Quatre enquêtes de la police des polices, une saisine du Défenseur des droits, des alertes de la LDH et d'Amnesty International : l'usage de la force contre des lycéens mineurs est désormais examiné par les institutions, au moment où le gouvernement durcit le ton contre les casseurs.
Le Défenseur des droits s'est saisi d'office de la blessure d'un lycéen de 14 ans touché au visage par un tir policier dans le Val-d'Oise, tandis que l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) mène désormais quatre enquêtes sur des mineurs blessés lors d'interventions liées au blocage des lycées, selon les parquets et le ministère de l'Intérieur.
La saisine de l'autorité administrative indépendante, annoncée jeudi 1er octobre, intervient au terme d'une semaine où le mouvement lycéen a été marqué à la fois par des violences contre les forces de l'ordre et par plusieurs blessures graves d'adolescents, dont les circonstances font l'objet de versions contradictoires.
Le Défenseur des droits, qui tient ce pouvoir de l'article 71-1 de la Constitution, mène son examen indépendamment de la procédure pénale. Il doit vérifier si l'usage de la force a respecté la déontologie de la sécurité et les droits de l'enfant, selon le site juridique Juriguide et le cabinet Kohen Avocats.
Le Défenseur des droits mène son examen hors du circuit pénal, au nom des droits de l'enfant.
saint-ouen-l'aumône, deux récits pour une même seconde
Le cas le plus grave remonte au lundi 28 septembre au matin, devant le lycée professionnel Château-d'Épluches, à Saint-Ouen-l'Aumône. Un élève de 14 ans y a été atteint au visage par un projectile tiré par un policier lors d'un blocage.
Selon son avocate, Elsa Marcel, citée par Le Courrier de l'Atlas, l'adolescent souffre d'une double fracture de la mâchoire, toutes ses dents du haut ont été cassées ainsi que de nombreuses dents du bas, et il a subi une intervention chirurgicale qu'elle juge « extrêmement lourde ». Sa mère, qui a témoigné auprès des médias, a indiqué que sa mâchoire était désormais maintenue par des barres métalliques, qu'il ne pouvait plus parler et ne s'alimentait que de liquides. La famille a porté plainte.
La défense affirme que le garçon se tenait à l'écart des affrontements lorsqu'il a été frappé, puis visé à la tête à environ un mètre. Le type d'arme reste débattu : l'avocate évoque un lanceur de balles de défense, tandis que d'autres récits de presse mentionnent un lance-grenades de type Cougar.
Le parquet de Pontoise présente une autre chronologie. Selon lui, l'élève est entré en contact avec une policière et lui a porté un coup alors qu'elle le repoussait. Il est tombé au sol, puis un second policier a fait usage de son lanceur et l'a atteint au visage. Le procureur Guirec Le Bras a souligné que la nécessité et la proportionnalité de l'intervention seraient évaluées.
Deux procédures sont ouvertes en parallèle. L'IGPN enquête pour violences par personne dépositaire de l'autorité publique avec usage d'une arme, une infraction passible de dix ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende. Une seconde enquête porte sur les violences que le mineur aurait commises contre la policière.
Je suis en colère quand je vois l'état de mon fils. Mais je fais confiance à la justice.
- La mère du lycéen blessé à Saint-Ouen-l'Aumône
La question de la distance pèsera lourd. Le schéma national du maintien de l'ordre fixe à sept mètres la distance minimale de tir du LBD 40, une arme qui projette une balle de caoutchouc de 40 millimètres à environ 100 mètres par seconde, selon le site Armées.com. Son usage est réservé à la légitime défense ou à la neutralisation d'une menace immédiate.
tours, des lésions « compatibles »
À Tours, un jeune homme a été blessé au visage lors du blocage du lycée Balzac, dans un contexte de feux de poubelles et d'arrivée d'élèves d'autres établissements, selon le site Actu17. Les sources divergent sur la date exacte des faits, située entre le 26 et le 30 septembre.
La procureure de Tours, Catherine Sorita-Minard, a indiqué que les examens médico-légaux avaient révélé des lésions à l'œil « compatibles » avec l'impact d'une balle de LBD. La victime doit être entendue après ses soins. L'IGPN a été saisie, et les images des caméras-piétons des policiers, qui filmaient au moment des faits, doivent être analysées, a précisé la préfecture d'Indre-et-Loire, selon franceinfo.
La veille, six personnes avaient été interpellées à Tours. Deux mineurs doivent comparaître devant le tribunal pour enfants en novembre. Les forces de l'ordre ont aussi dispersé des rassemblements à l'aide de gaz lacrymogène près de la place Jean-Jaurès.
argenteuil, un œil et des mortiers
Le quatrième dossier concerne Argenteuil, toujours dans le Val-d'Oise. Jeudi 1er octobre vers 11 h 15, entre 300 et 400 jeunes étaient rassemblés boulevard Jean-Lurçat et sur la dalle, près du lycée Julie-Victoire-Daubié, selon Le Parisien et Actu17.
D'après la version policière, deux jeunes hommes ont tiré des mortiers d'artifice en direction de deux fonctionnaires, qui ont riposté au LBD. Un élève de seconde de 16 ans affirme avoir été touché à l'œil par une balle de défense. Une témoin a déclaré qu'il s'était retourné au moment du tir, qu'il ne présentait « rien de menaçant » et ne portait que ses affaires de cours. Il a été hospitalisé à Paris.
Le parquet a ouvert une enquête pour violences avec arme par personne dépositaire de l'autorité publique, confiée à l'IGPN. Il a toutefois relevé que la description de la victime semblait correspondre à celle de l'un des deux tireurs de mortiers, une indication que l'enquête devra confirmer ou écarter.
Il s'est retourné, et il a pris quelque chose dans l'œil.
- Une témoin, à Argenteuil
sevran, le dossier le moins connu
Le ministère de l'Intérieur avait d'abord annoncé trois enquêtes de l'IGPN, à Saint-Ouen-l'Aumône, Sevran et Tours, avant d'y ajouter celle d'Argenteuil. Selon Armées.com, Laurent Nuñez a présenté ces procédures comme portant sur des violences liées à un usage possiblement illégal d'une arme par des agents publics.
Les circonstances de la blessure survenue à Sevran, en Seine-Saint-Denis, n'ont pas été détaillées publiquement à ce stade. L'Appel n'a pas pu obtenir de précisions sur l'âge de l'élève ni sur la nature de l'arme en cause.
ce que disent la ldh et amnesty
Dans un communiqué publié le 1er octobre sous le titre « Halte à la brutalisation de la jeunesse », la Ligue des droits de l'Homme affirme avoir recueilli des informations sur des interventions policières violentes. Selon elle, gaz lacrymogène, LBD et grenades ont été utilisés de manière importante et parfois disproportionnée contre des jeunes, dont des mineurs.
L'organisation fait état de blessures parmi des lycéens et des parents, d'interpellations de mineurs âgés de 14 ans et d'amendes forfaitaires infligées à des adolescents. Elle annonce vouloir documenter ces faits avec ses partenaires pour les transmettre au Défenseur des droits.
Amnesty International France a, de son côté, dénoncé un usage excessif de la force, selon la chaîne TRT Français. L'ONG cite, outre Saint-Ouen-l'Aumône et Tours, le cas d'une adolescente de 14 ans maîtrisée par une clé au cou à Alençon, dans l'Orne. Elle réclame la suspension du LBD 40 dans les manifestations, l'interdiction des tirs tendus de lance-grenades sur les personnes et des techniques d'étranglement, ainsi que la priorité au dialogue et à la désescalade. La force doit rester proportionnée « même lorsque des manifestants commettent des violences », souligne l'organisation.
La force doit rester proportionnée, même face à des manifestants violents.
- Amnesty International France
un précédent déjà tranché
Les deux organisations peuvent s'appuyer sur un précédent récent. Dans une décision rendue en mars 2026, le Défenseur des droits a examiné l'usage de gaz lacrymogène par deux policiers devant un établissement scolaire le 19 janvier 2023.
L'institution a conclu que les élèves, mineurs, participaient à une mobilisation non violente, qu'aucun dégât important n'avait été constaté et qu'ils ne représentaient pas de menace immédiate. Le gaz avait été projeté pendant environ deux secondes, à moins d'un mètre, en direction de leur visage. Le Défenseur a jugé l'usage de la force ni nécessaire ni proportionné, relevé un manquement au discernement des deux agents et recommandé des poursuites disciplinaires.
Cette décision ne préjuge pas des affaires en cours. Elle fixe cependant le cadre dans lequel elles seront examinées : une force nécessaire, adaptée, proportionnée, et une attention particulière lorsque les personnes visées sont des enfants.
besançon, des accusations à vérifier
Dans le Doubs, où 61 interpellations et 13 blessés parmi les forces de l'ordre ont été recensés jeudi, des témoignages recueillis par des médias locaux font état de tirs de LBD contre des jeunes dans le secteur du faubourg de Lyon, à Besançon. Ces accusations n'ont, à ce stade, fait l'objet d'aucune confirmation officielle ni d'aucune enquête annoncée. L'Est Républicain a par ailleurs rapporté que plusieurs des jeunes interpellés étaient mineurs.
Des lycéens bisontins évoquent aussi une exposition au gaz lacrymogène et des coups de matraque, sans que ces récits aient été corroborés de manière indépendante. La préfecture attribue pour sa part les incidents à des groupes engagés dans des violences urbaines, notamment autour du lycée Jules-Haag.
l'autre bilan
Les autorités insistent sur l'autre versant de la semaine. Le 1er octobre, le ministère de l'Intérieur a recensé 1 949 interpellations et 305 policiers et gendarmes blessés, avec 1 027 établissements concernés et 222 blocages. Selon la RTBF, le mouvement est parti le 21 septembre du Val-de-Marne et de la Seine-Saint-Denis, porté par des revendications sur les classes surchargées, les absences non remplacées, l'état des bâtiments et Parcoursup. Le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, a dénoncé des violences « inqualifiables » tout en reconnaissant des griefs fondés sur le fonctionnement des établissements.
Une interpellation reste une mesure de procédure et non une condamnation. Inversement, la présence de violences dans un lieu ne prouve pas que chaque personne présente y a pris part, ni que chaque tir était justifié. C'est précisément ce que les quatre enquêtes de l'IGPN devront établir, cas par cas, en déterminant qui a tiré, à quelle distance, dans quelle direction, et face à quelle menace.
Lycéens et étudiants appellent à une nouvelle journée de mobilisation le 6 octobre.






