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Sans refus, sans risque, sans personne : l’amour en mode avion

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Une partie des jeunes hommes dit redouter le premier rendez-vous, par peur du malentendu et de l'accusation. Dans le même temps, l'intelligence artificielle devient confidente, conseillère et parfois partenaire sexuelle. Les deux phénomènes se rencontrent-ils ? Ce que disent les chiffres, et ce qu'ils taisent.

Elle ne dit jamais non.

Elle répond à toute heure, se souvient de la journée de travail racontée la veille, s'adapte au ton, au rythme, aux envies. Elle ne se moque pas, ne laisse pas de message sans réponse, ne propose jamais de « rester amis ». Elle n'a pas de passé, pas d'exigences, pas de famille à présenter. Elle n'existe pas non plus.

Les compagnes et compagnons artificiels, ces programmes conversationnels capables de jouer l'ami, le confident ou l'amant, sont sortis en quelques années de la science-fiction pour entrer dans les téléphones. Au même moment, une inquiétude s'exprime de plus en plus ouvertement chez certains jeunes hommes : celle de voir une nuit consentie devenir, des semaines plus tard, une accusation.

Faut-il relier ces deux mouvements ? Les jeunes hommes fuient-ils les femmes pour la machine, par peur du procès ? La question circule sur les réseaux sociaux comme une évidence. L'enquête montre une réalité plus dérangeante pour tout le monde.

Elle répond à toute heure, ne rejette jamais, et n'existe pas.

La peur s'invite au premier rendez-vous

La peur n'est pas une invention de forum. En Irlande, une enquête nationale menée en novembre 2024 pour le Dublin Rape Crisis Centre auprès de 923 adultes l'a mesurée. Parmi les personnes qui fréquentent quelqu'un, 55 % disent craindre qu'un partenaire affirme plus tard qu'une relation sexuelle, notamment sous l'effet de l'alcool, n'était pas consentie. Près de quatre sur dix disent se sentir souvent vulnérables, par crainte de mal lire une situation intime.

Une étude universitaire publiée en 2024 sur les applications de rencontre a recueilli des témoignages plus crus. Certains hommes y expliquent conserver des messages ou des traces numériques pour pouvoir, à leurs yeux, prouver le consentement en cas de contestation. L'un d'eux confie redouter qu'une accusation qu'il jugerait fausse « détruise sa vie ». Il s'agit d'une recherche qualitative, qui décrit une expérience et ne mesure pas une proportion.

Ces chiffres disent une chose réelle : une partie des hommes aborde désormais l'intimité comme un terrain miné. Les ignorer serait une faute. Les prendre pour une mesure de la réalité en serait une autre.

Certains hommes arrivent désormais au premier rendez-vous avec la peur d'en sortir accusés.

Ce que pèsent vraiment les accusations mensongères

Car la même enquête irlandaise révèle un écart frappant. 46 % des hommes interrogés estiment que les gens « inventent souvent » des accusations de relations non consenties, contre 27 % des femmes. Une croyance, pas une statistique.

Les chercheurs qui ont tenté de mesurer les fausses plaintes aboutissent à des chiffres très inférieurs. Une étude américaine sur dix ans de signalements dans une université, publiée en 2010 par le psychologue David Lisak, a classé 5,9 % des 136 plaintes comme fausses. Une analyse des dossiers de la police de Los Angeles a abouti à 4,5 %. Au Royaume-Uni, sur 2 643 dossiers examinés par le ministère de l'Intérieur en 2005, 8 % avaient d'abord été classés comme faux par les policiers, mais seuls 2 % répondaient aux critères officiels une fois ceux-ci appliqués rigoureusement. Une méta-analyse de sept études parue dans le Journal of Interpersonal Violence estime la proportion autour de 5 %.

Ces travaux ont leurs critiques. Certains chercheurs rappellent qu'une plainte classée faute de preuves n'est ni vraie ni fausse : elle reste indéterminée, et la part réelle des mensonges est donc inconnue. L'argument vaut dans les deux sens. Une affaire sans suite n'est pas une preuve de mensonge, pas plus qu'elle n'est une preuve de crime.

En France, la réalité mesurée est d'une autre ampleur. Selon l'enquête de victimation du ministère de l'Intérieur, environ 277 000 femmes de 18 ans et plus ont subi en 2023 un viol, une tentative de viol ou une agression sexuelle. Seules 7 % ont porté plainte. Dans 54 % des cas, l'agresseur était connu de la victime.

Le risque redouté est rare, le risque subi est massif, et il se tait.

Le mot qui manquait au Code pénal

La peur masculine s'est cristallisée autour d'une réforme. La loi du 7 novembre 2025 a inscrit pour la première fois le non-consentement dans la définition pénale du viol et des agressions sexuelles. Le consentement doit désormais être libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable. Il ne peut être déduit du silence ou de l'absence de réaction d'une personne endormie, ivre ou en état de sidération.

Une partie des hommes y a lu un piège : comment prouver un « oui » ? Le texte ne dit pourtant rien d'inédit sur le fond. Il formule ce que la plupart des couples pratiquent sans y penser : demander, écouter, s'arrêter quand l'autre hésite. Ce que la loi a changé, c'est l'obligation de s'en assurer plutôt que de supposer.
L'enquête irlandaise montre d'ailleurs où se situe une partie du malaise. 29 % des hommes de 18 à 24 ans y estiment qu'un consentement donné ne peut plus être retiré, et 10 % des adultes jugent acceptable de continuer après un « non » si l'autre « se met dans l'ambiance ». La peur de l'accusation prospère souvent là où la règle n'est pas comprise.

La loi n'a pas inventé le consentement. Elle a supprimé le droit de le supposer.

Une génération qui fait moins l'amour

Le décor est celui d'un recul général de la sexualité. Selon l'enquête Contexte des sexualités en France, conduite par l'Inserm et l'ANRS en 2023, la part des 18-69 ans ayant eu un rapport sexuel dans l'année est passée de 89,1 % à 81,6 % chez les hommes et de 82,9 % à 77,2 % chez les femmes depuis 2006. La fréquence des rapports a aussi nettement baissé. Le phénomène n'est pas propre à la France : il s'observe au Royaume-Uni, en Allemagne et aux États-Unis.

Moins de rencontres, plus d'écrans, une méfiance accrue : c'est dans ce paysage que s'installe un nouvel interlocuteur.

La machine entre dans la chambre

Aux États-Unis, une enquête de l'université Elon menée en mai 2026 auprès d'internautes adultes montre que 27 % d'entre eux ont des échanges sociaux ou émotionnels avec une intelligence artificielle. Parmi eux, 31 % considèrent leur chatbot comme un ami, 43 % se sentent compris par lui, et 39 % lui confient des choses qu'ils ne diraient à personne. 38 % jugent ces conversations utiles pour leurs problèmes amoureux ou sexuels, et 9 % ont déjà eu des échanges ou des jeux de rôle à caractère sexuel avec une IA.

En Allemagne, une enquête nationale publiée en 2026 dans Archives of Sexual Behavior auprès de 2 658 adultes va plus loin. Près d'un tiers des personnes interrogées, 31,6 %, ont eu au cours de l'année au moins une activité sexuelle liée à l'IA : information, pornographie générée, conseils ou interactions sexuelles avec un agent conversationnel. La proportion atteint 54,7 % chez les 18-39 ans, et 41,5 % chez les hommes contre 21,7 % chez les femmes.

En France, un sondage réalisé en novembre 2025 auprès de 2 603 adultes indique que 8 % des Français ont déjà eu des conversations érotiques avec une IA, et 6 % des échanges romantiques avec un chatbot. Chez les hommes de moins de 35 ans, la part de ceux qui ont déjà tenté l'expérience érotique atteint environ un sur cinq. 31 % d'entre eux se disent prêts à utiliser l'IA à des fins sexuelles ou pornographiques, contre 11 % des femmes du même âge. Parmi les utilisateurs de chatbots romantiques, plus de la moitié reconnaissent une forme de dépendance.

Un jeune homme sur cinq a déjà tenté l'expérience érotique avec une machine.

Un partenaire qui ne peut ni accuser ni consentir

Pourquoi cette attirance ? Les chercheurs décrivent des avantages évidents : la disponibilité permanente, la personnalisation, l'absence de rejet, l'absence de jugement. Une revue de 23 études publiée en 2025 sur les relations amoureuses avec des IA ajoute la dépendance, la manipulation commerciale et l'exploitation des données personnelles parmi les risques.

Mais l'argument central est rarement formulé. Ce qui rassure dans la machine, c'est précisément qu'elle n'a pas de volonté propre. Elle ne peut pas accuser, parce qu'elle ne peut pas refuser. Elle ne peut pas trahir, parce qu'elle ne peut pas choisir. Un partenaire qui ne dit jamais non n'est pas un partenaire : c'est un miroir réglé sur le désir de celui qui le regarde.

C'est là que se situe le danger le plus profond. L'apprentissage de l'intimité passe par l'autre, ses hésitations, ses limites, ses envies qui ne coïncident pas toujours avec les nôtres. Une relation sans friction n'entraîne pas à lire un regard, à entendre une réticence, à accepter un refus. Elle prépare mal à la seule chose que la loi demande : s'assurer que l'autre veut.

Les premières mesures vont dans ce sens. Chez les étudiants interrogés, le soutien apporté par l'IA est jugé inférieur à celui de la famille et des amis. Un document de travail de chercheurs associés à l'université Paris-Dauphine et à l'École d'économie de Paris, publié en août 2026 et non encore évalué par des pairs, rapporte qu'après 28 jours de conversations personnelles quotidiennes avec une IA, les participants se sentaient plus seuls, moins satisfaits de leur vie et plus isolés. Ces résultats restent préliminaires.

Un partenaire qui ne peut pas dire non ne peut pas dire oui non plus.

Deux courbes qui se croisent sans se toucher

Reste la question de départ. Les jeunes hommes se tournent-ils vers l'IA parce qu'ils ont peur d'être accusés ? À ce jour, aucune étude ne l'a démontré. Les données décrivent deux évolutions parallèles : une anxiété croissante autour du consentement d'un côté, l'essor des compagnons artificiels de l'autre.

Elles partagent pourtant une même racine, que les chiffres font apparaître partout : la solitude. Chez les étudiants américains, plus le sentiment d'isolement est fort, plus l'usage de l'IA comme compagnie est fréquent. La peur de l'accusation, comme la peur du rejet, n'est peut-être que la forme contemporaine d'une crainte plus ancienne : celle de s'exposer à quelqu'un qui peut dire non.

Le diagnostic de cette enquête est donc double et sans complaisance. Le récit d'une épidémie de fausses accusations n'est pas soutenu par les données, et il nourrit une peur qui détourne des jeunes hommes de rencontres qui ne présentent, dans l'immense majorité des cas, aucun danger judiciaire. Mais la réponse ne peut pas être de mépriser cette peur. Elle se combat par une éducation claire au consentement, qui protège les femmes de la violence et les hommes de l'incertitude.

Faute de quoi, la machine continuera d'offrir ce que l'humain ne garantit jamais : une intimité sans risque. Le prix à payer est connu, il est écrit dans sa définition même. Une compagne qui ne peut pas refuser est aussi une compagne qui ne peut pas choisir celui qui lui parle.

Par Camille Moreau • L'Appel · L'Appel
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