vendredi 09 octobre 2026, 16:31 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
Actualités

À la recherche d’un ennemi invisible qui pourrait, d’une manière ou d’une autre, mettre la France à feu et à sang

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Actualités

Entre l'accusation portée contre LFI et la menace russe assumée publiquement par Emmanuel Macron, deux dossiers que le pouvoir laisse se superposer sans jamais officiellement les relier

Mille sept cent quarante-sept interpellations en une seule journée, un mot glissé par Matignon qui désigne « LFI et ses proxys de l'ultragauche », et, quatre jours plus tôt, un président de la République qui répond « oui » sans détour à la question d'une possible attaque russe sur le sol français. Deux menaces, deux calendriers, un seul climat de suspicion généralisée que notre enquête s'attache à démêler.

Le 24 septembre, sur un plateau de télévision commun à TF1 et France 2, Emmanuel Macron a lâché une phrase qui a fait l'effet d'une douche froide. Interrogé sur la possibilité d'une attaque russe visant un site stratégique français, à l'image du drone explosif découvert début août à l'aéroport de Leipzig, le chef de l'État a répondu sans ambiguïté. "Oui", a affirmé Emmanuel Macron, sans détour, lors de l'entretien sur TF1 et France 2. "La Russie multiplie les actes hostiles sur les pays européens", a-t-il précisé, en citant notamment l'attaque ratée de drones explosifs à Leipzig en Allemagne. Il a ajouté une formule qui résume à elle seule la doctrine qu'il prête à Moscou. "La Russie considère que l'Europe, c'est la profondeur stratégique de l'Ukraine. Cela fait des années que nous sommes attaqués par la Russie." Quatre jours plus tard, le 28 septembre, un tout autre document atterrit sur le bureau de Matignon. Il ne parle pas de drones, ni de Moscou, ni de sabotage. Il parle de lycées bloqués en Seine-Saint-Denis. Et il désigne un autre adversaire, intérieur celui-là.

Un mouvement lycéen, une note, un mot qui fâche

Le mouvement de blocage des lycées, né le 18 septembre 2026 autour du lycée Saint-Exupéry de Créteil, a pris une ampleur que personne, au gouvernement, n'avait anticipée. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Au 1er octobre, 1022 établissements étaient concernés, avec 318 blessés dont 170 élèves, 65 personnels de l'Éducation nationale et 83 policiers. Les arrestations ont atteint 5000 personnes au 2 octobre 2026. Pour la seule journée du vendredi 2 octobre, 1 747 interpellations ont été recensées, et plus de 5 000 depuis le lundi précédent.

Face à cette embrasement, les services du Premier ministre Sébastien Lecornu ont tranché. À l'issue d'une cellule interministérielle de crise réunie jeudi, ils ont directement pointé la responsabilité de LFI et de ses relais d'ultragauche dans l'origine d'un mouvement qui, selon eux, a dégénéré en violences urbaines. Ce constat s'appuie sur une note produite le 28 septembre par la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris, consacrée exclusivement aux actions lycéennes en Seine-Saint-Denis et qualifiant le phénomène de mouvement à la physionomie inédite.

Le document des renseignements parisiens évoque une instrumentalisation de structures syndicales étudiantes et de mouvements proches de l'extrême gauche, dont l'objectif serait d'imposer leurs idées à l'approche d'échéances électorales nationales. Mais le détail est instructif. Sur huit pages de notes retraçant jour par jour les violences aux abords des établissements, seules quatre références concrètes concernent des élus ou des actions directement rattachées à LFI. Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, est cité pour avoir réclamé le retrait des lanceurs de balles de défense de l'équipement de sa police municipale. Le député Éric Coquerel est mentionné pour un passage au lycée Marcel-Cachin de Saint-Ouen, où des jeunes ont pris à partie un véhicule de police. Et la note établit un parallèle avec le blocus challenge lancé par le député Louis Boyard en 2023, lors du conflit des retraites.

Quatre occurrences nominatives sur huit pages de renseignement, voilà l'armature factuelle sur laquelle repose une accusation politique qui vise un parti entier. Les mêmes agents de la préfecture notent pourtant, dans leur propre document, que les structures syndicales classiques étaient étonnamment invisibles sur le terrain au début du mouvement, avant que des organisations comme Le Poing Levé à Paris 8 ou la Fédération syndicale étudiante à Nanterre ne tentent de s'y greffer.

Le dossier parallèle que personne ne relie officiellement

Pendant que Matignon construisait son accusation contre LFI, un tout autre fil se déroulait depuis l'été, sans jamais croiser explicitement le premier. Début août, un drone chargé d'explosifs a été découvert dans la zone sécurisée de l'aéroport de Leipzig, à proximité d'avions-cargos ukrainiens. Début septembre, l'Allemagne a formellement attribué cette attaque à la Russie, une première pour Berlin concernant une tentative d'attaque contre un aéroport allemand. Des éléments d'enquête ultérieurs, révélés par la presse allemande, pointent même vers un suspect lié au renseignement militaire russe, le GRU.

La réaction européenne a été immédiate et dure. La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a estimé que l'incident présentait les caractéristiques d'un acte de terrorisme soutenu par un État, tandis que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a dénoncé une attaque menée avec du matériel militaire par des agents russes sur le sol de l'Union européenne, avertissant qu'elle ne la tolérerait pas. Moscou, par la voix de son ambassadeur à Berlin, a qualifié ces accusations de non fondées, absurdes et contraires au bon sens.

Cet épisode ne constitue en rien un incident isolé dans le registre des manœuvres attribuées à Moscou. Depuis 2025, les incursions de drones et d'aéronefs se sont multipliées sur le flanc oriental et au cœur même de l'Europe occidentale. Dans la nuit du 9 au 10 septembre 2025, dix-neuf drones russes Gerbera à longue portée sont entrés dans l'espace aérien polonais, déclenchant pour la première fois une intervention de l'OTAN contre une intrusion russe, trois de ces drones ayant été abattus. Quatre jours plus tard, la Roumanie a signalé à son tour la violation de son espace aérien par un drone Geran pendant près d'une heure. Des survols de drones ont également paralysé temporairement l'aéroport de Munich et perturbé le trafic aérien au Danemark, en Belgique et aux Pays-Bas.

C'est dans ce climat que s'inscrit la réponse d'Emmanuel Macron, le 24 septembre. Le chef de l'État a reconnu, sans l'exclure, le scénario d'une attaque russe en France, tout en démentant qu'une alerte précise de la CIA ait été transmise aux services français sur un projet de drones lancés depuis des navires en Méditerranée. La nuance est d'importance. Macron n'a jamais, dans cette interview, établi de lien entre cette menace extérieure et le mouvement lycéen qui commençait pourtant, à ce moment-là, à embraser la Seine-Saint-Denis depuis six jours déjà. Les deux dossiers ont suivi, dans le discours présidentiel comme dans celui de Matignon, deux trajectoires strictement parallèles, sans jamais se rejoindre dans une parole officielle.

Ce que le renseignement français sait réellement de l'ingérence dans les mouvements sociaux C'est là que l'analyse doit se montrer rigoureuse, car la tentation de fusionner les deux dossiers est grande et déjà perceptible dans le débat public. Interrogé sur ce point précis, le service chargé de détecter les ingérences numériques étrangères a été catégorique. La VIGINUM, chargée de détecter les ingérences numériques étrangères, a indiqué n'avoir constaté à ce stade aucune amplification artificielle des contenus liés au mouvement par des acteurs étrangers. Les vidéos et tracts générés par intelligence artificielle qui circulent sur TikTok, Snapchat et Instagram autour du mouvement lycéen ne proviennent pas, selon les constatations mêmes du service, d'une opération coordonnée depuis l'étranger.

Ce constat ne clôt pas pour autant le débat, car il ne dit rien de ce qui pourrait advenir dans les semaines à venir, à mesure que l'échéance présidentielle de 2027 se rapproche. Le renseignement intérieur français a déjà, par le passé, documenté la méthode russe en la matière, et elle ne consiste pas nécessairement à fabriquer un mouvement de toutes pièces. Les services russes ont mis en place des modes opératoires mobilisant des réseaux intermédiaires dans le but de mener des activités d'ingérence, visant à amplifier les dissensions et fractures internes à la société française, tous sujets confondus, voire à soutenir ouvertement les intérêts de la Russie en dénonçant la politique étrangère de la France, des États-Unis ou de l'OTAN. Autrement dit, la grille de lecture pertinente n'est pas celle d'une création mais d'une captation opportuniste des colères déjà existantes, quelle que soit leur origine réelle.

Cette logique de récupération a déjà été observée très précisément en France. Lors du mouvement Bloquons tout du 10 septembre, qui avait mobilisé environ 200 000 personnes autour de revendications sociales et économiques diverses, la télévision russe a construit un récit totalement disjoint de la réalité du terrain. La propagande de Vladimir Poutine a tissé l'histoire selon laquelle les Français demanderaient la destitution du président Macron parce que celui-ci soutient l'Ukraine, les médias pro-Kremlin laissant entendre que la France serait au bord de la guerre civile. Aucune preuve n'existe d'un financement ou d'une organisation russe de ce mouvement, mais la chaîne de traitement médiatique russe a su l'instrumentaliser a posteriori à des fins de politique étrangère.

Le mouvement lycéen de cet automne n'échappe pas à cette logique d'écho. Depuis le 29 septembre, le mouvement de protestation des lycéens français prend de l'ampleur au point que de nombreux médias internationaux s'y intéressent, de la Russie aux États-Unis en passant par l'Autriche, le Royaume-Uni ou le Japon. Être couvert par la presse russe ne constitue pas une preuve d'orchestration, mais l'histoire récente invite à la vigilance sur ce que cette couverture deviendra dans les semaines précédant le scrutin présidentiel.

La méthode du GRU, un référentiel qui ne colle pas encore au dossier lycéen L'expertise sécuritaire impose une distinction supplémentaire, car la panoplie opérationnelle attribuée au renseignement militaire russe ne ressemble en rien, à ce stade, à ce qui se déroule devant les grilles des lycées français. Le mode opératoire documenté par plusieurs services de renseignement européens repose sur des chaînes de sous-traitance jetables. Le dispositif est efficace précisément parce qu'il disperse les responsabilités. Un officier communique avec un intermédiaire, celui-ci utilise un coordinateur qui recrute quelqu'un pour observer une installation, une autre personne acquiert le matériel, une dernière réalise l'action. L'exécutant arrêté au bout de la chaîne peut n'avoir jamais rencontré un citoyen russe et ignorer jusqu'à l'identité réelle de son commanditaire. C'est cette architecture qui a produit, en 2024, l'incendie coordonné de colis piégés dans des hubs logistiques à Leipzig, Varsovie et Birmingham, supervisé selon les enquêteurs européens par un officier du GRU, le colonel Denis Smolyaninov.

La France n'est pas épargnée par ce référentiel. En avril 2026, des installations électriques alimentant des usines d'armement ont été sabotées dans le Cher, avec une inscription revendiquant des actions contre la guerre retrouvée sur place. La Direction du renseignement et de la sécurité de la défense s'est saisie de cette affaire, son ancien directeur ayant mis en garde, dès avril 2025, contre l'activisme de certains groupuscules radicaux susceptibles d'être instrumentalisés par des puissances étrangères. Ce précédent établit qu'une mouvance idéologique française peut, sans le savoir ou le revendiquer, servir de bras armé ponctuel à une manœuvre étrangère. Mais rien, dans les éléments rendus publics sur les blocages lycéens, ne relève de cette mécanique de sabotage physique ciblé. On est ici face à une colère sociale massive, spontanée dans son déclenchement, structurée a posteriori par des relais syndicaux et politiques identifiables et identifiés, pas face à une opération clandestine pilotée depuis Moscou.

Ce que Matignon ne dit pas et ce que l'Élysée ne confirme pas

L'absence de lien officiel entre les deux dossiers est elle-même une donnée à analyser. Si le gouvernement disposait d'éléments crédibles reliant la mobilisation lycéenne à une manœuvre d'ingérence russe, le registre de communication de Matignon aurait immédiatement basculé vers ce terrain, autrement plus explosif politiquement qu'une accusation visant LFI. Ce silence confirme, en creux, que les services de renseignement ne disposent pas, à ce jour, d'éléments matériels reliant Moscou au mouvement des lycées. Le choix de cibler nommément un parti d'opposition à sept mois d'une présidentielle, plutôt que d'invoquer une menace extérieure plus consensuelle, répond à un calcul politique intérieur distinct de la gestion de la menace russe, et les deux dossiers doivent être lus comme tels.

Interrogés, les cadres de LFI ont rejeté catégoriquement l'accusation portée par Matignon. Le coordinateur du mouvement, Manuel Bompard, a dénoncé une dérive vers le complotisme et l'infantilisation des lycéens, rappelant que la mobilisation est née d'une exaspération face à des conditions d'enseignement jugées indignes. Jean-Luc Mélenchon, de son côté, a reconnu que deux députés insoumis, Louis Boyard et Clémence Guetté, s'étaient rendus au lycée Saint-Exupéry de Créteil dès le 21 septembre, estimant que ce passage avait contribué à faire connaître le mouvement au niveau national, sans pour autant équivaloir à une fabrication du mouvement lui-même. Le leader insoumis a par ailleurs qualifié la journée de mobilisation prévue le 6 octobre de point de départ ouvrant une série, tout en appelant les parents à porter un brassard blanc pour encadrer les cortèges.

DEUX DOSSIERS, UNE MEME SEMAINE

4-5 août 2026 - drone explosif découvert à l'aéroport de Leipzig, visant un cargo ukrainien 1er septembre - Berlin attribue formellement l'attaque à la Russie, premières sanctions annoncées 18 septembre - premières tentatives de blocage de lycées en France 21 septembre - le mouvement se structure autour du lycée Saint-Exupéry de Créteil 24 septembre - Emmanuel Macron, sur TF1 et France 2, juge crédible une attaque russe en France 28 septembre - note de la DRPP sur les blocages en Seine-Saint-Denis, à l'origine de l'accusation contre LFI 1er-2 octobre - 900 actions recensées en une journée, près de 5 000 interpellations cumulées VIGINUM - aucune amplification étrangère détectée à ce stade sur le mouvement lycéen

Ce qui se joue désormais

Dans les prochaines semaines, les deux dossiers devraient continuer d’évoluer séparément. Le gouvernement poursuivra ses accusations contre LFI concernant la mobilisation lycéenne, tandis que la menace d’une action hybride russe restera suivie par les services militaires et diplomatiques. Les prochains rapports de VIGINUM seront particulièrement surveillés à mesure que la campagne présidentielle se rapprochera.

Moscou pourrait également exploiter les images des violences entre lycéens et forces de l’ordre françaises dans sa communication extérieure, sans qu’un financement ou une implication directe ne soit établi. Le traitement de ces événements par les médias d’État russes constituera un indicateur à suivre.

Plus préoccupante encore, une tentative de recrutement de jeunes mobilisés ou marginalisés pour des opérations de sabotage contre des infrastructures sensibles ne peut être totalement écartée. Aucun élément public ne permet toutefois de l’établir à ce stade. C’est précisément ce type de signaux faibles que les services de sécurité français surveillent depuis plusieurs années.

Entre les tensions sociales qui embrasent les lycées et la menace d’actions hostiles venues de l’extérieur, la France fait face à deux vulnérabilités distinctes. Rien ne permet aujourd’hui de les relier, mais leur évolution respective sera déterminante dans les prochaines semaines.

Par Sami Bin • L'Appel · L'Appel
Une erreur dans cet article ? Signalez-la - Notre politique de correction
Réactions des lecteurs

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Partager :
100%