En quarante-huit heures, l'Éthiopie a fermé son ambassade à Asmara, l'Érythrée a rompu ses relations avec Addis-Abeba, et Le Caire a répondu à l'expulsion d'un de ses diplomates. Pendant ce temps, l'armée éthiopienne approche de Mekele. La guerre régionale est-elle proche, et de quel côté se rangera l'Égypte ?
Quarante kilomètres.
C'est la distance qui séparait les troupes fédérales éthiopiennes de Mekele, la capitale du Tigré, jeudi 1er octobre, selon Al Jazeera. Des milliers d'habitants ont fui, l'électricité et Internet ont été coupés dans la région, et la nuit précédente, des explosions avaient retenti à Addis-Abeba. Une coalition rebelle a revendiqué des frappes de drones, notamment contre le quartier général de l'armée, sans que Reuters puisse le vérifier. Le gouvernement a interdit tout survol de drones au-dessus de la capitale.
Le même jour, le 1er octobre, l'Éthiopie a fermé son ambassade à Asmara et expulsé dix diplomates érythréens, en dénonçant les « actes d'hostilité et de belligérance directs et indirects » de l'Érythrée, selon le Daily Maverick. Asmara a répondu en rompant toutes ses relations diplomatiques avec Addis-Abeba, « avec tous les corollaires négatifs que cela implique ». Dans la foulée, l'Éthiopie a déclaré persona non grata un diplomate égyptien, Ahmed Moharam Ahmed Soliman. Le Caire a riposté en expulsant à son tour un conseiller de l'ambassade d'Éthiopie, Agazi Melo Brogoy, selon Al Arabiya.
Trois capitales, trois ruptures en deux jours, et une guerre déjà en cours. La question que tout le monde se pose dans la région, du Caire à Djibouti, est simple : la Corne de l'Afrique est-elle sur le point d'exploser ? Pour y répondre, il faut distinguer ce qui se passe déjà de ce qui pourrait arriver.
Trois ruptures diplomatiques en deux jours, et une armée à quarante kilomètres de Mekele.
La guerre a déjà commencé, mais à l'intérieur
La première réponse est la plus importante. La guerre n'est pas proche : elle a déjà commencé. Mais elle se déroule à l'intérieur de l'Éthiopie.
Le 20 septembre, sept groupes armés ont annoncé la création d'une coalition, l'Alliance des forces populaires éthiopiennes pour la survie, avec pour objectif déclaré de renverser le gouvernement d'Abiy Ahmed. Elle réunit le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), le mouvement Fano en Amhara, l'Armée de libération oromo, le Front national de libération de l'Ogaden et des groupes de l'Afar et du Benishangul-Gumuz. Le 23 septembre, les forces tigréennes ont pris les aéroports d'Axoum, de Shire et de Mekele, et lancé des attaques vers l'Afar et l'Amhara.
Selon le centre de réflexion britannique Chatham House, la rupture s'est préparée depuis mai 2026, lorsque le TPLF a rétabli son ancien conseil législatif, démantelant de fait l'administration intérimaire prévue par l'accord de paix de Pretoria de 2022. Le gouvernement fédéral a lancé une contre-offensive, qui le mène aujourd'hui aux portes de Mekele.
La différence avec la guerre de 2020-2022 est essentielle. À l'époque, le conflit opposait Addis-Abeba au seul Tigré, et l'Érythrée combattait aux côtés du gouvernement fédéral. Aujourd'hui, la coalition rebelle couvre plusieurs régions du pays, et l'ancien allié érythréen est devenu un adversaire déclaré.
L'érythrée, le vrai détonateur
Si une guerre entre États doit éclater, c'est entre l'Éthiopie et l'Érythrée que le risque est le plus élevé. Trois raisons l'expliquent.
La première est géographique. L'Érythrée partage une longue frontière avec le Tigré, là où se déroulent les combats. Selon Chatham House, Asmara entretient une « alliance silencieuse » avec le TPLF, ses ennemis d'hier, et des lignes d'approvisionnement passeraient par la frontière nord de la région. L'Érythrée dément tout soutien. Mais une armée éthiopienne qui poursuivrait des combattants jusqu'à la frontière, ou qui frapperait des dépôts présumés côté érythréen, transformerait immédiatement une guerre civile en guerre entre États.
La deuxième raison est la mer. Depuis l'indépendance de l'Érythrée en 1993, l'Éthiopie, plus de 100 millions d'habitants, n'a plus d'accès à la mer. Elle dépend de Djibouti, pour un coût estimé à 1,5 milliard de dollars par an, selon Africanews. Abiy Ahmed a fait de cet accès une question nationale, en visant explicitement le port érythréen d'Assab. En mars 2026, il affirmait pourtant que l'Éthiopie ne tirerait « pas une seule balle » contre l'Érythrée et ne remettait pas en cause sa souveraineté. Pour Asmara, ces assurances ne pèsent guère face à des années de discours sur Assab.
La troisième raison est historique. Les deux pays se sont déjà fait la guerre de 1998 à 2000, autour de la localité frontalière de Badmé, un conflit qui a fait des dizaines de milliers de morts. La réconciliation de 2018, qui avait valu le prix Nobel de la paix à Abiy Ahmed, n'avait pas réglé les désaccords de fond. La rupture diplomatique de jeudi supprime aujourd'hui le dernier canal officiel entre les deux gouvernements.
Une poursuite au-delà de la frontière suffirait à transformer la guerre civile en guerre entre États.
et l'égypte ?
C'est la question centrale. L'Égypte entrera-t-elle en guerre, et de quel côté ?
Il faut d'abord écarter une idée simple : l'Égypte n'est pas un acteur neutre. Elle a un différend vital avec l'Éthiopie sur le Nil. Le Grand barrage de la Renaissance, inauguré le 9 septembre 2025 sur le Nil Bleu, a une puissance installée d'environ 5 150 mégawatts, selon Al Jazeera. Addis-Abeba a en outre annoncé en mars trois nouveaux projets de barrages sur le même fleuve. Pour un pays qui dépend presque entièrement du Nil pour son eau, il s'agit d'une question de survie. Après dix ans de négociations sans accord contraignant, Le Caire a porté le dossier devant le Conseil de sécurité de l'ONU.
L'Égypte s'est aussi rapprochée de tous les voisins de l'Éthiopie. En octobre 2024, ses dirigeants ont tenu à Asmara un sommet tripartite avec l'Érythrée et la Somalie. Le président érythréen Isaias Afwerki a été reçu au Caire en juin 2026. En Somalie, l'Égypte a déployé plus de 1 000 militaires dans le cadre de la mission de l'Union africaine, et pourrait aller jusqu'à 10 000 hommes par des accords bilatéraux, selon le site Horn Review. Au Soudan, Le Caire soutient politiquement l'armée régulière.
Vu d'Addis-Abeba, c'est un encerclement, et le gouvernement éthiopien accuse ouvertement l'Égypte, le Soudan et l'Érythrée de soutenir la coalition rebelle. Le Caire dément catégoriquement. Son ministère des Affaires étrangères affirme que la politique égyptienne repose sur le respect de la souveraineté et la non-ingérence, et que toute accusation contraire est « inexistante ». Aucune preuve indépendante n'a été rendue publique à l'appui des accusations éthiopiennes.
Vu d'Addis-Abeba, c'est un encerclement. Vu du Caire, c'est une politique de garanties.
Pourquoi le caire ne fera pas la guerre
Faut-il pour autant s'attendre à une intervention militaire égyptienne ? L'analyse des intérêts du Caire conduit à une réponse claire : non, pas directement, sauf choc majeur.
D'abord, l'Égypte n'a pas de frontière avec l'Éthiopie. Une intervention directe supposerait de traverser le Soudan en guerre ou d'opérer depuis l'Érythrée, ce qui ferait de l'Égypte un belligérant ouvert, avec un risque d'enlisement à des milliers de kilomètres de ses bases.
Ensuite, l'Égypte est déjà engagée sur plusieurs fronts sensibles : Gaza à l'est, la Libye à l'ouest, le Soudan au sud, et la mer Rouge, où les attaques des Houthis pèsent sur le trafic du canal de Suez. Ouvrir un front éthiopien serait contraire à la priorité économique du pays.
Enfin, la réaction égyptienne en dit long. Le Caire a répondu à l'expulsion de son diplomate par une mesure strictement réciproque, un conseiller pour un diplomate, en invoquant la convention de Vienne. Il n'a ni rompu ses relations, ni rappelé son ambassadeur, ni menacé. Ce n'est pas le comportement d'un État qui se prépare à la guerre, mais celui d'un État qui veut garder la porte ouverte.
La stratégie égyptienne est donc indirecte : peser sur l'Éthiopie par ses voisins et par la diplomatie, en Somalie, en Érythrée, au Soudan et au Conseil de sécurité, sans jamais tirer elle-même. Si la question est « l'Égypte soutiendra-t-elle un camp ? », la réponse est qu'elle soutient déjà politiquement l'Érythrée, la Somalie et l'armée soudanaise. Si la question est « l'Égypte entrera-t-elle en guerre ? », rien ne l'indique aujourd'hui.
Un conseiller pour un diplomate : ce n'est pas le geste d'un État qui prépare la guerre.
Les lignes rouges qui changeraient tout
Cette retenue a cependant des limites. Trois événements pourraient faire basculer la position égyptienne.
Le premier serait une crise de l'eau : une décision éthiopienne sur la gestion du barrage pendant une sécheresse, ou le lancement effectif des nouveaux barrages sur le Nil Bleu, que Le Caire jugerait menaçante. Le deuxième serait une attaque éthiopienne contre l'Érythrée, partenaire de l'Égypte, en particulier si elle visait Assab ou la côte de la mer Rouge. Le troisième serait un affrontement entre forces éthiopiennes et militaires égyptiens en Somalie, où les deux armées opèrent désormais à proximité l'une de l'autre, comme le relève Horn Review.
Aucune de ces lignes n'a été franchie au 2 octobre. Mais deux d'entre elles dépendent directement de l'évolution de la guerre au Tigré.
La mer rouge, deux crises qui se touchent
Il faut ajouter un élément que les analyses séparent trop souvent. La crise de la Corne de l'Afrique et celle du Yémen se rejoignent sur un même détroit : Bab el-Mandeb. D'un côté de ce passage se trouvent l'Érythrée et Djibouti, de l'autre le Yémen, où l'Arabie saoudite prépare, selon Reuters, une offensive contre les Houthis pour reprendre le contrôle du détroit.
Les alliances se croisent aussi. Selon Chatham House, l'Éthiopie est proche des Émirats arabes unis, accusés de soutenir les Forces de soutien rapide au Soudan, ce qu'ils démentent. L'Égypte, elle, soutient l'armée régulière soudanaise. Une guerre entre l'Éthiopie et l'Érythrée, à quelques dizaines de kilomètres de la côte, se superposerait à l'une des zones maritimes les plus militarisées du monde.
Le Yémen et la Corne de l'Afrique se rejoignent sur un même détroit.
La Corne de l'Afrique est-elle sur le point d'exploser ? La réponse logique se divise en trois niveaux.
Premier niveau : la guerre civile éthiopienne est une réalité, et elle va s'aggraver. La bataille de Mekele, la coalition de sept groupes armés et les frappes revendiquées sur Addis-Abeba annoncent un conflit long, avec un coût humain déjà lourd. Selon Al Jazeera, plus de 80 000 habitants de l'Afar sont pris au piège des combats, et des milliers de personnes ont fui Mekele.
Deuxième niveau : une guerre entre l'Éthiopie et l'Érythrée est désormais un risque réel et proche. Il n'y a plus de canal diplomatique, une frontière commune traverse la zone des combats, et un contentieux maritime vieux de trente ans persiste. Chatham House estime qu'une guerre prolongée au Tigré « risque de déborder au-delà de l'Éthiopie, en Érythrée et plus loin au Soudan ». C'est le scénario le plus probable d'escalade.
Troisième niveau : une guerre directe entre l'Égypte et l'Éthiopie reste peu probable à court terme. Le Caire a choisi l'encerclement diplomatique et les alliances, pas l'affrontement. Il ne changerait de posture que si l'eau du Nil ou la sécurité de son allié érythréen était directement menacée.
L'Union africaine a appelé jeudi toutes les parties à la retenue et au dialogue, en se disant prête à aider à la désescalade. Mais sa capacité de médiation est limitée, et Chatham House souligne le faible intérêt des États-Unis et des Occidentaux pour la région. C'est peut-être là le danger principal : non pas qu'un État veuille la guerre régionale, mais que personne ne soit en mesure de l'empêcher.
La région n'a pas encore explosé. Mais une question décidera des prochaines semaines : que fera l'armée éthiopienne si, après Mekele, la route des combattants tigréens mène vers la frontière érythréenne ?






