Sur la scène de Gand, un cri contre la nuance a suffi à diviser tout un pays
Sophie Straat répète, malgré des menaces de mort, l'appel qui avait déjà enflammé les Pays-Bas, Unia y voit de l'art, pas de la discrimination
Tous les hommes blancs au fond. Une phrase, lancée juste avant le dernier morceau d'un concert, et voilà un pays tout entier qui se retrouve à débattre de qui a le droit d'être devant une scène.
Le dernier refrain avant l'appel
Lundi soir, sur la scène Boomtown des Fêtes de Gand, la chanteuse néerlandaise Sophie Straat s'apprête à interpréter De witte duif, un titre engagé sur la guerre et l'impuissance. Juste avant, elle s'adresse à la foule.
Il n'y a jamais de temps pour la nuance, lance-t-elle, nous sommes déjà bien trop en retard pour la nuance. Tous les hommes blancs à l'arrière, c'est l'heure des filles, des queers, des personnes de couleur. Elle répète la formule à plusieurs reprises, comme un refrain scandé, avant d'enchaîner sur son morceau.
Plusieurs spectatrices avancent alors vers les premiers rangs, sous des applaudissements mêlés à des mouvements de surprise dans le public. D'autres restent immobiles, visiblement partagés entre l'adhésion et la gêne face à ce qu'ils viennent d'entendre.
Elle referme son concert sur un tout autre registre, un appel à faire confiance à sa propre expérience, ou à défaut à son humanité, et à se mettre à la place de l'autre. Allez, vous êtes bêtes ou quoi, lance-t-elle encore, mi-provocatrice mi-suppliante, avant de conclure, à partir de maintenant, seulement de l'amour.
Une phrase déjà entendue ailleurs
Ce n'est pas la première fois. Quelques semaines plus tôt, au festival néerlandais Best Kept Secret, Sophie Straat avait tenu des propos quasiment identiques. Le magazine musical 3voor12 avait alors diffusé la séquence sans son contexte, ce qui avait suffi à embraser les réseaux sociaux et les plateaux de télévision aux Pays-Bas.
Sous la vidéo partagée, des centaines de commentaires s'affrontent en quelques heures, certains y voient une discrimination pure et simple, d'autres retournent l'argument, que dirait-on si quelqu'un demandait aux personnes de couleur de reculer. Le débat déborde des réseaux sociaux jusque dans les talk-shows néerlandais les plus regardés.
La polémique avait valu à la chanteuse des centaines de plaintes auprès de l'organisme Discriminatie.nl, ainsi que l'ouverture d'une enquête par le parquet de West-Brabant pour déterminer si une infraction pénale pouvait être caractérisée. Saisi à l'époque, Discriminatie.nl avait toutefois estimé que personne n'avait été concrètement exclu du concert, l'appel ne visant qu'un pogo ponctuel de quelques minutes.
Sophie Straat affirme avoir reçu, depuis, des menaces de mort en ligne comme par courrier, y compris des plaintes et des poursuites judiciaires déposées contre elle. Elle n'a pourtant pas renoncé à répéter son geste, deux fois plutôt qu'une, sur une scène belge cette fois, un an à peine après ses débuts remarqués au festival Pukkelpop.
Deux cents signalements et un verdict qui tranche
En Belgique, l'onde de choc prend une ampleur presque équivalente, près de deux cents signalements parviennent à l'organisme interfédéral Unia et à l'Institut flamand des droits humains dans les jours qui suivent le concert.
Après examen, Unia tranche pourtant en faveur de la chanteuse. Le contexte est déterminant, explique sa porte-parole Carole Poncin, les propos ont été tenus à la toute fin d'une prestation artistique portant un message politique sur les inégalités, et rien n'indique que des hommes blancs aient été concrètement empêchés d'assister au concert ou de participer aux activités du festival.
Une phrase qui divise un pays entier n'a occupé, sur scène, que quelques secondes avant le dernier morceau d'un concert.
L'organisme reconnaît toutefois que la formule peut être vécue comme polarisante ou blessante par une partie du public, avant de préciser qu'elle doit néanmoins, dans ce cas précis, être comprise comme une expression symbolique et artistique plutôt que comme un appel discriminatoire au sens strict de la loi.
L'organisme rappelle enfin que la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme accorde une protection étendue aux expressions artistiques et politiques, y compris lorsqu'elles provoquent, choquent ou blessent une partie du public qui les reçoit.
Une voix qui dit tout haut ce que d'autres pensent tout bas
Toutes les réactions ne suivent pas ce verdict. Le théologien musulman et expert en diversité Khalid Benhaddou, auteur d'un ouvrage sur la polarisation, juge lui les propos de la chanteuse discriminatoires et problématiques, quel que soit le contexte artistique invoqué par Unia.
Elle aurait pu porter un message complètement différent, estime-t-il, reprochant surtout à Sophie Straat d'orienter le débat public vers une logique de camps opposés plutôt que vers une recherche de ce qui rassemble les différentes communautés entre elles.
Il met en garde contre le risque d'offrir, sans le vouloir, des arguments tout prêts à l'extrême droite, un avertissement suffisamment marquant pour faire, à lui seul, le titre de plusieurs articles consacrés à la polémique dans la presse flamande.
Ce type de sortie, avertit-il encore, illustre selon lui combien le débat contemporain sur la diversité divise aujourd'hui bien plus qu'il ne rassemble, quelles que soient les bonnes intentions affichées par ceux qui le portent. Ce qui gagne d'un côté en reconnaissance, résume-t-il en substance, se vit trop souvent de l'autre comme une perte.
L'artiste face à la tempête
Débordée par l'ampleur de la polémique, Sophie Straat assure n'avoir jamais cherché à exclure qui que ce soit, mais simplement à ouvrir un espace aux personnes qui se sentent d'ordinaire moins en sécurité près d'une scène de concert, notamment dans les mouvements de foule les plus denses.
Vêtue lors de ses concerts d'un tee-shirt frappé du slogan Pop stars against Nazis, elle dénonce sur Instagram une vague de messages haineux à caractère sexiste et antisémite, en plus des menaces de mort déjà reçues depuis la première controverse néerlandaise, qu'elle décrit comme reçues aussi bien en ligne que par courrier postal.
Connue de longue date pour ses prises de position engagées sur scène, l'artiste protestataire assume revendiquer un rôle qui dépasse le simple divertissement, quitte à s'exposer, concert après concert, au risque de voir ses mots réduits à une phrase choc coupée de son contexte.
Sophie Straat s'était fait connaître ces dernières années par un style musical hybride, mêlant électro et messages engagés sur le climat, les inégalités sociales et la montée de l'extrême droite en Europe, un répertoire qui l'avait déjà installée comme l'une des voix protestataires les plus commentées de la scène musicale néerlandaise avant même la controverse de cet été.
Un débat qui traverse aussi la Belgique francophone
Si la polémique naît côté flamand, elle ne s'y arrête pas. Les médias francophones belges reprennent à leur tour l'affaire dans les heures qui suivent, relayant aussi bien le chiffre des signalements reçus par Unia que le verdict final de l'organisme, sans qu'aucun titre francophone ne rouvre à ce stade une instruction judiciaire distincte de celle, classée, qui avait visé la chanteuse aux Pays-Bas.
Cette circulation rapide de l'affaire d'une communauté linguistique à l'autre illustre la façon dont un simple moment de scène, capté en quelques secondes de vidéo, peut aujourd'hui traverser une frontière linguistique intérieure aussi vite qu'une frontière nationale, porté par les mêmes réseaux sociaux qui avaient déjà amplifié la première controverse néerlandaise.
Une fête plus que centenaire au cœur de la polémique
Les Fêtes de Gand, où s'est jouée cette nouvelle séquence, ne sont pourtant pas un cadre anodin. Nées en 1969 sous l'impulsion du chanteur gantois Walter De Buck et de son ex-épouse Paula Monsart, elles attirent aujourd'hui jusqu'à deux millions de visiteurs sur dix jours, l'un des plus grands rassemblements populaires et gratuits d'Europe.
C'est précisément cette ampleur, et cette portée bien au-delà des Pays-Bas où était née la première polémique, qui explique la vitesse à laquelle l'incident s'est propagé cette fois jusqu'en Belgique francophone et au-delà, ravivant en quelques heures un débat que beaucoup pensaient déjà refermé depuis le précédent néerlandais.
Unia poursuit encore l'examen des signalements les plus récents reçus après le concert de Gand. Mais sur cette scène flamande, la phrase, elle, avait déjà fini de résonner bien avant que la justice, les experts ou les rédactions ne s'en emparent à leur tour.