Au Royaume-Uni, un tiers des adultes disent embrasser moins qu'il y a cinq ans. En France, l'intimité commence désormais sur un écran. La génération Z serait-elle devenue froide, pressée, indifférente à la tendresse ? Les chiffres racontent une histoire plus troublante : jamais une génération n'a autant cru à l'amour, et jamais elle n'a eu autant de mal à franchir les derniers centimètres.
Vingt et un millions d'années.
C'est l'âge que des biologistes de l'université d'Oxford attribuent au baiser. Dans une étude publiée en novembre 2025 dans la revue Evolution and Human Behavior, l'équipe de la chercheuse Matilda Brindle a reconstitué l'arbre généalogique des grands singes pour situer l'apparition de ce geste, défini comme un contact bouche contre bouche, non agressif et sans transfert de nourriture. Verdict : l'ancêtre commun des grands singes s'embrassait déjà, il y a entre 21,5 et 16,9 millions d'années. Les chimpanzés, les bonobos et les orangs-outans le font encore. L'homme de Néandertal, selon toute vraisemblance, aussi.
Le baiser a survécu aux glaciations, aux migrations, à la disparition de dizaines d'espèces humaines. Il n'est pourtant pas universel : selon les travaux cités par la même équipe, le baiser romantique n'est documenté que dans 46 % des cultures humaines. Il a toujours été un choix culturel autant qu'un réflexe.
Or, en 2026, une partie de l'Europe se demande s'il n'est pas en train de reculer. Le débat est parti de Londres cet été. Il a gagné la France. Il pose une question qui dépasse largement la bouche : que reste-t-il de la tendresse quand la rencontre commence sur un écran ?
Le baiser a traversé vingt millions d'années. Il hésite aujourd'hui devant un premier rendez-vous.
Londres découvre une récession de la tendresse
Le 13 août 2026, le quotidien britannique The Guardian publie un long article au titre provocateur, qui s'interroge sur une possible « mort du baiser ». Des célibataires y racontent des séries de rendez-vous sans le moindre contact, des soirées agréables qui se terminent sur un signe de la main, des relations qui s'éteignent avant d'avoir commencé.
Le chiffre qui alimente ce récit vient d'une enquête menée par l'institut YouGov du 15 au 18 mai 2026 auprès de 2 078 adultes britanniques. 35 % disent embrasser leur partenaire de manière romantique moins souvent qu'il y a cinq ans. 19 % n'ont embrassé personne de cette façon depuis plus d'un an. 27 % estiment que le baiser devient moins courant dans le pays.
Le détail le plus révélateur concerne les plus jeunes. Chez les 18-24 ans, 40 % disent trop réfléchir au « bon moment » pour embrasser, 28 % craignent de mal embrasser, et près d'un tiers ont déjà renoncé à un baiser par manque de confiance en eux.
Une précision s'impose : cette enquête a été commandée par une marque britannique d'hygiène bucco-dentaire, qui cite la mauvaise haleine comme premier frein au baiser. Ses résultats sont réels, mais son angle n'est pas neutre. Elle mesure un ressenti, pas une pratique observée sur le long terme. Ce qu'elle capte pourtant est précieux : une génération qui n'a pas cessé de désirer le baiser, mais qui le pense avant de le vivre.
Ils n'ont pas cessé de vouloir s'embrasser. Ils ont commencé à y penser avant.
Ce que l'historienne lit dans le recul
Pour Katie Barclay, professeure à l'université Macquarie de Sydney et autrice d'une histoire du baiser, le recul est réel et il a deux causes. La première est culturelle : le baiser aurait perdu une partie de sa charge érotique dans une culture où la sexualité explicite est accessible partout, en quelques secondes. La seconde tient au mouvement #MeToo, qui a rendu chacun plus attentif aux enjeux du consentement et rendu plus délicat le geste spontané.
La théoricienne Sarah Stein Lubrano propose une lecture plus large, celle d'une « atrophie sociale ». Selon elle, les gens ne parlent plus aux inconnus, n'invitent plus spontanément quelqu'un à sortir. Ce qui ne s'exerce pas s'affaiblit. Lire un regard, supporter un silence, sentir le moment où l'autre se rapproche : ces compétences, autrefois apprises dans les fêtes, les cafés et les couloirs, s'entraînent mal derrière un écran.
Ce diagnostic rejoint celui d'une étude française publiée en septembre 2026 par la Fondation pour l'innovation politique. Son autrice, Hélène Calas, décrit une séduction chassée des lieux physiques vers les plateformes, dans un climat d'incertitude sur ce qui est acceptable depuis #MeToo. La spontanéité recule, la rencontre se médiatise.
En France, la rencontre commence avant le premier regard
Aucune enquête française ne mesure le nombre de baisers échangés lors d'un premier rendez-vous. Il serait donc faux d'écrire que les jeunes Français ne s'embrassent plus. Mais la grande enquête de l'Inserm Contexte des sexualités en France, menée auprès de 31 518 personnes entre novembre 2022 et décembre 2023, montre comment l'ordre des choses a changé.
Chez les moins de 30 ans, 39,4 % des femmes et 43,5 % des hommes ont déjà rencontré un partenaire sexuel par un site ou une application. 63,9 % des jeunes femmes et 72,8 % des jeunes hommes ont déjà eu une expérience sexuelle en ligne avec une autre personne. Chez les 18-29 ans, plus d'un tiers ont déjà envoyé une image intime, et environ la moitié en ont déjà reçu une.
La séquence s'est inversée. Autrefois, on se voyait, on se parlait, on s'embrassait, puis, éventuellement, on se découvrait. Aujourd'hui, deux personnes peuvent avoir échangé leurs photos, leurs goûts, leurs fantasmes et parfois leurs corps en image avant de s'être jamais touchées. Le premier rendez-vous n'ouvre plus l'histoire : il vient vérifier qu'elle existe.
Dans ce schéma, le baiser change de nature. Il n'est plus le premier pas, mais le passage du virtuel au réel. Et ce passage est d'autant plus intimidant que tout a déjà été dit, ou cru dit, à distance.
On se dévoile en photo avant de se frôler la main. Le baiser arrive quand tout semble déjà dit.
Moins de nuits, plus de partenaires
Le paysage sexuel français confirme cette recomposition. L'âge médian du premier rapport, qui n'avait cessé de baisser depuis les années 1960, est légèrement remonté : 18,2 ans chez les femmes et 17,7 ans chez les hommes, contre 17,3 ans pour les deux sexes au milieu des années 2000, selon l'Inserm.
Chez les 18-29 ans en couple, la fréquence des rapports a nettement reculé depuis 2006 : de 11 à 7,9 rapports par mois chez les femmes, de 12,3 à 9,1 chez les hommes. L'étude de la Fondation pour l'innovation politique en tire un constat frappant : un homme sur quatre et une femme sur cinq de 18 à 29 ans n'ont eu aucun rapport sexuel au cours de l'année 2023, contre environ 14 % et 17 % en 1992.
Mais la même enquête de l'Inserm montre l'autre face du miroir. Le nombre moyen de partenaires au cours de la vie a augmenté, et le multipartenariat progresse chez les jeunes : près d'un quart des femmes et près d'un tiers des hommes de 18 à 29 ans ont eu plusieurs partenaires dans l'année. La sexualité de cette génération n'est pas en voie de disparition. Elle est polarisée : une partie vit des expériences nombreuses, une autre reste longtemps à l'écart de tout contact.
Une génération romantique qui n'ose pas le dire
Faut-il en conclure que la génération Z, celle des personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, serait devenue froide, cynique, indifférente aux sentiments ? Les données disent l'inverse, et avec une netteté qui surprend.
Aux États-Unis, une enquête de l'institut Harris Poll menée fin 2025 pour le groupe Match et l'Institut Kinsey auprès de 2 500 célibataires montre que 80 % des 18-29 ans croient qu'ils trouveront le grand amour, contre 57 % de l'ensemble des célibataires. 86 % souhaitent une relation engagée. En France, la même étude de la Fondation pour l'innovation politique relève que 80 % des 18-30 ans considèrent toujours le couple comme un idéal. Une enquête de l'Ifop menée en mai 2026 auprès de 1 004 jeunes de 15 à 29 ans ajoute une nuance : 36 % d'entre eux remettent en question le modèle du couple exclusif, et 61 % de ceux qui ont déjà été en couple n'ont jamais osé confier un fantasme à leur partenaire. L'attachement est là, la parole intime beaucoup moins.
Le problème n'est donc pas l'absence de sentiments. C'est la peur de les montrer. Un rapport publié en novembre 2025 par l'application Hinge, fondé sur les réponses de quelque 30 000 utilisateurs, est éloquent. 84 % des jeunes de la génération Z disent chercher des liens émotionnels plus profonds, mais ils hésitent bien plus que leurs aînés à lancer une conversation profonde lors d'un premier rendez-vous. 52 % disent avoir déjà ressenti de la honte après s'être montrés vulnérables. Et 48 % des hommes retiennent leurs émotions pour ne pas paraître « trop ».
Ces chiffres viennent de plateformes qui ont intérêt à décrire une jeunesse avide d'amour. Ils restent cohérents entre eux, et cohérents avec les données publiques. Seulement 55 % des jeunes célibataires américains se disent prêts pour une relation amoureuse. Ils veulent l'amour, mais ne se sentent pas armés pour lui.
Ils veulent l'amour plus que leurs parents. Ils ont seulement peur d'en avoir l'air.
Quand la tendresse coûte trop cher
Le recul de l'intimité a aussi une explication très concrète, que les débats sur la psychologie oublient souvent : l'argent et le logement. Une enquête publiée en 2026 par le magazine Playboy avec l'Institut Kinsey auprès de 2 373 jeunes adultes américains indique que 79 % disent ressentir un désir sexuel modéré à très élevé. Pourtant, 29 % n'ont eu aucun rapport au cours des trois derniers mois.
Les raisons avancées sont prosaïques. 43 % disent que les soucis financiers compliquent les rencontres. 54 % vivent chez leurs parents ou avec de la famille, et parmi eux, près des deux tiers n'ont eu aucun rapport en trois mois. Deux tiers évoquent le manque d'occasions de rencontrer quelqu'un, et 60 % la peur du rejet.
Un baiser demande un lieu, un moment, une forme d'intimité matérielle. Une génération qui vit plus longtemps chez ses parents, dans des villes où un verre coûte cher et où les lieux de sociabilité gratuits se raréfient, dispose simplement de moins d'espaces pour se rapprocher. La tendresse n'a pas disparu. Elle manque de place.
L'autre école de la sexualité
C'est sur un dernier terrain que l'impression de dureté trouve un fondement réel. Il ne concerne pas les sentiments, mais les scripts sexuels, ces scénarios appris qui disent comment un rapport « doit » se dérouler.
Une étude américaine publiée en 2022 dans Archives of Sexual Behavior a comparé les pratiques déclarées par un échantillon représentatif d'adultes aux scènes de 2 562 vidéos pornographiques issues de deux grands sites. Le baiser y est nettement moins présent que dans la vie réelle des personnes interrogées, tout comme l'orgasme féminin et le préservatif.
En France, une enquête de l'Ifop menée en mars 2026 auprès de 2 210 personnes donne une mesure de ce glissement. 37 % des femmes de moins de 35 ans déclarent avoir déjà été étranglées ou bâillonnées par un partenaire. 61 % des femmes de 20 à 29 ans disent avoir déjà été giflées, fessées, griffées, mordues ou tirées par les cheveux. L'enquête ne précise pas dans quelle mesure ces pratiques étaient souhaitées ou subies, et il serait malhonnête de les présenter toutes comme des violences. Mais leur banalisation chez les plus jeunes interroge.
La même enquête relève un écart de plaisir considérable : chez les moins de 35 ans, 75 % des hommes disent atteindre l'orgasme à chaque rapport ou presque, contre 33 % des femmes. Une sexualité qui saute les étapes de la lenteur, du baiser et de la caresse, au profit de gestes empruntés à l'écran, ne profite manifestement pas aux deux partenaires de la même manière.
L'étude de la Fondation pour l'innovation politique fait ce lien sans détour : la pornographie formerait le désir à la gratification immédiate et à la domination, tandis qu'une certaine littérature sentimentale à succès normaliserait la soumission. Deux imaginaires incompatibles, selon son autrice, qui rendent plus difficile la construction d'une relation réciproque.
Ce n'est pas le cœur qui s'est durci. C'est le scénario appris avant la première fois.
Timide plutôt que froide
La génération Z n'est pas une génération sans cœur. Toutes les données convergent : elle croit à l'amour, elle désire le couple, elle cherche la profondeur. Ceux qui la décrivent comme cynique se trompent de diagnostic.
Mais il serait tout aussi faux de dire que rien n'a changé. Trois forces se combinent. La rencontre numérique a déplacé l'intimité avant la présence physique, et rendu le premier geste plus lourd de sens. La peur du rejet et du malentendu a rendu chacun plus prudent, parfois jusqu'à la paralysie. Et une partie de l'éducation sexuelle s'est faite devant des écrans où le baiser est accessoire et la tendresse absente.
Le baiser recule donc moins par indifférence que par inhibition, et la sexualité se durcit moins par cruauté que par imitation. C'est une distinction capitale, parce qu'elle désigne des remèdes différents. On ne soigne pas une génération timide en lui reprochant sa froideur. On la soigne en lui rendant des lieux pour se rencontrer, du temps pour hésiter, et un autre modèle que celui qu'elle a trouvé seule, à l'adolescence, sur un téléphone.
Le geste qui a traversé vingt millions d'années ne disparaîtra pas en une décennie. Mais pour la première fois de son histoire, il doit attendre que deux personnes descendent de leur écran pour exister.






