Vingt et un jours à peine : au Moyen-Orient, la bataille pour le détroit d’Ormuz a suffi à faire exploser le cessez-le-feu américano-iranien
Deux vagues de frappes américaines, des représailles iraniennes au Koweït et à Bahreïn, une alerte à un complot contre Donald Trump, et une brouille ouverte avec la Turquie : en quelques jours, la trêve signée le 17 juin s'est effondrée sur la seule question qu'elle n'avait jamais réglée.
Vingt et un jours. C'est tout ce qu'aura tenu le cessez-le-feu conclu le 17 juin entre Washington et Téhéran. Jeudi, Donald Trump l'a déclaré "terminé" depuis Ankara, en marge d'un sommet de l'Otan, après une nouvelle nuit de frappes massives contre l'Iran. La cause n'a rien de nouveau : elle est la même depuis février. Qui contrôle le détroit d'Ormuz ?
Une trêve qui n'avait jamais réglé l'essentiel
Le protocole signé le 17 juin entre les États-Unis et l'Iran avait permis la réouverture partielle du détroit d'Ormuz, par lequel transitent en temps normal 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux, ainsi que la levée des sanctions américaines sur le brut iranien. Mais il n'avait jamais tranché la question de fond : Téhéran continuait de revendiquer le droit d'imposer ses propres règles de passage dans le détroit, menaçant les navires empruntant une autre route que celle, longeant ses côtes, qu'il avait unilatéralement autorisée.
Ce qui a explosé cette semaine n'est pas une improbable escalade : c'est un problème que la trêve du 17 juin n'avait jamais réglé, elle l'avait seulement mis en pause.
Trois pétroliers, deux vagues de frappes
Mardi, l'agence britannique de sécurité maritime UKMTO a recensé trois navires commerciaux touchés en vingt-quatre heures dans le détroit, dont le pétrolier saoudien Wedyan et le méthanier qatari Al-Rakayyat, deux attaques que Riyad et Doha ont directement imputées à l'Iran. Washington a répliqué dans la nuit de mardi à mercredi en frappant plus de 80 cibles militaires iraniennes, dont des systèmes de défense antiaérienne et une soixantaine de vedettes rapides des Gardiens de la révolution. Huit militaires iraniens ont été tués selon la télévision d'État.
Téhéran a répliqué en visant des bases américaines au Koweït et à Bahreïn, où des sirènes d'alerte ont retenti à deux reprises, ainsi que le Qatar - médiateur des négociations - qui a dénoncé une mise en cause "inacceptable". La nuit suivante, mercredi à jeudi, l'armée américaine a lancé une seconde vague, revendiquant cette fois environ 90 cibles supplémentaires. Des explosions ont été rapportées à Bandar Abbas, Konarak et Chabahar. Washington a simultanément rétabli les sanctions pétrolières levées trois semaines plus tôt.
"Ce sont des ordures. Ce sont des gens malades", a lancé Donald Trump à propos des dirigeants iraniens, aux côtés du secrétaire général de l'Otan Mark Rutte, ajoutant que le cessez-le-feu était "terminé" pour lui, tout en laissant ses négociateurs libres de poursuivre les discussions - "mais je pense qu'ils perdent leur temps". Téhéran a répondu par la voix de son vice-ministre des Affaires étrangères Kazem Gharibabadi, jugeant que ces propos trahissaient "un aveu d'échec" plutôt qu'un signe de force.
Un guide suprême inhumé sous le bruit des bombes
Cette escalade a coïncidé, presque jour pour jour, avec l'inhumation d'Ali Khamenei, tué en février dans les frappes israélo-américaines qui avaient déclenché la guerre. Son cercueil a rejoint vendredi le mausolée de l'imam Reza à Machhad, au terme de six jours de funérailles nationales à travers l'Iran et l'Irak. Son fils et successeur désigné, Mojtaba Khamenei, blessé lors de la même frappe qui a tué son père, n'a une nouvelle fois pas été vu en public - une absence que la télévision d'État n'a pas expliquée, et que plusieurs médias occidentaux attribuent à des craintes pour sa sécurité.
Une liste, un avion différent
Autre développement qui a assombri la semaine : le Wall Street Journal et CNN ont rapporté jeudi qu'Israël avait transmis à Washington des renseignements selon lesquels l'Iran préparerait un nouveau plan pour assassiner Donald Trump. La Maison-Blanche n'a pas démenti l'information, renvoyant vers les propos tenus la veille par le président lui-même.
« Je suis sur une sorte de liste, j'ai vu ce matin que je suis sur toutes leurs listes »
-Donald Trump
Le président américain avait quitté le sommet de l'Otan à bord d'un avion présidentiel différent de celui utilisé à l'aller, une précaution que plusieurs sources ont associée à cette alerte. L'épisode rappelle les menaces de représailles proférées par Téhéran après l'assassinat, en 2020 lors du premier mandat de Trump, du général Qassem Soleimani en Irak - une affaire jamais totalement refermée.
La brouille turque s'invite dans l'équation
Jeudi soir, lors d'un appel avec Donald Trump portant officiellement sur "les derniers mouvements" américains dans le Golfe, Benyamin Netanyahou a profité de l'occasion pour dénoncer la "gravité" des propos tenus ces derniers jours par le président turc Recep Tayyip Erdogan et son entourage, qu'il a qualifiés de dirigés "contre l'existence de l'État d'Israël". Le premier ministre israélien a également réaffirmé, selon son bureau, la nécessité de maintenir des "zones de sécurité" le long des frontières israéliennes, sur le modèle de celles déjà en place au Liban, à Gaza et en Syrie.
Cette tension n'est pas nouvelle - Ankara et Tel-Aviv échangent depuis des mois des accusations réciproques de génocide - mais son évocation directe dans un appel consacré à la crise iranienne illustre à quel point les différents fronts régionaux, de la Turquie au Liban en passant par Gaza, sont désormais lus par Israël comme les pièces d'une seule et même équation sécuritaire.
Ce que dit le prix du pétrole
Les marchés, eux, ont d'abord réagi brutalement : les cours du brut ont bondi mardi et mercredi avant de se détendre partiellement jeudi et vendredi, le Brent repassant sous les 77 dollars le baril. Le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, qui avait atteint son niveau le plus élevé depuis le début de la guerre après la trêve de juin - sans jamais dépasser un tiers de son niveau habituel en temps de paix - s'est de nouveau nettement ralenti depuis mercredi, en particulier sur la route sécurisée par Oman et soutenue par l'ONU. L'Agence internationale de l'énergie prévoit, dans son dernier rapport, une baisse de la demande mondiale de pétrole d'environ un million de barils en 2026.
Pour Ali Vaez, analyste au sein de l'International Crisis Group, ce nouvel échange de frappes ne signale pas nécessairement un retour à une guerre totale : les deux camps chercheraient plutôt à négocier par la force les termes d'un accord durable, l'Iran refusant en particulier de renoncer à son contrôle de facto sur Ormuz, qu'il considère comme son principal gain dans ce conflit. Le sommet de l'Otan a par ailleurs été l'occasion, pour Donald Trump, de reprocher publiquement à plusieurs alliés européens leur réticence initiale à ouvrir leur espace aérien et leurs bases aux bombardiers américains engagés contre l'Iran.
Rien, dans les développements de cette semaine, n'indique qu'un nouveau round de négociations soit à l'ordre du jour. Trois semaines de trêve, deux vagues de frappes, et une seule question reste sans réponse : qui, de Washington ou de Téhéran, finira par céder sur Ormuz - et combien de temps la prochaine pause durera-t-elle avant que le même différend ne la fasse, à son tour, exploser ?