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Ils avaient prévenu, l’Europe attendait la preuve

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Un psychiatre qui annonçait « quelque chose de grand », un ingénieur américain accusé de travailler pour les Houthis, des réseaux iraniens qui recrutent des petits délinquants. L'Europe dispose de lois pour punir avant l'attentat. Pourquoi agit-elle si souvent après ?

« Something big will happen in Germany. »

La phrase est publiée en novembre 2023 sur le réseau X par un médecin psychiatre saoudien installé en Allemagne depuis 2006. Il y ajoute un conseil aux demandeurs d'asile : ne pas choisir l'Allemagne. L'Arabie saoudite transmet le message aux services allemands. Ceux-ci l'examinent, puis le classent comme un danger « non spécifique ».

Treize mois plus tard, le 20 décembre 2024, Taleb al-Abdulmohsen loue un BMW X3, s'engage dans le marché de Noël de Magdebourg et traverse la foule pendant un peu plus d'une minute, à une vitesse atteignant 48 km/h. Six personnes meurent, cinq femmes et un garçon de neuf ans. Plus de 300 sont blessées ou traumatisées.

Le 26 juin 2026, le tribunal régional de Magdebourg l'a condamné à la réclusion à perpétuité pour six meurtres, en retenant la « particulière gravité de la culpabilité » et en réservant une éventuelle détention de sûreté, selon le site juridique LTO et Euronews. Le jugement n'est pas définitif.

Entre la phrase de 2023 et le jugement de 2026, une question n'a jamais quitté l'Allemagne, et elle concerne toute l'Europe : les États attendent-ils le crime pour reconnaître le danger ? L'Appel a reconstitué trois dossiers qui posent cette question sous des angles différents : Magdebourg, les réseaux des Houthis, et l'appareil iranien et du Hezbollah en Europe.

Le message avait été transmis. Il a été classé « non spécifique ».

magdebourg, cent dix alertes et aucune preuve

Le cas al-Abdulmohsen n'est pas celui d'un inconnu. C'est celui d'un homme connu de presque toutes les administrations allemandes.

En 2013 déjà, le tribunal de Rostock le condamne pour trouble à la paix publique par la menace de commettre des infractions, après des menaces contre l'ordre des médecins, selon la presse allemande. Il y faisait référence à l'attentat du marathon de Boston. En 2014, il se présente dans une administration locale en menaçant de commettre une attaque et de se suicider ; la police procède alors à une évaluation de dangerosité, selon Wikipédia, qui compile les sources allemandes.

Le 21 août 2023, il écrit au parquet de Cologne qu'il n'a « aucun scrupule » pour les événements « qui vont se produire dans les prochains jours », rapporte le site t-online. À la fin de l'été 2023, l'Office fédéral des migrations reçoit un signalement venu des réseaux sociaux. En novembre 2023, après l'alerte saoudienne, l'Office fédéral de police criminelle (BKA) ouvre une procédure. Selon plusieurs médias, Riyad a transmis au moins trois avertissements entre novembre 2023 et décembre 2024.
La police de Magdebourg lui adresse une lettre d'avertissement, un « Gefährderbrief ». La menace y est qualifiée d'abstraite et non de concrète, et il lui est demandé de cesser ce type de messages. Les policiers tentent aussi un entretien en personne, mais ne parviennent pas à le trouver, selon t-online.
Les messages se durcissent. En mai 2024, il écrit qu'il s'attend « sérieusement » à mourir dans l'année, parce qu'il assurera la justice « à n'importe quel prix ». Le 5 décembre 2024, quinze jours avant l'attaque, il affirme qu'Angela Merkel mériterait la peine de mort pour un prétendu projet d'« islamisation » de l'Europe. Au total, les documents présentés ensuite aux commissions d'enquête recensent plus d'une centaine de procédures ou d'incidents le concernant.

Plus de cent procédures. Pas une n'a abouti à l'arrêter avant le marché de Noël.

Pourquoi n'a-t-il pas été arrêté ? D'abord parce que son profil échappait aux catégories. Ancien musulman militant contre l'islam, proche des thèses de l'AfD, il ne ressemblait ni au djihadiste suivi par les services antiterroristes, ni au militant d'extrême droite classique. Le parquet fédéral a d'ailleurs refusé de qualifier l'affaire d'atteinte à la sûreté de l'État, si bien qu'elle a été jugée par un tribunal régional, relève LTO. Le tribunal a retenu un mobile personnel : une frustration accumulée contre les autorités, chez un homme décrit par l'expert comme atteint d'un trouble de la personnalité narcissique et animé d'un « énorme besoin d'attention ». Ce trouble n'a pas entraîné d'irresponsabilité pénale.
Ensuite parce que ses menaces restaient générales. Annoncer « quelque chose de grand », sans cible, sans date ni moyen identifiés, ne suffit pas en droit allemand pour placer quelqu'un en détention. Les services ont vu un homme instable et virulent, mais pas un projet. C'est ce décalage que les commissions parlementaires allemandes examinent depuis.
Une précision s'impose. Des informations circulent selon lesquelles il aurait animé des discussions audio en arabe sur X au ton incendiaire, et annoncé vouloir commettre un acte qui le rendrait célèbre. L'Appel n'a pas retrouvé ces formulations exactes dans les sources publiques vérifiables. Le tribunal a toutefois établi qu'il cherchait à « attirer l'attention » sur lui et sur ses griefs personnels. Rien dans le dossier public ne permet par ailleurs de qualifier de complices les personnes qui participaient à ses échanges en ligne : en droit allemand, comme en droit français, la responsabilité pénale est individuelle et suppose une aide ou une incitation intentionnelle à un crime précis.

l'arsenal européen existe déjà

L'idée selon laquelle l'Europe ne pourrait agir qu'après le crime est fausse en droit. Elle est en partie vraie en pratique.

En droit, l'Union européenne impose depuis la directive 2017/541 de punir la provocation publique à commettre une infraction terroriste, y compris certaines formes de glorification, ainsi que l'aide, l'incitation et, dans certains cas, la tentative. Depuis le règlement 2021/784, une plateforme qui reçoit une injonction des autorités doit retirer un contenu terroriste en une heure.

La France dispose de l'un des arsenaux préventifs les plus complets du continent. L'apologie du terrorisme est un délit. Depuis 2014, l'« entreprise terroriste individuelle » permet de poursuivre une personne seule qui prépare un attentat, avant tout passage à l'acte. Depuis 2017, les mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (Micas) permettent d'assigner un individu dangereux à un périmètre, sans condamnation préalable. La DGSI indique avoir déjoué 16 projets d'attentats depuis 2024, dont 7 en 2025.

L'Allemagne punit aussi la préparation d'un acte de violence grave mettant en danger l'État, à l'article 89a de son Code pénal, ainsi que l'appartenance à une organisation terroriste, y compris étrangère. Elle a pu ainsi inculper un jeune Yéménite accusé d'avoir combattu avec les Houthis avant de s'installer en Bavière, sans qu'il ait commis le moindre acte en Allemagne.

La faille n'est donc pas l'absence de loi. Elle se situe dans le seuil de preuve. Pour poursuivre, il faut un projet identifiable : une cible, des préparatifs, des contacts, des moyens. Les menaces vagues, les colères mêlées de griefs personnels et les profils inclassables passent sous ce seuil. Magdebourg est précisément tombé dans cet angle mort.

L'Europe a des lois pour agir avant le crime. Elle exige des preuves qu'on n'obtient souvent qu'après.

les houthis, une toile qui passe par l'europe

Le deuxième dossier montre l'inverse : non pas un homme bruyant, mais des réseaux silencieux.

Le 1er octobre 2026, le FBI a arrêté à Richland, dans l'État de Washington, Ashton Hamed Ellaboudy, 51 ans, ingénieur électricien employé par le département américain de l'Énergie. Selon le communiqué du ministère américain de la Justice, il est accusé d'avoir tenté de fournir un soutien matériel aux Houthis, classés organisation terroriste étrangère par Washington. Il encourt jusqu'à 20 ans de prison.

L'accusation lui reproche d'avoir acheté des produits chimiques précurseurs et des matériaux pour engins explosifs artisanaux, ainsi que des composants de drones. Il se serait rendu au Yémen via Oman en septembre 2025, avec un passeport officiel, sans parvenir à atteindre Sanaa. Il aurait aussi fourni des schémas et des conseils techniques pour modifier des générateurs solaires et du matériel de communication destinés aux Houthis, en échangeant avec une source du FBI qui se présentait comme proche d'un colonel houthi. À son retour, il a affirmé aux douanes revenir d'une mission officielle, ce que son supérieur a démenti. Le responsable du site de Hanford, où il travaillait, a précisé que l'affaire ne visait ni le site ni son personnel.

« Ces accusations sont si profondément troublantes qu'elles défient presque l'imagination », a déclaré le procureur général adjoint John A. Eisenberg. Ellaboudy est présumé innocent ; il s'agit à ce stade d'une plainte pénale, non d'une condamnation.

Ces accusations défient presque l'imagination.

- John A. Eisenberg, ministère américain de la Justice

D'autres dossiers ont, eux, abouti. Le capitaine pakistanais Muhammad Pahlawan, intercepté en janvier 2024 au large de la Somalie avec des composants de missiles balistiques et de croisière iraniens, a été condamné à 40 ans de prison aux États-Unis en octobre 2025. En Allemagne, le parquet fédéral a inculpé le 7 novembre 2025, devant la cour d'appel de Munich, un Yéménite arrêté à Dachau en mai 2025. Il est accusé d'avoir rejoint les Houthis à la fin de 2022, alors qu'il était mineur, d'y avoir suivi une formation idéologique puis militaire de trois mois, et d'avoir combattu dans la région de Marib au début de 2023.

Le plus troublant concerne le matériel. Le groupe d'experts de l'ONU sur le Yémen a retracé le moteur d'un drone houthi de type Samad jusqu'à une cargaison exportée d'Allemagne en juillet 2015. Elle est passée par la Grèce et la Turquie, puis par l'Iran. Le Trésor américain a, de son côté, sanctionné le réseau financier de Sa'id al-Jamal, qui s'étend de la Turquie aux Émirats, du Liban à la Grèce et jusqu'à des sociétés enregistrées au Royaume-Uni. La marine française a saisi en 2016, puis en 2023, des cargaisons d'armes iraniennes dans l'océan Indien, la première probablement destinée au Yémen ou à la Somalie, la seconde au Yémen.

Un rapport de l'Assemblée nationale sur la mer Rouge résume la difficulté en une phrase : face à ce trafic, « le renseignement fait largement défaut ». Les composants sont civils, légaux à l'export, revendus par des intermédiaires d'apparence ordinaire. Aucun document public ne démontre une complaisance délibérée des États européens. Ils montrent en revanche des contrôles de l'utilisateur final qui cèdent quelque part le long de la chaîne.

Un moteur parti d'Allemagne a fini dans un drone houthi.

l'iran et le hezbollah, la sous-traitance de la violence

Le troisième dossier est le plus ancien et, pour la France, le plus direct.

Le 30 juin 2018, un projet d'attentat à la bombe contre un rassemblement d'opposants iraniens à Villepinte, en Seine-Saint-Denis, est déjoué. En 2021, un tribunal belge condamne le diplomate iranien Assadollah Assadi à 20 ans de prison pour avoir organisé l'opération. En 2023, il est libéré dans le cadre d'un échange contre un travailleur humanitaire belge détenu en Iran, selon la RTBF.

L'Union européenne n'a inscrit en 2013 que la « branche militaire » du Hezbollah sur sa liste des organisations terroristes, laissant de côté sa branche politique. La distinction est contestée, d'autant que les enquêtes européennes ont mis au jour des circuits financiers. En 2016, l'opération « Cedar », menée par les États-Unis avec plusieurs pays européens dont la France, visait un réseau de blanchiment de l'argent de la drogue au profit du Hezbollah, selon France 24.

Depuis la guerre avec Israël en 2025, la méthode a évolué. Un rapport de la commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF), cité par le Times of Israel en juillet 2025, affirme que l'Iran recourt à des réseaux criminels au Royaume-Uni, en Allemagne, en France et en Belgique pour viser des Juifs et des lieux juifs. En Allemagne, le parquet fédéral a inculpé un ressortissant danois accusé d'avoir repéré pour les Gardiens de la révolution des cibles juives et pro-israéliennes à Berlin, en vue de meurtres et d'incendies, selon JNS.

En mars 2026, en pleine guerre avec l'Iran, une série d'attaques a frappé l'Europe : un engin explosif devant une synagogue de Liège le 9 mars, un incendie de synagogue à Rotterdam le 13, une école juive visée à Amsterdam le 14, des ambulances juives incendiées à Londres le 23. Un groupe inconnu jusque-là, « Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia », les a revendiquées sur des canaux Telegram liés aux milices pro-iraniennes. Selon l'analyse du Centre international de contre-terrorisme (ICCT) de La Haye, des indices sérieux pointent vers une orchestration iranienne, sans preuve formelle. À Rotterdam, les suspects étaient cinq jeunes de 17 à 19 ans recrutés localement. Le groupe a aussi revendiqué des attaques en France, que l'ICCT juge probablement mensongères.

Le schéma est celui de la sous-traitance. L'Iran n'envoie plus forcément des agents formés. Il paie des délinquants locaux, parfois mineurs, recrutés sur Telegram ou TikTok, comme le font aussi les services russes. Pour la police, ces exécutants ressemblent à des délinquants ordinaires, ce qui rend ce modèle particulièrement difficile à anticiper.

L'Iran ne forme plus ses exécutants. Il les loue.

un témoignage recueilli par l'appel

C'est dans ce contexte qu'un témoin a confié à L'Appel des propos qu'il dit avoir entendus en France, de la bouche d'une personne présentée comme proche des milieux du Hezbollah et des réseaux pro-iraniens. Selon ce témoin, l'interlocuteur aurait affirmé qu'il existait « autre chose que le silence », et que cette autre chose serait de « mettre le feu à l'Europe ».

Ces propos doivent être présentés pour ce qu'ils sont. Il s'agit du témoignage d'une seule personne, dont L'Appel protège l'identité, sur des paroles rapportées. Ils n'ont pas pu être vérifiés de manière indépendante, et ils ne désignent ni projet, ni cible, ni date. Ils ne permettent pas d'imputer une intention criminelle à quiconque, et L'Appel ne nomme pas la personne visée.

Ce témoignage illustre pourtant le cœur du problème décrit dans cette enquête. Une parole de ce type ressemble aux signaux reçus à Magdebourg : grave, inquiétante, mais trop générale pour déclencher une arrestation. Elle relève de ce que les services appellent un « signal faible ». Sa valeur dépend entièrement de ce qu'on en fait : un recoupement avec d'autres informations, une transmission aux autorités compétentes, un suivi. La décision de poursuivre appartient aux services et à la justice, pas à la presse.

Un signal faible n'est rien seul. Recoupé, il peut tout changer.

décryptage, ce que les trois dossiers ont en commun

Ces trois dossiers ne décrivent pas la même menace. Magdebourg est l'œuvre d'un homme seul, mû par un ressentiment personnel et un discours anti-islam, et non un attentat djihadiste. Les Houthis s'appuient sur des réseaux logistiques et financiers. L'Iran et ses alliés pratiquent une violence d'État sous-traitée à des criminels. Pourtant, une même faille les traverse.

Le premier point commun est l'information fragmentée. L'Arabie saoudite alertait Berlin, la police de Magdebourg écrivait au suspect, le BKA ouvrait une procédure, mais personne n'a assemblé ces éléments en un tableau unique. Dans le dossier houthi, un fabricant allemand, un transitaire grec et un intermédiaire turc détenaient chacun une partie de la chaîne. C'est la leçon déjà tirée après les attentats de 2015 en France et en Belgique : l'information existait, mais elle était dispersée.

Le deuxième point commun est le seuil du concret. Le droit européen permet d'agir avant le crime, mais seulement lorsque le danger devient identifiable. Entre la menace vague et le projet établi, il existe une zone grise où se trouvent les profils les plus imprévisibles.

Le troisième point commun est l'adaptation des menaces. Les réseaux houthis changent de sociétés écrans, l'Iran change d'exécutants, et les loups solitaires ne correspondent à aucune grille. Les services, eux, sont organisés par catégories : djihadisme, ultradroite, ultragauche, espionnage. Ce qui passe entre ces catégories passe souvent entre les mailles.

la réponse à la question posée

Faut-il donc conclure que l'Europe attend le crime pour agir ? La réponse est nuancée, mais elle penche d'un côté.

Non, sur le papier. La France et l'Allemagne disposent d'outils pour punir la préparation, l'apologie, l'appartenance et le soutien matériel, et ces outils servent : seize projets déjoués en France depuis 2024, des inculpations pour soutien aux Houthis, des condamnations pour trafic d'armes.

Oui, trop souvent, en pratique. Dans le cas de Magdebourg, les alertes ont été reçues, enregistrées et classées, mais elles n'ont jamais été assemblées. Le problème n'était pas l'absence de signal, mais l'incapacité à lui donner un sens avant qu'il ne soit trop tard.

La réponse ne peut pas être de surveiller chacun ni de condamner pour des opinions : ce serait renoncer à l'État de droit que l'on prétend protéger. Elle passe par trois exigences plus modestes et plus difficiles. La première est de relier les informations entre administrations et entre pays. La deuxième est d'évaluer sérieusement les profils inclassables, qui ne relèvent d'aucune catégorie mais en combinent plusieurs. La troisième est de suivre le matériel et l'argent avec autant d'attention que les hommes.

Six personnes sont mortes à Magdebourg alors que l'auteur avait annoncé, plus d'un an auparavant, que « quelque chose de grand » allait se produire. Une question demeure, que les commissions allemandes n'ont pas encore tranchée : combien d'autres phrases de ce type dorment aujourd'hui dans des dossiers, classées comme « non spécifiques » ?
Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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