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D’un décrocheur universitaire à des millions de dollars grâce aux outils d’IA

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D’un décrocheur universitaire à des millions de dollars grâce aux outils d’IA

Pendant que des créateurs de contenu bâtissent des fortunes en quelques années à peine, une étude menée sur 4 500 personnes révèle qu'un salarié sur cinq redoute des troubles sociaux liés à l'intelligence artificielle - et les premières grèves ont déjà eu lieu.

Un jeune homme quitte l'université pour filmer des vidéos dans son garage. Quinze ans plus tard, son entreprise pèse des centaines de millions de dollars par an. À des milliers de kilomètres, un salarié européen sur cinq redoute que sa propre histoire se termine à l'inverse : par un licenciement, plutôt qu'une fortune.

De l'université abandonnée à l'empire numérique

Jimmy Donaldson, plus connu sous le nom de MrBeast, a quitté ses études universitaires pour se consacrer entièrement à la création de contenu. Son équipe utilise aujourd'hui l'intelligence artificielle pour rédiger des scénarios et analyser les centres d'intérêt de son audience.

Elle s'en sert aussi pour traduire ses vidéos dans des dizaines de langues et concevoir les miniatures qui accompagnent chaque publication. Forbes estime ses revenus annuels à plusieurs centaines de millions de dollars.

Il n'est pas un cas isolé. Surya Midha a abandonné ses études pour fonder Mercor, une entreprise de recrutement assistée par intelligence artificielle valorisée en milliards de dollars, devenant l'un des plus jeunes milliardaires autodidactes au monde.

Lucy Guo a quitté l'université Carnegie Mellon pour cofonder Scale AI, référence mondiale de l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle. Gabriel Petersson, lui, a arrêté le lycée et appris seul l'intelligence artificielle avant de rejoindre l'équipe de recherche d'OpenAI.

Quatre trajectoires, un même point commun : aucune n'a suivi la voie universitaire classique, et toutes se sont appuyées sur des outils devenus accessibles à quiconque possède un ordinateur et une connexion internet.

La France et l'Espagne, gagnées par l'usage massif de l'IA

Selon le Baromètre du numérique 2026, publié début février par le Credoc pour le compte de l'Arcep, de l'Arcom, du Conseil général de l'économie et de l'Agence nationale de la cohésion des territoires, 91 % des Français possèdent un smartphone et 94 % utilisent internet.

L'enquête, menée en juin 2025 auprès de 4 145 personnes de douze ans et plus, révèle surtout une bascule : 48 % des Français ont utilisé un outil d'intelligence artificielle générative en 2025, contre seulement 20 % en 2023 - un doublement en deux ans à peine.

En France comme en Espagne, un nombre croissant de créateurs indépendants s'appuient sur ChatGPT, Midjourney, Adobe Firefly ou Canva AI pour produire plus vite et réduire leurs coûts, tirant leurs revenus de la publicité, de l'affiliation commerciale ou de la vente de formations en ligne.

Un Français sur deux a utilisé l'intelligence artificielle en 2025, contre un sur cinq deux ans plus tôt : l'outil qui a fait la fortune d'un YouTubeur américain s'est banalisé en France à une vitesse inédite.

Une promesse à nuancer

Il convient de tempérer le récit du succès instantané. Aucune étude vérifiée n'établit à ce jour que des personnes sans formation ni compétence particulière soient devenues millionnaires grâce à la seule intelligence artificielle.

Les estimations de plusieurs milliers de dollars mensuels qui circulent à leur sujet restent toutefois non officielles, non confirmées par les intéressés eux-mêmes ni par les plateformes. Un autre créateur yéménite, connu sous le nom d'Al-Azzi, évoque dans ses vidéos des revenus mensuels pouvant dépasser 1 800 dollars pour certains créateurs - un chiffre qui relève, là encore, du témoignage personnel plutôt que de la donnée vérifiable.

Ce que les outils d'intelligence artificielle ont réellement changé, ce n'est pas la martingale du succès, mais son ticket d'entrée : des tâches qui exigeaient autrefois toute une équipe de graphistes, traducteurs et monteurs tiennent désormais sur un seul ordinateur.

Les spécialistes de l'économie numérique s'accordent sur un point : l'intelligence artificielle ne fabrique pas le succès à elle seule. Elle abaisse les barrières à l'entrée, mais la créativité, la régularité et la capacité à fidéliser une audience restent les conditions déterminantes de toute réussite durable.

Ce que révèle, chiffre par chiffre, la plus grande étude sur la peur de l'IA

De l'autre côté du miroir se trouve une inquiétude bien documentée. L'étude « AI and the Future of Work », publiée le 19 mai 2026 par le King's Institute for Artificial Intelligence et le Policy Institute du King's College de Londres, a interrogé plus de 4 500 personnes réparties en quatre groupes : grand public, jeunes, étudiants et employeurs.

Quatre groupes interrogés séparément - grand public, jeunes, étudiants, employeurs - pour une même conclusion partagée par tous : l'inquiétude dépasse aujourd'hui l'enthousiasme face à l'intelligence artificielle.

Près de sept salariés sur dix (69 %) se disent inquiets de l'impact économique des suppressions d'emplois liées à l'intelligence artificielle, un chiffre partagé par 64 % des employeurs sondés.

Cinquante-sept pour cent du public pense que l'intelligence artificielle détruira davantage d'emplois qu'elle n'en créera, contre seulement 17 % qui anticipent l'inverse. Six sondés sur dix rejoignent la prédiction du dirigeant d'Anthropic Dario Amodei, selon laquelle l'IA pourrait supprimer la moitié des emplois de bureau destinés aux jeunes diplômés d'ici cinq ans.

Seul un quart des personnes interrogées partage, à l'inverse, l'optimisme du Forum économique mondial, qui prévoit que l'intelligence artificielle créera deux fois plus d'emplois qu'elle n'en détruira d'ici 2030.

Le directeur de l'étude, le professeur Bobby Duffy, résume ce climat en une formule reprise par plusieurs médias britanniques.

Le grand public, les salariés, les jeunes et les étudiants observent le développement rapide de l'intelligence artificielle avec plus de crainte que d'enthousiasme - Bobby Duffy, directeur du Policy Institute, King's College de Londres Vingt-deux pour cent des personnes interrogées estiment que l'intelligence artificielle pourrait détruire des emplois assez rapidement pour provoquer des troubles sociaux ou des mouvements de protestation - une proportion qui grimpe à 34 % chez les seuls étudiants universitaires.

Fait notable : 22 % des employeurs sondés déclarent avoir déjà supprimé des postes ou réduit leurs recrutements en raison de l'intelligence artificielle. Sur le plan politique, 66 % du public réclame une régulation plus stricte, 53 % des programmes de reconversion financés par l'État, et 53 % une taxe sur les entreprises qui remplacent leurs salariés par des systèmes automatisés.

Vingt-deux pour cent des sondés craignent des troubles sociaux à venir ; aucun chiffre équivalent ne mesure, à ce jour, des troubles sociaux déjà survenus à cette échelle. La nuance sépare une inquiétude légitime d'un fait déjà établi.

Cette inquiétude ne relève plus seulement du sondage d'opinion. Selon une note de Morgan Stanley publiée fin janvier 2026, les entreprises britanniques auraient supprimé, net, 8 % de leurs effectifs liés à l'intelligence artificielle en un an - un rythme plus rapide que dans toute autre grande économie étudiée par la banque.

Ces résultats recoupent le rapport 2025 du Forum économique mondial, selon lequel 40 % des employeurs prévoient de réduire leurs effectifs dans les postes automatisables. L'OCDE, elle, insiste sur une nuance essentielle : l'intelligence artificielle transformera surtout la nature des tâches à l'intérieur des métiers, plus qu'elle ne remplacera intégralement les travailleurs.

Des mouvements sociaux déjà bien réels

Contrairement aux troubles sociaux hypothétiques évoqués plus haut, plusieurs mobilisations concrètes ont déjà eu lieu. À Hollywood, en 2023, plus de 11 000 scénaristes de la Writers Guild of America puis environ 160 000 acteurs de SAG-AFTRA avaient mené la plus grande grève qu'ait connue l'industrie du cinéma depuis des décennies.

Onze mille scénaristes, cent soixante mille acteurs, une industrie entière à l'arrêt : la première grande grève de l'ère de l'intelligence artificielle générative n'a pas eu lieu dans une usine, mais à Hollywood.

- grève de la WGA et de SAG-AFTRA, 2023

Les grévistes ont obtenu des garanties contractuelles limitant l'usage de l'intelligence artificielle pour écrire des scénarios ou reproduire numériquement la voix et l'image des acteurs sans leur accord ni compensation financière.

Des salariés de studios d'animation américains, certains liés à Disney et Netflix, ont depuis manifesté pour limiter l'usage de ces outils, redoutant un affaiblissement du rôle des artistes et designers.

En France, des syndicats de journalistes ont organisé grèves et protestations contre l'utilisation de l'intelligence artificielle dans la production de contenus rédactionnels et les suppressions de postes associées, ainsi que contre l'entraînement de modèles sur des contenus journalistiques sans compensation.

En Allemagne, les salariés de Volkswagen sont descendus dans la rue contre des plans de réduction d'effectifs et de fermeture d'usines, dans un contexte de restructuration liée à la concurrence internationale et à la transformation technologique.

Selon l'étude People at Work 2026 du groupe ADP, menée auprès de plus de 39 000 salariés dans 36 pays, seuls 22 % des sondés jugent leur emploi sûr - une proportion qui tombe à 21 % en Europe. La Confédération européenne des syndicats (ETUC) avertit que des millions d'emplois européens pourraient être menacés si cette transition est mal accompagnée.

Aux États-Unis, la contestation descend jusque dans les mairies

La colère ne vise pas seulement les suppressions de postes : elle s'étend désormais aux infrastructures mêmes de l'intelligence artificielle. Le 18 juillet 2026, une journée nationale de mobilisation a réuni environ 130 à 140 rassemblements contre la construction de centres de données dans une quarantaine d'États américains.

Cent quarante rassemblements en une seule journée, dans quarante États : la contestation de l'intelligence artificielle a quitté les plateaux de tournage pour s'installer devant les mairies américaines.

Un sondage Gallup de mars 2026 indique que 70 % des Américains s'opposent à la construction d'un centre de données près de chez eux, et un sondage Reuters/Ipsos de juin 2026 ne recense que 14 % de la population à l'aise avec cette perspective.

Ces mobilisations locales ont un impact économique mesurable : selon Data Center Watch, l'opposition citoyenne a conduit au report ou à l'annulation de projets totalisant 156 milliards de dollars en 2025, et environ 130 milliards supplémentaires sur le seul premier trimestre 2026.

Les griefs dépassent la seule question de l'emploi : hausse des factures d'électricité, pression sur les ressources en eau, nuisances sonores et pollution locale figurent parmi les motifs les plus cités. Une opposition comparable a commencé à s'organiser en France autour de plusieurs projets de centres de données.

Métier par métier : ce qui change déjà Dans le service client, plusieurs centaines d'employés répondant autrefois aux appels ont cédé la place, dans de nombreuses entreprises, à des agents conversationnels capables de traiter des milliers de demandes quotidiennes.

Dans la traduction, un secteur qui mobilisait un traducteur par projet fait désormais appel à une traduction automatique instantanée, révisée par des professionnels dans une partie des cas seulement.

Un traducteur par projet hier, une traduction instantanée révisée par un professionnel aujourd'hui : le métier n'a pas disparu, mais son volume de travail par personne s'est radicalement transformé.

Dans la presse, l'intelligence artificielle rédige déjà des dépêches, résume des rapports et suggère des titres - mais les enquêtes, les entretiens et la vérification des faits reposent encore largement sur le travail des journalistes.

Dans la programmation informatique, les outils d'IA écrivent des fragments de code et détectent des erreurs, sans remplacer la conception de systèmes complexes qui reste du ressort des ingénieurs. Dans la comptabilité, la lecture des factures s'automatise, tandis que la planification financière demeure du ressort des experts-comptables.

Ce déplacement a fait émerger, en retour, des métiers qui n'existaient pas il y a quelques années : ingénieur de prompts, entraîneur de modèles, auditeur de la qualité des contenus générés, spécialiste de l'éthique de l'intelligence artificielle ou ingénieur en sécurité des systèmes.

Ce que font les gouvernements et réclament les syndicats

Face à ces bouleversements, l'Union européenne a engagé la mise en œuvre progressive de son règlement sur l'intelligence artificielle, imposant des obligations proportionnées au niveau de risque des systèmes concernés, du recrutement à la santé en passant par l'éducation.

Les syndicats européens réclament, de leur côté, l'interdiction du remplacement direct des salariés sans reclassement, l'obligation de formation, la consultation du personnel avant tout déploiement, et davantage de transparence sur les algorithmes utilisés pour évaluer ou recruter les employés.

Ne pas remplacer sans reclasser, ne pas déployer sans consulter, ne pas évaluer sans expliquer : les syndicats européens ne demandent pas l'arrêt de l'intelligence artificielle, mais des règles pour l'encadrer.

Signe que ce mouvement dépasse les secteurs traditionnellement syndiqués, un nombre croissant de salariés de la technologie réclament depuis 2026 la création ou le renforcement de syndicats internes, invoquant la crainte de suppressions de postes mais aussi l'intensification de la surveillance numérique.

Deux trajectoires, un même présent

La question posée par les experts n'est peut-être plus de savoir si l'intelligence artificielle prendra un emploi donné, mais si ce poste reviendra à une personne capable de l'utiliser efficacement.

Les mêmes outils qui ont permis à un décrocheur universitaire de bâtir une fortune suppriment, ailleurs, des postes entiers dans des centres d'appels ou des services de traduction. Ce n'est pas une contradiction : c'est la même technologie, appliquée à deux échelles différentes de pouvoir de négociation.

D'un côté, celui d'un créateur qui choisit ses outils. De l'autre, celui d'un salarié à qui on les impose : entre les deux se joue tout l'avenir du travail à l'ère de l'intelligence artificielle.

Entre l'ascension d'un décrocheur devenu milliardaire et l'inquiétude de deux salariés sur trois à travers le monde, l'intelligence artificielle ne dessine pas un seul avenir du travail, mais deux trajectoires qui avancent, pour l'instant, en parallèle.

Par la rédaction • L'Appel • Enquête · L'Appel
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