Des dizaines de millions d'euros de dégâts, des lycées fermés, des cours renvoyés à l'écran. Le garde des Sceaux veut que les parents paient. L'idée est juste, à condition de ne pas la confondre avec une punition sociale. Mais la vraie question est ailleurs : depuis quand détruire ce qui existe serait-il le prix pour obtenir mieux ?
Un hall en cendres, et un lycée qui était un modèle.
Le lycée Nelson-Mandela, sur l'île de Nantes, avait été inauguré en 2014 comme une vitrine : bâtiment à énergie positive, panneaux solaires, ventilation naturelle, selon Le Figaro. Il accueille plus de 1 700 élèves et étudiants. Jeudi, son hall d'entrée a été détruit par un incendie volontaire. Vendredi, la région Pays de la Loire a annoncé qu'il resterait fermé jusqu'aux vacances de la Toussaint. Les cours se feront à distance, et les élèves ne retrouveront pas leurs classes avant début novembre.
Une élève de terminale l'a dit à l'AFP avec une lucidité que beaucoup d'adultes n'ont pas : les cours en distanciel « vont renforcer les inégalités contre lesquelles on lutte ».
Toute la contradiction de la semaine tient dans cette phrase. Des jeunes sont descendus dans la rue pour réclamer plus de professeurs, des bâtiments décents et des classes moins chargées. Et une partie de ce qui a été fait en leur nom a détruit des bâtiments, supprimé des heures de cours et renvoyé des centaines d'élèves derrière un écran.
Les cours à distance vont renforcer les inégalités contre lesquelles on lutte.
- Une lycéenne de Nelson-Mandela, à l'AFP
l'addition, région par région
Les premiers chiffres sont tombés vendredi, et ils ne couvrent qu'une partie du pays. En Auvergne-Rhône-Alpes, le président de région Fabrice Pannekoucke estime les dégâts entre 25 et 30 millions d'euros, en comptant les établissements, leurs abords et les véhicules attaqués. En Île-de-France, Valérie Pécresse parle de 7 millions d'euros « déjà partis en fumée ». En Occitanie, Carole Delga évoque près de 3 millions d'euros de dégradations depuis mardi.
Ces trois régions seulement totalisent donc entre 35 et 40 millions d'euros, en quatre jours, et les estimations sont provisoires. Le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, a indiqué que plus d'une centaine de lycées avaient subi des dégradations sévères depuis lundi.
Il faut rappeler qui paie. En France, les lycées sont construits, entretenus et réparés par les régions, c'est-à-dire par l'impôt. Il n'existe pas de caisse magique. Chaque euro dépensé pour remplacer une porte calcinée, une baie vitrée ou un hall détruit est un euro qui ne servira pas à rénover une salle de classe surchauffée, à installer une ventilation ou à rendre des toilettes dignes. Autrement dit, il ne financera pas ce que les lycéens réclament.
Carole Delga, qui soutient pourtant les revendications des élèves, l'a écrit dans une lettre aux lycéens de sa région : ces 3 millions « ne pourront pas être consacrés à améliorer vos lycées et vos conditions d'études ». C'est la phrase la plus juste de la semaine, et elle vient d'une élue de gauche.
Chaque euro brûlé devant un lycée est un euro retiré à ce lycée.
faut-il démolir le temple pour l'agrandir
La question doit être posée sans détour, parce que la semaine l'a rendue inévitable. Faut-il détruire ce qui existe pour obtenir davantage ? Faut-il brûler une école pour en réclamer une meilleure, ou mettre le feu à un pays pour lui adresser une demande ?
La réponse est non, et elle ne relève pas d'une préférence morale. Elle tient à une logique simple. Une revendication s'adresse à quelqu'un, l'État, une région ou un ministre, à qui l'on demande de faire plus. La destruction réduit précisément les moyens de faire plus. Celui qui détruit la salle de classe pour exiger une salle de classe ne fait pas pression sur l'État : il appauvrit ceux qui devront s'y asseoir demain.
Elle tient aussi à une réalité sociale. Les premières victimes des dégradations ne sont ni les ministres ni les préfets. Ce sont les élèves des lycées incendiés, souvent dans les quartiers les plus modestes, renvoyés à des cours à distance que tous ne peuvent pas suivre dans de bonnes conditions. Ce sont aussi les commerçants dont la vitrine a explosé, les automobilistes dont la voiture a brûlé, les personnels blessés. Selon le ministre de l'Éducation, 65 membres du personnel ont été blessés depuis le début du mouvement, dont 40 proviseurs.
Les lycéens mobilisés le savent mieux que quiconque. « On voulait plus de profs, résultat on a eu plus de violences », a résumé un élève de La Rochelle, cité par Le Figaro. À Lyon, un autre déplorait que des jeunes extérieurs au lycée, venus avec des mortiers, « décrédibilisent » le mouvement. À Agen, une représentante des élèves a appelé à « faire les choses bien ». Devant Nelson-Mandela, une centaine d'élèves se sont publiquement désolidarisés des violences.
On voulait plus de profs, résultat on a eu plus de violences.
- Un lycéen de La Rochelle
L'histoire des mouvements sociaux français le confirme. Les mobilisations qui ont obtenu des résultats durables ont tenu par le nombre, la persévérance et l'opinion publique, pas par l'incendie. La violence produit l'inverse : elle déplace le débat des revendications vers le maintien de l'ordre. C'est exactement ce qui se passe depuis jeudi. On parle des mortiers et non plus des classes surchargées, des interpellations et non plus de Parcoursup. Un professeur d'histoire de Limeil-Brévannes l'a dit à sa manière : il suffit qu'une poubelle brûle pour qu'on oublie les revendications.
la proposition darmanin, juste dans son principe
C'est dans ce contexte que Gérald Darmanin a demandé, vendredi, aux procureurs généraux de requérir la responsabilité civile des parents, pour qu'ils soient « solidaires financièrement » des dégâts commis par leurs enfants. Selon la Chancellerie, 1 793 personnes ont été placées en garde à vue depuis lundi, dont 90 % de mineurs.
Sur le fond, l'idée est juste. Elle n'a d'ailleurs rien d'une invention. L'article 1242 du Code civil pose depuis longtemps que les parents répondent des dommages causés par leurs enfants mineurs. Depuis l'arrêt Bertrand de la Cour de cassation, en 1997, cette responsabilité est dite « de plein droit » : les parents ne peuvent s'en dégager en prouvant qu'ils n'ont pas commis de faute de surveillance. En juin 2024, l'assemblée plénière de la Cour de cassation a encore élargi ce principe, et la loi Attal du 23 juin 2025 a supprimé la condition de cohabitation : les deux parents titulaires de l'autorité parentale sont désormais solidairement responsables, même s'ils vivent séparés, selon Le Mag juridique.
Le garde des Sceaux ne crée donc pas une règle nouvelle. Il demande que la règle existante soit appliquée systématiquement. C'est précisément ce qui la rend légitime : la loi est déjà là, votée et validée, et il s'agit de cesser de laisser l'addition au contribuable par défaut.
Le principe est sain pour trois raisons. D'abord, il rétablit une évidence : celui qui casse, ou ceux qui répondent de lui, doivent réparer, et non la collectivité tout entière. Ensuite, il réintroduit l'autorité parentale dans un débat qui l'avait oubliée. Le préfet des Pyrénées-Orientales, Pierre Regnault de la Mothe, a choisi d'écrire personnellement aux parents des mineurs interpellés pour leur demander d'exercer cette autorité, et le ministre de l'Éducation a appelé les familles à garder leurs enfants loin des blocages, parce que « dans la rue, les enfants sont en danger ». Enfin, il a une vertu préventive : un adolescent qui sait que sa famille devra payer réfléchit à deux fois avant d'allumer une poubelle contre une porte.
Celui qui casse, ou ceux qui répondent de lui, doivent réparer. Pas le contribuable.
mais pas la punition collective
La force de cette mesure tient à sa précision. Elle perdrait tout sens si on la transformait en punition sociale. C'est la limite que franchit Éric Ciotti. Le maire de Nice salue l'annonce, puis veut « aller plus loin » : couper les allocations sociales et retirer les logements sociaux aux familles des casseurs. Son groupe, l'UDR, annonce une proposition de loi.
Il faut distinguer les deux logiques. La responsabilité civile consiste à réparer un dommage précis, chiffré, devant un juge, avec un débat contradictoire et un montant établi. Retirer un logement ou des allocations punit une famille entière, y compris les frères et sœurs qui n'ont rien fait. La sanction ne serait plus liée au dommage, mais à la pauvreté de ceux qui la subissent.
Une famille aisée paierait la vitre et garderait son appartement. Une famille modeste perdrait son toit pour la même vitre. Ce ne serait plus de la justice, mais une double peine sociale, avec le risque de jeter à la rue d'autres enfants et de fabriquer exactement la marginalité que l'on prétend combattre.
La même vigilance vaut pour l'application de la mesure Darmanin. La responsabilité civile ne fonctionne bien que si elle est individualisée : un dommage établi, un auteur identifié et des parents entendus. Une partie de ces dommages sera couverte par les assurances de responsabilité civile des familles, ce qui en limite l'effet dissuasif mais garantit la réparation. Selon Le Mag juridique, la loi de 2025 permet d'ailleurs à l'assureur qui a indemnisé de se retourner contre les parents dans certaines limites. Pour les familles sans assurance ou insolvables, la réparation risque de rester théorique. C'est une limite réelle, qui ne condamne pas le principe.
Réparer un dommage, oui. Punir une fratrie entière pour la pauvreté de ses parents, non.
les deux erreurs à éviter
Le débat public tombe aujourd'hui dans deux pièges opposés.
Le premier consiste à excuser la destruction au nom de la cause. C'est la position de ceux qui demandent d'abord d'« écouter » les jeunes avant de parler des « débordements », comme si les deux s'excluaient. Écouter les lycéens est nécessaire. Mais minimiser l'incendie d'un lycée, l'agression d'une policière à terre ou l'attaque d'un policier en civil à Belfort, pour laquelle une enquête pour tentative d'homicide volontaire a été ouverte, revient à abandonner les lycéens eux-mêmes. Ce sont leurs écoles qui brûlent.
Le second consiste à criminaliser toute une génération à cause d'une minorité. C'est le risque inverse. La plupart des élèves mobilisés n'ont rien brûlé. Leurs revendications sont concrètes : professeurs remplacés, classes moins chargées, chaleur dans les salles, santé mentale, bâtiments dégradés. Même des responsables qui condamnent fermement les violences, comme Raphaël Glucksmann ou Carole Delga, les jugent légitimes. Le Défenseur des droits enquête par ailleurs sur des blessures graves infligées à des mineurs. La fermeté contre les casseurs ne dispense pas de répondre aux élèves.
Or c'est là que le gouvernement reste faible. Vendredi après-midi, après leur rencontre avec le ministre de l'Éducation, les représentants des syndicats lycéens ont dit avoir obtenu « des réponses » sur le temps scolaire, la santé mentale et l'état des bâtiments, mais aucun « engagement concret ». Ils appellent à poursuivre la mobilisation. La CGT et Solidaires les rejoindront le 6 octobre.
ce que doit faire l'état
La position juste tient en trois exigences qui ne s'opposent pas.
La première est la fermeté contre les auteurs de destructions et de violences, avec des enquêtes, des poursuites et la réparation systématique des dommages, y compris par la responsabilité civile des parents prévue par la loi. Les dégradations ne sont pas une forme d'expression : ce sont des délits, payés par tous.
La deuxième est le refus de la punition collective. Pas de suppression d'allocations, pas d'expulsion de logement, pas de sanction qui frappe des familles entières sans lien avec le dommage causé.
La troisième est une réponse politique réelle aux revendications légitimes. Si le gouvernement ne propose que des matraques et des factures, il donnera raison à ceux qui prétendent que seule la violence fait bouger l'État. À l'inverse, des engagements chiffrés sur les remplacements, les effectifs par classe et la rénovation des bâtiments priveraient les casseurs de leur prétexte et rendraient la parole aux élèves.
Fermeté contre les casseurs, justice pour les familles, réponses pour les élèves.
la question qui reste
L'expert en sécurité Thibault de Montbrial, président du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure, s'est inquiété vendredi qu'un drame finisse par survenir : un proviseur, un professeur, un adolescent qui passait, un automobiliste. À Aix-en-Provence, des individus armés de barres de fer sont entrés dans un centre de gérontologie pour y chercher du matériel à brûler, a rapporté la maire, Sophie Joissains. Aucun blessé n'est à déplorer, mais la scène dit jusqu'où peut aller une colère privée de cadre.
La France n'a pas besoin qu'on la brûle pour entendre sa jeunesse. Elle a besoin que sa jeunesse soit entendue avant qu'on ne la brûle. Mais une chose doit être dite clairement à ceux qui allument les feux, et à ceux qui les excusent : on ne bâtit pas une école meilleure sur les cendres de celle qui existe.
La question posée à tous, gouvernement, partis, parents et élèves, est donc simple : veut-on des lycées réparés, ou seulement des coupables désignés ?






