Zidane sélectionneur : ce qu’il peut donner que Deschamps ne donnait pas
Quatorze ans de pragmatisme. Un numéro 10 sur le banc. Ce que la France attend de Zidane que Deschamps ne pouvait pas donner.
Didier Deschamps a quitté le banc des Bleus avec 122 victoires, deux finales mondiales et un titre. Zinédine Zidane y arrive avec zéro match dirigé en sélection et l'attente d'un pays entier. Le contraste n'est pas qu'une question de style. Il est une question de philosophie.
Ce que Deschamps a construit, chiffre par chiffre
Le bilan de Didier Deschamps à la tête des Bleus entre le 9 juillet 2012 et le 18 juillet 2026 est un des plus solides de l'histoire du football international. Selon les données publiées par la FFF, il a disputé 185 matchs, pour 122 victoires, 35 nuls et 30 défaites, avec 404 buts marqués et 180 encaissés.
Sur les six dernières grandes compétitions - de l'Euro 2016 au Mondial 2026 - la France a atteint cinq demi-finales ou mieux, une régularité que peu de sélections au monde ont égalée dans la même fenêtre de temps.
Son palmarès en compétitions officielles tient en deux lignes : la Coupe du monde 2018 remportée en Russie face à la Croatie, et la première Ligue des Nations de l'histoire des Bleus, gagnée en 2021 face à l'Espagne.
À cela s'ajoutent deux finales perdues - l'Euro 2016 face au Portugal en prolongation, le Mondial 2022 face à l'Argentine aux tirs au but - et une demi-finale de Mondial 2026 perdue face à l'Espagne, championne en titre, avant une défaite frustrante en match de classement face à l'Angleterre, 4-6, samedi 18 juillet 2026.
Ces chiffres disent la solidité. Mais ils masquent une tension que le débat public français a entretenue pendant quatorze ans : entre gagner et séduire, Deschamps a toujours choisi gagner. Son football était organisé, compact, fondé sur un bloc défensif solide et une transition rapide vers l'avant. Les supporters qui rêvaient d'une France étincelante ont souvent préféré regarder Barcelone ou le Manchester City de Guardiola.
Les partisans de l'efficacité se rappelaient que la Coupe du monde 2018 est dans la vitrine, pas dans les livres d'esthétique.
« Deschamps a toujours choisi gagner plutôt que séduire. Zidane a toujours cru qu'on pouvait faire les deux. »
Le paradoxe de l'héritage : Deschamps prépare le terrain de Zidane Ce qui rend la transition particulièrement intéressante est une ironie que personne n'avait anticipée : en fin de règne, Deschamps avait lui-même commencé à changer. Selon le journal AS cité par plusieurs sources, la France de 2026 est la meilleure version technique que Deschamps ait produite. Le système 4-2-3-1 avec Michael Olise dans un rôle de numéro 10 a libéré une animation offensive que les Bleus n'avaient jamais proposée sous son mandat.
La France a inscrit 14 buts dans les six matchs du Mondial 2026 avant la demi-finale.
Ce n'est pas un cadeau empoisonné. C'est un dilemme structurel pour Zidane. S'il maintient ce système, il confirme une évolution entamée par son prédécesseur, et sa propre marque devient difficile à distinguer. S'il le modifie pour imposer sa vision, il risque de casser une mécanique qui fonctionnait. Le successeur de Deschamps ne reçoit pas une équipe à reconstruire : il reçoit une équipe à réorienter, ce qui est souvent plus délicat.
« Zidane ne reçoit pas une équipe à reconstruire. Il reçoit une équipe à réorienter - la tâche la plus délicate qui soit. »
Deux hommes, deux conceptions du football nées sur le même terrain La différence entre Deschamps et Zidane ne s'est pas construite sur un banc d'entraîneur. Elle s'est construite sur le terrain, en 1998, dans la même équipe de France. L'un était milieu récupérateur, organisateur, destructeur de jeu adverse. L'autre était numéro 10, créateur, porteur de balle, capable de changer un match d'une feinte.
Alessandro Del Piero, qui les a côtoyés tous les deux à la Juventus, résumait la différence avec une franchise rare : quand Deschamps est arrivé, il s'est demandé pourquoi on l'avait recruté, puis il a compris que c'était le joueur inestimable qui mettait tout au service du collectif. Zidane, lui, personne ne se posait la question.
Cette différence de profil joue évidemment sur leur approche d'entraîneur. Deschamps a construit ses équipes autour d'une structure défensive et d'une discipline collective d'abord. Zidane, à deux reprises au Real Madrid entre janvier 2016 et juin 2021, a construit ses équipes autour de la qualité individuelle au service d'un collectif libéré. Il n'a jamais imposé un style rigide. Il a toujours adapté son système aux hommes disponibles.
Trois Ligues des champions consécutives, de 2016 à 2018, ont validé cette approche dans le club le plus scruté du monde.
Mais cinq années sans entraîner séparent cette réussite madrilène du banc des Bleus. Le football a changé, les joueurs aussi. Zidane lui-même l'a dit ce mardi 28 juillet 2026 : il veut voir les joueurs, leur expliquer son projet, comprendre ce qu'il peut construire avec eux. Ce n'est pas un programme. C'est une méthode d'observation avant le programme. La différence dit tout sur sa conception : d'abord les hommes, ensuite le système.
« Deschamps imposait le système et cherchait les hommes qui s'y adaptaient. Zidane observe les hommes avant de décider du système. »
Ce que Zidane peut apporter que Deschamps ne pouvait pas
La valeur ajoutée de Zidane n'est pas d'abord tactique. Elle est symbolique, relationnelle et émotionnelle - trois dimensions que le football de haut niveau n'ose pas toujours nommer mais dont les entraîneurs savent qu'elles décident souvent d'un titre. Kylian Mbappé, par exemple, a grandi footballistiquement dans l'admiration de Zidane. La relation entre les deux hommes, avant même la première convocation, porte une charge affective que Deschamps, aussi respecté soit-il, ne pouvait pas générer.
Zidane peut libérer des joueurs que Deschamps avait encadrés. Mbappé, sous Deschamps, a souvent semblé contraint dans ses déplacements, parfois reculé pour défendre, parfois limité dans sa liberté de percussion. Le nouveau sélectionneur, lui-même ancien numéro 10, comprend de l'intérieur ce que signifie être un créateur : il sait qu'on ne bridait pas Zidane pour qu'il revienne défendre, et il ne bridera pas Mbappé non plus. Ce changement de philosophie, s'il se confirme, peut produire une France offensivement différente.
La deuxième plus-value de Zidane est sa capacité à attirer. Depuis l'annonce de sa nomination, des joueurs de la diaspora française évoluant à l'étranger ont manifesté leur enthousiasme. Sa stature internationale, construite en Espagne pendant 25 ans comme joueur puis entraîneur, lui confère une légitimité qui dépasse les frontières françaises et facilite les discussions avec des clubs étrangers pour les libérations de joueurs en période internationale.
« Zidane peut libérer Mbappé d'une contrainte que Deschamps n'avait jamais vue comme une contrainte. »
Les risques réels de l'ère Zidane
La transformation la plus profonde que Zidane envisage n'est pas tactique non plus : c'est organisationnelle. Un staff de 25 personnes, une féminisation de l'encadrement technique, David Bettoni comme adjoint principal - c'est une rupture nette avec les structures légères et stables que Deschamps avait maintenues pendant quatorze ans. Plus d'intervenants autour de l'équipe signifie plus de voix, plus de hiérarchies, plus de potentiels conflits de méthode.
Le Real Madrid fonctionnait avec un vestiaire de stars et une équipe de gens de confiance réduite. Étendre ce modèle à une sélection nationale, avec des joueurs qui ne se retrouvent que quelques semaines par an, est un pari managérial risqué.
La question tactique reste également ouverte. Zidane a dit publiquement qu'il est animé par le jeu, par les buts, par l'attaque. Mais l'équipe de France a construit sa régularité sur une solidité défensive que ses adversaires respectaient. Deschamps n'a jamais encaissé plus de deux buts dans aucune grande finale. Ouvrir le jeu, c'est aussi ouvrir des espaces.
La demi-finale perdue face à l'Espagne le 15 juillet 2026, sur un score de 2-0, a montré que même une France efficace peut être dominée. Une France plus offensive mais moins organisée défensivement pourrait être spectaculaire en phase de groupes et vulnérable dans les matchs à élimination directe.
« Deschamps n'a jamais encaissé plus de deux buts en finale. Zidane veut un football plus ouvert. Ces deux phrases portent une tension. »
Le calendrier qui ne pardonne pas
Le premier test de Zidane aura lieu le vendredi 25 septembre 2026, en Turquie à Izmit, pour l'entame de la Ligue des Nations 2026-2027. Il aura environ trois semaines pour connaître ses joueurs, installer ses principes et préparer quatre matchs en dix jours : Turquie le 25 septembre 2026, Belgique à Bruxelles le 28 septembre 2026, puis France-Italie et France-Belgique à domicile les 2 et 5 octobre 2026. Son staff complet sera annoncé début septembre 2026.
Soit moins de sept semaines entre sa nomination officielle et son premier match.
Derrière ce premier rendez-vous, l'horizon est long : qualifications pour l'Euro 2028, Ligue des Nations 2028-2029, et les qualifications pour la Coupe du monde 2030 - le tournoi qui pourrait être organisé en Espagne, Portugal et Maroc, sur le continent où Zidane a construit toute sa carrière d'entraîneur. Ce calendrier sur quatre ans donne le temps de construire. Il donne aussi le temps d'échouer. Et pour un homme qui a attendu cinq ans ce poste, l'échec n'entre pas dans le vocabulaire.
« En quatre ans, Zidane doit garder le sommet et lui donner une âme nouvelle. C'est plus exigeant que reconstruire. »
Deschamps a pris une équipe blessée après Knysna et l'a rendue championne du monde. Zidane prend une équipe au sommet et doit la garder là, tout en lui donnant une âme nouvelle. C'est un exercice différent, et peut-être plus exigeant. On saura dans quatre ans si le numéro 10 le plus célèbre du football français était fait pour le plus solitaire des postes.