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Le Roi du Temps (5) – Ce que le temps laisse a ceux qui restent

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Le Roi du Temps (5) – Ce que le temps laisse a ceux qui restent

Trente-six ans apres une nuit de synagogue a Safed, un vieillard reprend le chemin de sa jeunesse. Il ne cherche plus une reponse. Il vient seulement fermer une porte restee ouverte depuis 594. Dernier episode d'un feuilleton qui aura traverse deux empires et enterre plus de certitudes qu'il n'en a trouve.

Benjamin el-Assai avait soixante-quatre ans quand il reprit, pour la derniere fois, la route de Safed. Non pour y vivre. Pour y mourir, s'il le fallait, a l'endroit exact ou tout avait commence.

Un vieillard et une mule, sur la route de la jeunesse

Il partit de Tiberiade au printemps 630, contre l'avis d'Ezra qui le suppliait de rester. 'Ce n'est qu'une journee de marche, maitre, mais a votre age...' Benjamin l'avait fait taire d'un geste. 'A mon age, justement. Il y a des portes qu'on ne peut fermer que soi-meme, Ezra. Personne ne peut les fermer a notre place, pas meme un disciple aime.' La route montait a travers les collines de Galilee, les memes oliviers, les memes pierres blanches qu'il avait quittees a trente ans, pressees de fuir vers un avenir qu'il croyait pouvoir ecrire. Il les retrouvait a soixante-quatre ans, le corps fatigue, l'ambition eteinte, et une seule question encore vivante, intacte, comme une braise sous la cendre.

La synagogue n'avait pas change de couleur

Safed l'accueillit avec l'indifference des lieux qui ont vu passer trop d'hommes pour s'attacher a un seul. La petite synagogue etait toujours la, ses murs blanchis a la chaux, sa porte de bois use par les mains de plusieurs generations. Un jeune rabbin, ne bien apres le depart de Benjamin, l'accueillit sans savoir qui il etait.

'Je cherche un souvenir, dit seulement Benjamin. Il y a trente-six ans, un homme est entre ici un soir d'automne et m'a pose une question que je n'ai jamais fini de porter. Je viens voir si les pierres s'en souviennent, meme si les hommes, eux, sont tous partis.'

"Les pierres ne repondent jamais aux questions qu'on leur pose. Mais elles savent, mieux que nous, combien de temps une question peut rester sans reponse sans pour autant devenir mensonge."

Rouleaux de Benjamin el-Assai, derniere entree, an 630

Ce que trente-six annees avaient use, ce qu'elles n'avaient pas touche Assis a la place exacte ou il s'etait tenu cette nuit d'automne 594, Benjamin fit ce qu'il n'avait jamais ose faire : il reprit, mot pour mot, la question que Nehemie lui avait laissee comme un heritage empoisonne. Et si nous nous trompions tous les deux ? Et si le Roi du Temps n'etait jamais venu, et ne viendrait jamais ?

Il avait passe trente-six ans a y repondre par l'action : un pacte avec un roi perse, une ville livree aux flammes, un ami mort dans le silence d'une prison, un empire byzantin qui se relevait de ses cendres pour, finalement, trahir a son tour ceux qui l'avaient servi. Et malgre tout cela, malgre le sang et les annees, la question restait aussi entiere qu'au premier soir.

'J'ai cru, murmura-t-il dans la synagogue vide, que l'Histoire finirait par trancher a notre place. Qu'un jour, un signe assez clair viendrait dire : voici, c'etait donc cela, le Roi du Temps, ou voici, il n'existe pas, cessez de l'attendre. Aucun signe n'est jamais venu. Seulement des annees, empilees comme des pierres sur une tombe qu'on ne sait pas nommer.'

La reponse qui n'en etait pas une

C'est alors, dans le silence de la petite synagogue, que Benjamin comprit ce qu'il etait venu chercher a Safed. Non une reponse. Une reconciliation avec l'absence de reponse.

"Nehemie voulait un roi qui vienne. Moi, je voulais un roi qui soit deja venu et compris. Nous avions tous les deux raison de chercher, et tous les deux tort de croire que chercher menait quelque part de precis. Peut-etre que le Roi du Temps, c'est cela exactement : non une personne, non un jour, mais la fidelite obstinee de deux hommes a une question qu'aucun des deux n'a lachee."

Dernieres pensees de Benjamin el-Assai, Safed, an 630

Il pensa a Nehemie, quelque part sous un sable sans nom. Il pensa a Jerusalem, deux fois detruite et deux fois reconstruite sous ses yeux. Il pensa a Theodoros, dont il n'avait jamais su ce qu'il etait devenu, et qui avait peut-etre, lui aussi, fini par se demander si trahir avait vraiment servi a quelque chose. Le temps, songea Benjamin, ne couronne personne. Il use tout le monde de la meme maniere, les fideles comme les traitres, les prophetes comme les rois.

Le dernier rouleau

Il resta trois jours a Safed, dormant dans l'arriere-salle de la synagogue que le jeune rabbin lui offrit sans poser de questions. Le troisieme soir, a la lumiere d'une lampe qui lui rappela toutes les autres lampes de sa vie, celle de Ctesiphon, celle du lac, celle d'une nuit avec Nehemie, il ecrivit son dernier rouleau.

Il n'y raconta ni siege, ni pacte, ni trahison. Il y ecrivit une seule instruction, destinee a Ezra et a quiconque viendrait apres lui : 'Ne cherchez pas a savoir si le Roi du Temps existe. Cherchez plutot a vivre de maniere a meriter sa venue, qu'il vienne ou non. C'est la seule sagesse que trente-six annees m'ont enseignee, et je la donne pour rien, comme on donne ce qu'on n'a pas su garder pour soi.' Le rabbin qui trouva Benjamin, au matin du quatrieme jour, assis contre le mur de la synagogue, les yeux fermes, le rouleau encore serre contre sa poitrine, ne sut jamais qui etait ce vieil homme. Il l'enterra simplement, selon la coutume, sur la colline au-dessus de Safed, sans pierre gravee, comme Nehemie treize ans plus tot dans un desert dont personne ne connaissait le nom.

Ce qu'il reste, ce que le lecteur en fait

Le rouleau d'Ezra, lui, survecut. Copie, recopie, transmis de main en main a travers les communautes de Galilee, il devint, sans que Benjamin l'ait jamais voulu, une sorte de testament silencieux. On ne sait pas exactement quand il cessa d'etre lu comme un simple recit pour devenir ce qu'il est reste depuis : une question posee a chaque generation qui accepte encore de l'entendre.

Trente-six ans separent la nuit de Safed de la mort de Benjamin. Deux empires se sont affrontes, une ville sainte a brule deux fois, des rois ont trahi des promesses qu'ils n'avaient jamais eu l'intention de tenir, et deux hommes qui ne croyaient plus a rien ont, malgre eux, ecrit une part de l'Histoire du monde connu. Le Roi du Temps n'est jamais apparu. Mais la question, elle, continue de voyager, portee par quiconque accepte de ne pas la laisser mourir avec le silence.

Recit de Shak w Yaqen. Fin du feuilleton. Cadre historique : Galilee byzantine au lendemain de la restitution de la Vraie Croix (629-630), avant l'irruption des conquetes arabo-musulmanes qui allaient, l'annee suivante, transformer une derniere fois l'equilibre de toute la region. Ceci clot le feuilleton Le Roi du Temps, en cinq episodes.

Cet article est une oeuvre de fiction litteraire. L'Appel respecte le droit de l'auteur a conserver l'anonymat. Cette serie ne reflete pas necessairement la position de la redaction, mais est publiee en vertu du principe de pluralisme des opinions et de la liberte d'expression artistique et intellectuelle.

Par Shak w Yaqen • L'Appel · L'Appel
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