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Quinze jours de bonne conduite pour sortir libre : comment l’État a laissé filer l’homme qui allait tuer Philippine

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Quinze jours de bonne conduite pour sortir libre : comment l’État a laissé filer l’homme qui allait tuer Philippine

Deux ans après la mort de Philippine Le Noir de Carlan dans le bois de Boulogne, l'avocate de la famille revient sur le détail qui hante tout le dossier : il aurait suffi de quinze jours sans incident à Taha Oualidat pour recouvrer sa liberté avant le drame. Retour, heure par heure, sur l'engrenage qui a précédé l'irréparable.

Quinze jours. C'est tout ce qu'il aura fallu à Taha Oualidat pour convaincre l'administration qu'il ne représentait plus un danger. Pas une évaluation psychiatrique. Pas une enquête de terrain. Quinze jours de calme apparent dans un centre de rétention, et la porte s'est ouverte. Trois semaines plus tard, Philippine Le Noir de Carlan, 19 ans, étudiante en droit à Paris-Dauphine, était retrouvée morte, enterrée dans le bois de Boulogne. Deux ans après, alors que le dossier avance vers son procès, son avocate Virginie Le Roy revient sur ce chiffre, quinze jours, comme sur une plaie qui ne s'est jamais refermée.

◆ Un vendredi comme un autre, à 14 heures près

Vendredi 20 septembre 2024. Philippine déjeune au Crous de l'université Paris-Dauphine, dans le 16e arrondissement de Paris. Il est environ 14 heures. Elle porte un tee-shirt rose, un gilet en laine, des baskets blanches. Comme chaque semaine, elle doit ensuite rejoindre ses parents à Saint-Quentin-en-Yvelines, à une trentaine de kilomètres de là. C'est la dernière image que l'on a d'elle, vivante.

Le soir venu, sa famille ne la voit pas arriver. Les appels sur son téléphone restent sans réponse. Vers 23 heures, sa sœur se rend au commissariat du 16e arrondissement pour signaler sa disparition. Une enquête s'ouvre dans la nuit. Personne, à cet instant, n'imagine encore ce que les recherches vont révéler.

◆ Ce que le bois a fini par révéler

Le lendemain, samedi 21 septembre, une cinquantaine de proches organisent eux-mêmes une battue dans le bois de Boulogne, guidés par la dernière localisation connue du téléphone de Philippine. Ils retrouvent l'appareil. À une vingtaine de mètres, la terre présente des formes qui ne trompent pas. Le corps de la jeune femme est découvert, partiellement enterré. Un périmètre de sécurité est immédiatement établi. Les médecins légistes concluront à une mort par asphyxie, sans strangulation.

Plusieurs témoins déclarent avoir croisé, dans les jours précédents, un homme brun d'environ 1,80 mètre, le visage masqué par un masque chirurgical, portant une pioche en direction du lac du bois. Ce détail, en apparence anodin, va devenir l'un des fils conducteurs de l'enquête.

◆ Cinq jours pour boucler la traque

Sans empreinte génétique exploitable sur la scène de crime, la brigade criminelle doit reconstituer le puzzle autrement. Les enquêteurs croisent le bornage téléphonique du secteur avec celui de Seine-Saint-Denis, où un retrait a été effectué dans un distributeur à Montreuil avec la carte bancaire de la victime. Des milliers de données sont recoupées. Les images de vidéosurveillance de la banque où le retrait a eu lieu permettent de dessiner le profil d'un suspect. Une source judiciaire qualifiera plus tard ce travail de véritable prouesse d'enquête.

Le 24 septembre, quatre jours après la disparition de Philippine, un homme de 22 ans est interpellé à la gare de Genève-Cornavin, en Suisse. Il s'appelle Taha Oualidat, de nationalité marocaine, en situation irrégulière sur le territoire français. Il accepte d'être extradé. Le même jour, un juge d'instruction est chargé de l'enquête pour homicide et viol.

◆ Le nom qui figurait déjà dans les fichiers

Taha Oualidat n'était pas un inconnu de la justice. En septembre 2019, alors âgé de 17 ans et muni d'un visa de touriste, il avait violé une étudiante de 23 ans à Taverny, dans le Val-d'Oise. Identifié par son ADN, il avait été placé en détention provisoire, puis condamné le 5 octobre 2021 par la cour d'assises des mineurs du Val-d'Oise à sept ans d'emprisonnement, bénéficiant de l'excuse de minorité. Il sort de détention le 20 juin 2024, après avoir profité de réductions de peine automatiques depuis supprimées par la loi. Il n'aura bénéficié d'aucune libération conditionnelle.

Dès sa sortie, le 18 juin 2024, il reçoit une obligation de quitter le territoire français assortie d'une interdiction de retour de dix ans. Sur le papier, la mécanique de l'éloignement est enclenchée. Dans les faits, elle va s'enrayer presque immédiatement.

◆ Quinze jours de trop

La préfecture de l'Yonne demande au consulat du Maroc à Dijon un laissez-passer consulaire dès le 18 juin. Mais le service compétent du ministère de l'Intérieur ne transmet la demande aux autorités marocaines que le 18 juillet, un mois plus tard. La prise d'empreintes digitales nécessaire à l'identification n'est réclamée aux gendarmes que le 15 juillet. Le document sera finalement délivré par Rabat le 4 septembre, soit un jour après la remise en liberté de Taha Oualidat, et deux semaines avant la mort de Philippine.

Placé en centre de rétention administrative à Metz, Taha Oualidat voit sa rétention prolongée à trois reprises, les 23 juin, 20 juillet et 19 août. Une quatrième prolongation exceptionnelle de quinze jours est demandée par la préfecture le 3 septembre, invoquant un risque de trouble à l'ordre public. La juge des libertés et de la détention refuse.

« Les conditions légales d'une nouvelle prolongation ne sont pas remplies »

- Extrait de l'ordonnance de la juge des libertés et de la détention, 3 septembre 2024 Dans les motifs de son ordonnance, que s'est procurée Europe 1, la magistrate reconnaît pourtant elle-même que la situation de l'intéressé, sans logement, sans insertion professionnelle et sans revenu, ne permet pas d'exclure un risque de réitération. Mais faute d'incident constaté au cours des quinze jours précédents, la loi ne lui laisse, selon son analyse, pas d'autre choix que d'ordonner la libération. Taha Oualidat est aussitôt relogé dans un hôtel social à Auxerre. Il en aura fallu de deux semaines et demie pour qu'il se retrouve, un vendredi après-midi, sur le chemin de Philippine.

◆ Une nation sous le choc, une classe politique divisée sur les causes Le 26 septembre 2024, en déplacement à Montréal, le président Emmanuel Macron évoque un crime odieux et atroce et exprime l'émotion de toute la Nation. Les obsèques de Philippine se tiennent le 27 septembre à la cathédrale Saint-Louis de Versailles, devant environ 1 800 personnes à l'intérieur et un millier d'autres sur le parvis. Des rassemblements spontanés se forment dans plusieurs villes de France, dont un devant le palais de justice de Vienne, en Isère, avec des pancartes proclamant que Philippine aurait pu être n'importe qui.

Le drame ravive aussitôt le débat sur l'exécution des mesures d'éloignement, mais les lignes de fracture ne suivent pas un clivage strictement partisan. Si la droite et l'extrême droite dénoncent immédiatement un laxisme structurel, jusqu'au Parti communiste, par la voix de son secrétaire national Fabien Roussel, on juge sur les réseaux sociaux que l'État est défaillant. Le silence, en revanche, de plusieurs responsables plus marqués à gauche sur les manquements administratifs eux-mêmes est également relevé par une partie de la presse.

◆ Ce que le procès doit encore trancher

Fin juin 2026, une reconstitution s'est tenue sur les lieux mêmes du drame, en présence de Taha Oualidat, sous escorte policière renforcée. Pour la famille de Philippine, ce passage obligé de l'instruction a permis d'obtenir certaines réponses, mais pas toutes : plusieurs zones d'ombre subsistent sur les deux heures que la jeune femme a passées dans le bois avant sa mort. Un expert psychiatre ayant examiné le mis en examen a par ailleurs qualifié son amnésie apparente de façade utilitaire, relevant qu'il avait agi de manière rationnelle après les faits, notamment en organisant sa fuite vers la Suisse.

C'est dans ce climat que Me Virginie Le Roy est revenue publiquement sur le fil des quinze jours. Pour elle, la chronologie administrative de l'été 2024, retard dans la transmission de la demande de laissez-passer, retard dans la prise d'empreintes, décision de libération faute d'incident récent, ne relève pas de la fatalité, mais d'une accumulation de défaillances identifiables une à une.

« Les différents acteurs du parcours judiciaire et administratif doivent des réponses à la famille de Philippine »

- Me Virginie Le Roy, avocate de la famille

L'avocate n'exclut désormais plus d'engager la responsabilité de l'État et de l'autorité judiciaire, dans un dossier devenu, selon ses mots rapportés par la presse, emblématique des inquiétudes d'une partie de l'opinion sur la capacité de l'appareil administratif à faire appliquer ses propres décisions. Taha Oualidat reste à ce stade mis en examen pour viol en récidive légale et pour meurtre accompagné d'un autre crime, des faits qu'il conteste en partie et pour lesquels il encourt la réclusion criminelle à perpétuité. La date de son procès devant une cour d'assises n'a pas été communiquée publiquement.

L'APPELLES CHIFFRES18 ◆ juin - Taha Oualidat sort de détention et reçoit une obligation de quitter le territoire français.18 ◆ juillet - la demande de laissez-passer consulaire, transmise avec un mois de retard, part enfin vers le Maroc.3 ◆ septembre - la justice refuse de prolonger sa rétention administrative faute d'incident récent ; il est remis en liberté.4 ◆ septembre - le laissez-passer consulaire marocain est délivré, un jour trop tard.20 ◆ septembre - Philippine est vue vivante pour la dernière fois à heures.21 ◆ septembre - son corps est retrouvé dans le bois de Boulogne.2026 ◆ Fin juin - une reconstitution se tient sur les lieux, en présence du mis en examen.09 juillet 2026 · lappelfrance.fr

◆ Un bois qui n'en était pas à son premier drame

Le bois de Boulogne n'était pas, avant ce vendredi de septembre, un lieu inconnu des services de sécurité. Cet immense espace boisé aux portes de Paris est depuis longtemps associé, la nuit venue, à la prostitution, notamment celle de travailleuses du sexe originaires d'Amérique latine, un contexte qui attire une population marginalisée et une délinquance mêlant vols, agressions et trafics. La mort de Vanesa Campos, tuée par balle en août 2018 alors qu'elle exerçait dans le bois, avait déjà marqué les esprits. En avril 2024, quelques mois avant la mort de Philippine, un homme surnommé « l'Indiano » avait été arrêté, soupçonné d'une centaine de viols commis sur des travailleuses du sexe dans ce même secteur.

Après la mort de Philippine, le maire du 16e arrondissement, Jérémy Redler, avait réclamé la création d'une brigade de police municipale dédiée et armée pour faire face à la dangerosité de certains individus fréquentant les lieux. La préfecture de police avait renforcé le dispositif de sécurité dans les jours suivants, avec des effectifs supplémentaires jusqu'au petit matin. Selon des chiffres cités par Le Figaro, les atteintes à l'intégrité physique dans le bois avaient pourtant reculé de 28,3% sur les huit premiers mois de 2024 par rapport à l'année précédente, un paradoxe statistique qui n'a rien changé à l'onde de choc provoquée par ce meurtre en particulier.

◆ Une question qui dépasse un seul dossier

Ce que ce calendrier révèle, au-delà du sort de Philippine, c'est la distance qui peut séparer un texte de loi de son application concrète. Une obligation de quitter le territoire, une fois signée, ne s'exécute pas seule : elle dépend d'une chaîne administrative où chaque maillon, préfecture, ministère, consulat étranger, tribunal, peut retarder ou interrompre le processus sans qu'aucun d'entre eux ne soit individuellement désigné comme responsable. Deux ans après le drame, la famille de Philippine attend encore que quelqu'un le soit.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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