dimanche 11 octobre 2026, 07:18 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
Actualités

Manchester et Fairford, deux portes pour une même ombre

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Actualités

En une semaine, le Royaume-Uni a inculpé deux Iraniens soupçonnés de préparer un attentat contre la communauté juive de Manchester, et arrêté six personnes près d'une base utilisée par l'aviation américaine. Londres pointe l'Iran. Ce que les dossiers établissent, ce qu'ils n'établissent pas, et ce qu'ils disent de la nouvelle menace en Europe.

Newton Street, 20 septembre, un peu avant 15 heures.

Dans ce quartier animé du centre de Manchester, deux hommes sont interpellés en plein jour, quelques heures avant le début de Yom Kippour, la fête la plus sacrée du calendrier juif. Les policiers fouillent ensuite deux logements, à Liverpool et à Salford. Treize jours plus tard, le 3 octobre, les deux suspects comparaissent devant le tribunal de Westminster, à Londres. L'un s'exprime par l'intermédiaire d'un interprète kurde, l'autre d'un interprète farsi.

Rahman Salehi, 34 ans, et Salam Ahmadyan, 36 ans, tous deux de nationalité iranienne, sont poursuivis pour avoir préparé des actes de terrorisme, au titre de l'article 5 du Terrorism Act de 2006. La juge Nina Tempia les a placés en détention provisoire, et ils seront de nouveau entendus le 23 octobre devant la Cour criminelle centrale de Londres, l'Old Bailey, selon le site Brit Brief. Ils sont présumés innocents.

Selon la police antiterroriste, citée par le Guardian, l'accusation leur reproche d'avoir communiqué au moyen d'applications chiffrées pour se procurer les composants d'un engin explosif artisanal, d'avoir obtenu des instructions écrites et vidéo pour le fabriquer ainsi que les produits et le matériel nécessaires, d'avoir cherché des cibles sur Internet, rassemblé des photos, des plans et des cartes, et effectué des repérages. Ils auraient été en contact avec un tiers à l'étranger, qui « pourrait se trouver en Iran ».

Un tiers à l'étranger, qui pourrait se trouver en Iran.

- Police antiterroriste britannique

Un anniversaire et une alerte

Le calendrier donne à cette affaire une charge particulière. Elle survient un an après l'attaque contre la synagogue de Heaton Park, à Manchester, le 2 octobre 2025, jour de Yom Kippour. Deux fidèles y avaient été tués, et l'assaillant, qui se réclamait de l'État islamique, avait été abattu par la police.

Vicki Evans, coordinatrice nationale de la lutte antiterroriste, affirme que l'enquête menée avec le MI5 a permis de déjouer « ce que nous pensons avoir été un complot visant la communauté juive de Manchester ». La police estime toutefois qu'il n'existe pas de menace persistante pour le public liée à cette affaire. Le Community Security Trust, qui assure la protection de la communauté juive britannique, a appelé au calme et à la vigilance.

Fairford, un dossier beaucoup plus mince

La seconde affaire est d'une autre nature. Dans la nuit du 26 au 27 septembre, cinq Britanniques âgés de 23 à 25 ans ont été arrêtés près de la base de RAF Fairford, dans le Gloucestershire, après des signalements de véhicules suspects et d'individus masqués. Trois camionnettes ont été fouillées. L'une contenait un baril d'essence. Aucun engin explosif n'a été retrouvé, selon Reuters. Les cinq hommes ont été libérés sous caution, et l'enquête se poursuit.

Un sixième homme, de double nationalité britannique et iranienne, a ensuite été arrêté à Londres, soupçonné d'infractions terroristes liées au même dossier.

La base n'est pas anodine. Elle accueille des bombardiers lourds américains et a été utilisée par Washington dans ses opérations contre l'Iran, ce que Londres présente comme un usage défensif. En juillet, les Gardiens de la révolution iraniens avaient déclaré que les bases utilisées contre l'Iran, dont Fairford, pouvaient constituer des cibles légitimes, selon Reuters. Le Premier ministre britannique, Andy Burnham, affirme disposer d'« indications fortes » d'une implication iranienne. L'ambassade d'Iran à Londres dément, et Téhéran a convoqué l'ambassadeur britannique.
Un baril d'essence, aucun explosif, cinq libérations sous caution, et des « indications fortes » d'une implication iranienne.

Deux affaires, deux niveaux de preuve

Les autorités britanniques insistent elles-mêmes sur un point : les deux affaires ne sont « en aucune façon » liées, selon Vicki Evans. Elles ne reposent pas non plus sur le même degré de preuve.
À Manchester, la chaîne judiciaire est complète : enquête conjointe police-MI5, éléments matériels décrits, inculpation validée par le parquet, comparution devant un juge. Le parquet britannique estime disposer de preuves suffisantes pour un procès. En revanche, le rôle de l'Iran n'y est mentionné que sous une forme prudente : un contact avec une personne qui « pourrait » se trouver en Iran. Ni l'État iranien, ni les Gardiens de la révolution, ni un service n'est nommé.

À Fairford, c'est l'inverse. L'implication iranienne est affirmée au plus haut niveau politique, mais le dossier judiciaire public reste mince : pas d'explosif, pas d'inculpation des cinq premiers suspects, et une seule arrestation qui oriente vers l'Iran, celle d'un binational dont le rôle n'a pas été précisé.

Cette asymétrie est le cœur de l'analyse. Là où les preuves sont solides, le lien avec l'Iran est hypothétique. Là où le lien avec l'Iran est affirmé, les preuves publiques sont faibles. Les deux dossiers peuvent se révéler fondés, mais il serait inexact de les additionner pour conclure que Téhéran a ordonné deux attentats au Royaume-Uni.

Là où les preuves sont solides, le lien iranien est hypothétique. Là où le lien est affirmé, les preuves restent minces.

Le modèle de la sous-traitance

Les deux affaires s'inscrivent pourtant dans un schéma que Londres décrit depuis plusieurs mois. Selon le gouvernement britannique, le directeur du MI5 a fait état en 2025 d'une hausse de 35 % de l'activité liée aux menaces étatiques, et de plus de vingt projets potentiellement meurtriers soutenus par l'Iran. En juillet 2026, Londres a désigné le « Mouvement islamique des compagnons de la droite », qui a revendiqué plusieurs attaques en Europe contre des intérêts juifs, israéliens et des médias en persan, dont l'incendie de quatre ambulances juives à Golders Green, à Londres, en mars. Le gouvernement estime que des membres de la Force Qods ont très probablement dirigé ses opérations.
La ministre de l'Intérieur, Shabana Mahmood, résume cette doctrine : selon elle, le régime iranien vise les communautés juives et cherche à faire taire ses critiques à l'étranger, « souvent par l'intermédiaire de mandataires et de réseaux criminels pour dissimuler son implication ».

C'est ce modèle que L'Appel décrivait cette semaine à propos de l'Europe continentale : l'Iran n'envoie plus forcément des agents formés, il recrute sur place des exécutants, délinquants, jeunes désœuvrés ou personnes vulnérables, souvent sans lien idéologique avec Téhéran. Les profils de Manchester et de Fairford sont cohérents avec ce schéma : deux demandeurs d'asile, cinq jeunes Britanniques, un binational. Aucun ne ressemble au portrait classique de l'agent de renseignement.

L'immigration, un débat déplacé

Le gouvernement britannique a choisi, quelques minutes après l'annonce des inculpations, de mettre en avant un autre élément : les deux suspects de Manchester sont arrivés au Royaume-Uni par petit bateau à travers la Manche, l'un en 2020, l'autre en 2023. Le premier a obtenu l'asile, le second attendait encore une réponse. « C'est un rappel de l'importance de notre travail incessant contre l'immigration illégale », a déclaré Shabana Mahmood, en soulignant que ces arrivées dataient de l'époque des conservateurs.

Ce choix de communication pose un problème de fond. Le mode d'entrée sur le territoire ne prouve rien de l'implication dans un projet terroriste. Il sert ici d'argument politique dans le débat britannique sur la Manche. Il occulte aussi un point plus utile pour l'enquête. Selon les éléments présentés à l'audience, Rahman Salehi avait auparavant demandé l'asile en Allemagne pendant cinq ans avant d'arriver au Royaume-Uni, où il a obtenu le statut de réfugié en 2023. La question pertinente n'est pas la barque, mais le moment de la radicalisation ou du recrutement. A-t-il été approché avant son arrivée, pendant ses années en Allemagne, ou une fois installé à Salford ? Et qu'en savaient les services des deux pays ?

La question n'est pas le bateau, mais le moment où le recruteur a frappé à la porte.

Ce que cela dit à la france

Le Royaume-Uni vit depuis le 30 avril 2026 sous un niveau de menace « Severe », le quatrième sur cinq, qui signifie qu'un attentat est jugé hautement probable. Il s'est doté en juillet d'une loi sur les menaces étatiques, le National Security (State Threats) Act, qui permet de désigner des organisations servant de paravent à des États étrangers et de sanctionner leurs soutiens.

La France n'est pas à l'écart de cette menace. Un rapport de la commission américaine sur la liberté religieuse internationale citait dès 2025 la France parmi les pays où l'Iran recourt à des réseaux criminels pour viser des Juifs et des lieux juifs. Le groupe désigné par Londres a revendiqué en mars des attaques en France, que le Centre international de contre-terrorisme de La Haye jugeait probablement mensongères.

La semaine britannique ne prouve pas que l'Iran a ordonné deux attentats au Royaume-Uni. Elle montre autre chose, de plus durable : la frontière entre terrorisme, criminalité organisée et opération secrète d'État est devenue floue, et ce flou est précisément ce que recherche celui qui sous-traite la violence. Un exécutant sans lien apparent, un commanditaire introuvable, un contact qui « pourrait » être en Iran : c'est ce qui rend une preuve judiciaire difficile à réunir.

Pour les démocraties européennes, le défi est double. Elles doivent démanteler ces réseaux sans attendre l'attentat, et sans transformer chaque arrestation en argument de politique intérieure, qu'il s'agisse d'immigration ou de diplomatie. Une question décidera du procès de Manchester, le 23 octobre et au-delà : qui était le troisième homme, et l'enquête parviendra-t-elle à remonter jusqu'à lui ?

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
Une erreur dans cet article ? Signalez-la - Notre politique de correction
Réactions des lecteurs

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Partager :
100%