrutés en quelques clics pour un même crime répété pendant des années.
Le Monde a également établi que plusieurs des hommes recherchés sur la plateforme ne se trouvaient qu'à quelques dizaines de kilomètres du domicile de l'organisateur, preuve, selon l'enquête, d'un recrutement de proximité facilité par la géolocalisation du site.
Un homme, un lieu isolé
L'organisateur présumé de ces soirées est un Girondin de cinquante-six ans, responsable de maintenance de profession, ancien employé du constructeur automobile Ford et amateur de chasse et d'armes à feu. Il résidait dans une maison isolée de la commune de Reignac, dans le nord du département, à l'écart de tout voisinage immédiat.
Il est placé en détention provisoire à la maison d'arrêt de Gradignan depuis le 10 avril 2025, soit un an et demi après le dépôt de la première plainte contre lui, aux côtés de quatre autres suspects placés en détention le même jour.
Vers un procès hors norme
Le parquet de Bordeaux a confirmé, le 17 juillet 2026, la mise en examen de dix-neuf hommes pour viols avec torture ou actes de barbarie. Tous auraient participé, selon l'accusation, à des actes sexuels violents sur les compagnes successives de l'organisateur présumé, les scènes filmées ne laissant, selon le parquet, aucun doute sur l'absence de consentement des victimes.
Les enquêteurs évoquent au total plusieurs dizaines d'hommes potentiellement concernés, connaissances directes de l'organisateur ou simples adeptes, comme lui, du même site de rencontres, un travail d'identification qui pourrait faire grossir encore la liste des mis en cause dans les mois à venir.
Wyylde dans le viseur de la justice
C'est Politico qui a révélé l'existence de ce second volet judiciaire, une information que le parquet de Paris a confirmée jeudi à l'AFP. Une enquête préliminaire distincte vise désormais Wyylde lui-même, soupçonné d'avoir permis, par son fonctionnement, la commission de ces crimes.
Les chefs retenus sont lourds, fourniture d'une plateforme en ligne pour une transaction illicite en bande organisée, complicité de diffusion d'images d'atteintes volontaires à l'intégrité d'une personne, abstention volontaire d'empêcher un crime, et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni de dix ans d'emprisonnement. L'enquête a été confiée à la section de recherches de Paris.
Sollicitée dans l'immédiat par l'AFP, la plateforme n'a pu être jointe pour réagir à l'ouverture de cette procédure. Wyylde, exploité par la société Koala Interactive, basée à Levallois-Perret, revendique sept millions d'utilisateurs inscrits et sept cent mille visiteurs quotidiens, dans une dizaine de pays d'Europe, d'Amérique et d'Asie.
Créé en 2004 sous le nom de Netechangisme.com, le site a pris son identité actuelle en 2016 et multipliait ces derniers mois les campagnes publicitaires jusque dans le métro parisien, une visibilité qui contraste aujourd'hui avec le silence opposé aux sollicitations de la presse.
Plusieurs titres nationaux ont, sans attendre, établi le parallèle avec l'affaire Pelicot, cet autre dossier où un mari avait recruté en ligne des dizaines d'hommes pour violer son épouse endormie pendant près d'une décennie. Le mécanisme diffère, un cercle de compagnes successives plutôt qu'une seule épouse, un site de rencontres plutôt que des forums fermés, mais le silence organisé autour des victimes, lui, se ressemble.
Reste une question que le procès à venir devra trancher, celle de la responsabilité d'un outil numérique dans la commission de crimes que ses propres utilisateurs orchestraient hors ligne. La justice française n'avait encore jamais poursuivi une plateforme de rencontres pour ce motif précis.
Un débat qui dépasse la seule Gironde
Cette affaire s'inscrit dans un débat français plus large, celui d'une définition du viol fondée explicitement sur l'absence de consentement, et non plus seulement sur la preuve d'une violence, d'une menace, d'une contrainte ou d'une surprise. Plusieurs parlementaires ont porté cette réforme ces dernières années, s'appuyant précisément sur des dossiers où l'emprise psychologique rendait la victime incapable de dire non de façon audible.
Le procès Pelicot, qui s'était achevé par la condamnation de cinquante et un hommes fin 2024, avait déjà relancé cette discussion à l'échelle nationale. Le dossier girondin, par son ampleur et par l'implication d'une plateforme numérique dans le recrutement des accusés, pourrait à son tour peser dans ces débats législatifs encore ouverts.
D'ici là, l'instruction bordelaise se poursuit, les auditions s'enchaînent, et l'enquête parisienne sur Wyylde n'en est qu'à ses tout premiers actes. Six femmes attendent un procès. Dix-neuf hommes, et peut-être davantage, en répondront.