Le feu de Gironde a créé son propre vent, toute une nuit
220 000 personnes désormais évacuées, 42 000 hectares brûlés, des trains et une autoroute totalement coupés : la nuit de samedi à dimanche a marqué une nouvelle bascule dans la crise qui frappe le Sud-Ouest.
Le feu s'était calmé samedi soir. Il ne l'est plus resté longtemps. Selon le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, l'incendie de Gironde est « redevenu extrêmement virulent » en début de nuit, générant son propre vent et progressant de façon erratique vers l'agglomération bordelaise, avant de se calmer à nouveau au petit matin. Bilan de cette nuit à haut risque : cinq communes supplémentaires évacuées, 220 000 personnes déplacées au total depuis mercredi, et une surface brûlée désormais estimée à 42 000 hectares.
Une nuit où le feu a « créé son propre vent »
Dès samedi soir, le capitaine Nicolas Braz, du Sdis 33, avait prévenu que le sinistre entrait dans une phase où l'incendie « crée son propre vent, avec des tourbillons, devient erratique et ingérable », promettant une « nuit compliquée ». Le pronostic s'est vérifié : selon le point communiqué dimanche matin par Laurent Nuñez sur son compte X, la situation « demeure très défavorable », même si une accalmie relative est intervenue en fin de nuit.
« Une nuit compliquée, où le feu devient erratique et ingérable »
Nicolas Braz, capitaine au Sdis de la Gironde
Le maire de Bordeaux active un « plan de sauvegarde »
Face à la menace qui se rapprochait de l'agglomération, le maire de Bordeaux et président de Bordeaux Métropole, Thomas Cazenave, a déclenché samedi un « plan de sauvegarde » de la métropole, prévoyant notamment la mobilisation d'agents municipaux pour soutenir les communes voisines confrontées aux évacuations. L'élu s'est rendu en personne dans un centre d'hébergement accueillant des sinistrés, où il a assuré que Bordeaux elle-même n'était, à ce stade, pas concernée par un plan d'évacuation, tout en reconnaissant la gravité de la situation régionale.
« Les Bordelaises et les Bordelais ne se préparent pas à évacuer, nous ne sommes pas concernés par le plan d'évacuation »
Thomas Cazenave, maire de Bordeaux
L'édile a précisé que ce n'était « pas à l'ordre du jour », tout en assurant que la ville « serait prête à faire face à toute éventualité ». Entre 5 000 et 6 000 personnes évacuées des communes environnantes avaient, selon lui, déjà trouvé refuge dans la ville de Bordeaux elle-même samedi.
Cinq communes de plus, deux cent vingt mille évacués
La nuit de samedi à dimanche restera comme l'une des plus lourdes de toute la crise en matière d'évacuations. Vers 22 heures samedi, la préfecture avait déjà ordonné de nouvelles évacuations touchant plusieurs quartiers de Marcheprime et de Cestas, à moins de 30 kilomètres au sud-ouest de Bordeaux. Puis, à minuit, un ordre bien plus large est tombé : 55 000 évacuations supplémentaires dans des communes proches de Bordeaux, faisant franchir au total à la Gironde la barre symbolique des 200 000 déplacés.
Cette nouvelle vague s'est ajoutée aux évacuations déjà décidées vendredi pour cinq communes en première ligne : Saint-Médard-en-Jalles, ville de 33 000 habitants, mais aussi Le Haillan, Saint-Jean-d'Illac, Martignas-sur-Jalle et Saint-Aubin-de-Médoc, dont les populations cumulées dépassent 60 000 habitants.
« Face à cette situation, cinq nouvelles communes ont dû être évacuées cette nuit »
Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur
Un pays coupé en deux : trains et autoroute à l'arrêt L'ampleur des évacuations a fini par paralyser une partie des infrastructures de transport du Sud-Ouest. Dimanche matin, plus aucun train ne circulait au sud de Bordeaux : les liaisons vers Arcachon, Hendaye et Dax ont été totalement interrompues, la ligne traversant plusieurs des communes évacuées dans la nuit, dont Marcheprime. À la gare Montparnasse, le tout premier TGV du matin a vu son trajet raccourci, avec Bordeaux pour unique terminus, un contrôleur avertissant les rares passagers présents qu'aucune prise en charge ne serait possible au-delà. L'autoroute A63, qui relie Bordeaux à l'Espagne, a par ailleurs été fermée sur 60 kilomètres.
Le Porge : « C'est de la désolation »
C'est au Porge que l'ampleur des destructions apparaît la plus tangible. Samedi, Matthieu Plessis, 40 ans, a découvert sa maison réduite en ruines fumantes le long de la route reliant Lège-Cap-Ferret au Porge, ses poules au plumage noirci errant parmi les décombres.
« C'est de la désolation »
Matthieu Plessis, habitant du Porge
Sur place, un agent municipal recensait maison après maison l'étendue des dégâts, remplissant déjà « quatre feuilles » de relevés. Dimanche matin, le maire de la commune, Martial Zaninetti, a annoncé dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux un bilan communal de 152 maisons sinistrées, rien que pour Le Porge.
Un dispositif porté à 4 150 pompiers, avec un renfort suisse
Pour faire face à cette nouvelle nuit critique, les effectifs ont de nouveau été renforcés. En Gironde seule, 2 500 sapeurs-pompiers sont désormais mobilisés, dont un groupe venu de Suisse, aux côtés de 1 500 militaires et de près de 1 200 policiers et gendarmes, soit 17 unités de forces mobiles. Dix-huit moyens aériens sont engagés depuis dimanche matin, et l'avion militaire A400M devait de nouveau intervenir dans la journée. Au total, tous départements confondus, 4 150 pompiers combattent désormais les incendies en Gironde, dans les Landes et dans le Var.
Dans le Var, la peur du mistral revient
Sur le front varois, l'incendie de Pontevès a franchi un nouveau seuil, atteignant 4 500 hectares dimanche, contre 3 950 la veille. Malgré une accalmie de quelques heures dimanche matin, la préfecture redoute un « risque élevé de réactivation » avec l'arrivée attendue du mistral en milieu de journée. Dans la nuit, 1 030 pompiers et 275 véhicules s'étaient relayés sur le terrain, appuyés au petit matin par trois hélicoptères bombardiers d'eau et deux Dragon, avant l'arrivée prévue d'un Dash et de deux Canadair.
« La journée va être difficile »
Michel Audier, lieutenant-colonel au Sdis du Var
L'officier a précisé que les quelques millimètres de pluie tombés dans la nuit n'avaient été d'aucune aide face aux flammes, tout en maintenant l'objectif de contenir le feu dans son périmètre initial.
Landes : « mieux contenu, mais pas fixé »
Du côté de Biscarrosse, dans les Landes, l'incendie a très légèrement progressé, à 3 600 hectares contre environ 3 500 la veille, mais la préfecture évoque des conditions « un peu moins défavorables » et une « journée stratégique » pour tenter de le maîtriser complètement.
« Ce qui est vraiment encourageant, c'est un bon signal pour tout le monde »
Une porte-parole de la préfecture des Landes
Une nouvelle bataille s'ouvre en Corse
Loin du Sud-Ouest, un front jusqu'ici peu évoqué prend de l'ampleur : en Haute-Corse, un incendie dans le secteur de Corte, que les pompiers peinent à maîtriser depuis plusieurs jours, a désormais parcouru plus de 800 hectares selon les autorités locales.
Jusqu'en Alsace, l'odeur du Sud-Ouest
La portée de ces incendies dépasse désormais très largement le seul quart sud-ouest du pays. La préfecture du Haut-Rhin a signalé dimanche matin des odeurs de fumée détectées dans le département, précisant qu'elles pouvaient provenir des feux en cours à plusieurs centaines de kilomètres de là, portées par les vents, sans qu'aucun incendie local ne soit en cause.
Églises et mosquées appellent à la solidarité
Face à l'ampleur de la crise, les autorités religieuses françaises ont conjointement appelé à la mobilisation. Le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des évêques de France, a invité les catholiques à participer aux élans de solidarité, suggérant que les salles paroissiales puissent devenir des lieux d'accueil pour les personnes déplacées. La veille, le Conseil français du culte musulman avait de son côté appelé l'ensemble des mosquées du pays à se mobiliser par la prière et la solidarité.
« Nous invitons les catholiques à prendre généreusement part aux élans de solidarité »
Cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des évêques de France
L'Espagne pleure un mort près de Valence
De l'autre côté des Pyrénées, la crise a désormais fait une victime : une personne est morte dans un incendie près de Valence, dans l'est de l'Espagne, à Manises, un sinistre depuis placé sous contrôle par les autorités locales. Entre les évacuations de la région de Bordeaux et celles de la région de Madrid, plus de 300 000 personnes ont désormais été déplacées de part et d'autre de la frontière franco-espagnole.
Sur le terrain, à Parentis-en-Born
Dans les Landes, à Parentis-en-Born, la nuit a été légèrement plus clémente grâce à la pluie et à l'accalmie du vent, sans que le feu ne soit pour autant maîtrisé. Depuis l'aube, la mairie recense les besoins des habitants et vacanciers déplacés depuis deux nuits déjà, des brosses à dents aux yaourts, avant redistribution par les élus de permanence.
« On partage aussi tous les contacts qui pourront être utiles à d'autres communes »
Marie-Françoise Nadau, maire de Parentis-en-Born
La commune met en relation les places d'accueil disponibles pour les nouveaux réfugiés avec celles disposant de bulldozers, ces engins servant à ouvrir des chemins permettant aux pompiers de se rapprocher du feu. Sur le terrain, des agriculteurs continuent, de leur côté, à arroser la lisière des routes pour freiner toute nouvelle propagation.
Une nouvelle vague de chaleur reste par ailleurs annoncée pour la semaine prochaine, un facteur qui pourrait compliquer encore davantage une lutte déjà entrée dans son cinquième jour sur plusieurs fronts à la fois.