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La soirée la plus courue de Paris ce printemps ? Personne n’y parle, et personne n’y regarde son téléphone

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La soirée la plus courue de Paris ce printemps ? Personne n’y parle, et personne n’y regarde son téléphone

Dans une librairie de Bercy, un soir de mai, des dizaines d'inconnus se sont assis ensemble pour ne rien faire d'autre que lire, en silence, portable en mode avion. Ce format venu des bars de New York gagne désormais les librairies françaises - et répond à un chiffre qui donne le vertige : les jeunes passent dix fois plus de temps sur un écran que sur un livre.

Personne ne parle. Personne ne sort son téléphone. Une soixantaine d'inconnus, assis les uns à côté des autres dans une librairie de Bercy Village, tournent des pages en silence pendant une heure entière, un soir de fin mai. Ce n'est ni une punition ni une performance artistique : c'est, très exactement, la nouvelle soirée que se disputent certains Parisiens.

 Une librairie pleine, un lecteur seul

Le 29 mai, le magasin Fnac de Bercy Village inaugure ce qu'elle présente comme sa toute première "Reading Party", autour du roman "Un jour sans femme" de Laëtitia Colombani. La formule, gratuite sur inscription, tient en trois temps : un accueil avec présentation d'ouvrages, une heure de lecture silencieuse collective, puis un temps d'échange et de dédicaces - cette première édition étant accompagnée d'un showcase de l'artiste musicale Lisa Pariente. L'événement est conçu en partenariat avec The Offline Club Paris, association déjà connue pour ses initiatives de déconnexion volontaire.

Le principe, popularisé à New York sous le nom de "Reading Rhythms" avant de traverser l'Atlantique, consiste à transformer un lieu public - bar, café, librairie - en espace de lecture collective silencieuse. Chacun apporte ou choisit son propre livre ; la seule règle non négociable est celle du téléphone en mode avion pendant toute la durée de la séance. "Le respect de ce silence garantit la réussite de l'expérience pour tous", résume un guide pratique publié par la plateforme MyBlio à l'intention de ceux qui souhaitent organiser leur propre édition entre amis.

La seule règle non négociable : le téléphone en mode avion pendant toute la séance.

 Le chiffre qui explique cette soirée sans un mot

Cette Reading Party ne sort pas de nulle part : elle prolonge une campagne nationale de la Fnac, "Une autre addiction est possible", lancée au printemps pour défendre la lecture face à des habitudes de plus en plus dominées par les écrans. Les chiffres avancés par l'enseigne donnent la mesure du problème qu'elle entend combattre : 39% des Français déclarent voir leur temps de lecture diminuer, et un jeune de 16 à 19 ans sur trois ne lit tout simplement plus du tout.

Le contraste le plus frappant tient cependant dans un seul rapport de chiffres : les jeunes consacrent en moyenne 19 minutes par jour à la lecture, contre 3 heures et 11 minutes passées devant un écran - un rapport de plus de un à dix. Le Centre national du livre confirmait ce constat le 14 avril dernier, dans la cinquième édition de son étude "Les jeunes Français et la lecture", menée par Ipsos BVA auprès de 1 500 jeunes âgés de 7 à 19 ans.

19 minutes de lecture par jour, contre 3 heures 11 devant un écran : c'est ce rapport de un à dix que la Reading Party tente, le temps d'une soirée, d'inverser.

Interrogé sur cette initiative, Enrique Martinez, dirigeant du groupe Fnac-Darty, résume l'enjeu en une phrase : "Nous devons tous nous interroger sur les moyens de rendre le livre plus attractif." Un défi que l'enseigne prend visiblement au sérieux : elle revendique plus de 1 000 événements gratuits organisés autour du livre dans ses 142 magasins au cours de la seule année 2025.

 Un mouvement plus large qu'une seule librairie

La Fnac n'invente rien de totalement neuf : elle rejoint un mouvement déjà amorcé, de façon plus discrète, par des passionnés eux-mêmes. À Paris, un "club de lecture silencieuse" réunit depuis plusieurs mois, via la plateforme Meetup, des lecteurs qui ne se connaissent pas forcément, pour une heure de lecture partagée suivie d'un temps d'échange facultatif - sans livre imposé, sans thème de discussion préparé. "C'est justement ça, la partie silencieuse", résume l'un des organisateurs de ces rencontres.

Le concept a également essaimé dans des lieux plus inattendus encore : des Reading Parties se sont tenues jusque dans l'enceinte de l'Opéra Bastille, ou dans plusieurs cafés littéraires parisiens, portées notamment par l'application MARCEL, dédiée à la rencontre entre lecteurs. Un signe, selon ses organisateurs, que le besoin de lire ensemble - sans nécessairement se parler - dépasse largement le cadre d'une seule campagne commerciale.

Reste une question, presque ironique, que pose ce succès inattendu : fallait-il vraiment réinventer la lecture en groupe, sous cette forme précise et cadrée d'une "party" avec règles et minutage, pour que des dizaines d'inconnus acceptent enfin de reposer leur téléphone une heure durant ? Peut-être. Mais dans une librairie de Bercy, un soir de mai, cela a suffi à remplir une salle entière - de silence.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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