Condamnée à mort à vingt ans pour un meurtre commis à dix-huit, elle a attendu trente et un ans dans la solitude d'une cellule. Mercredi soir, à Nashville, l'injection létale n'a pas réussi à la tuer.
Un ronflement. C'est le seul son que les témoins ont emporté en quittant la salle, mercredi 30 septembre, peu avant 21 heures, au pénitencier de haute sécurité de Riverbend, à Nashville. Derrière la vitre, une femme de 50 ans aurait dû être morte depuis longtemps. Elle ronflait, fort, la bouche entrouverte. Au moment où le directeur a demandé aux témoins de quitter les lieux, à 20 h 53, Christa Pike était, selon la journaliste de l'Associated Press Kim Chandler, « clairement très vivante ».
L'État du Tennessee venait d'échouer à exécuter la seule femme de son couloir de la mort, celle qui devait devenir la première exécutée par cet État depuis au moins 1820. Pour comprendre comment on en est arrivé à cette chambre, à ce ronflement et à ce rideau tombé deux fois, il faut remonter trente et un ans en arrière, et plus loin encore, dans l'enfance d'une petite fille de Caroline du Nord.
Elle aurait dû mourir. Elle ronflait.
Une enfance que personne n'a voulu voir
Christa Gail Pike naît le 10 mars 1976. Sa mère boit pendant la grossesse, une consommation que ses avocats relient aujourd'hui aux lésions cérébrales congénitales du lobe frontal diagnostiquées des années plus tard. Les violences commencent avant même qu'elle sache parler correctement. Entre deux et cinq ans, selon sa demande de grâce, elle est abusée sexuellement par le compagnon de sa grand-mère.
D'autres hommes suivront. Le compagnon de sa mère la maltraite au point que les services sociaux la retirent temporairement du foyer. À onze ans, elle est violée par un voisin. L'homme plaide « no contest », n'effectue aucune peine de prison et revient s'installer à proximité. À l'école, la fillette dessine une scène qui évoque ce qu'elle subit. Les parents sont convoqués. Aucune enquête n'est ouverte.
La psychologue clinicienne mandatée bien plus tard par sa défense résumera cette enfance en une phrase rapportée par The Intercept. Les abus subis depuis l'âge préscolaire sont « presque impossibles à appréhender ». Dès le début de l'adolescence, la jeune fille pense au suicide.
À l'école, elle a dessiné ce qu'elle subissait. Personne n'a ouvert d'enquête.
Swannanoa, la seule parenthèse
À quinze ans, Christa Pike force la porte d'un centre communautaire pour y voler des bonbons. La justice des mineurs l'envoie au Juvenile Evaluation Center de Swannanoa, dans les montagnes Blue Ridge. Elle y reste plus d'un an, bien plus longtemps que la plupart des pensionnaires.
C'est paradoxalement le moment le plus stable de sa vie. Elle y obtient l'équivalent du baccalauréat américain, le GED, et devient assistante d'enseignement. Un conseiller qui l'a suivie à l'époque a écrit qu'au-delà de ses troubles psychologiques et de ses difficultés de comportement, il voyait « une bonne enfant qui essayait de trouver sa place dans le monde ». Elle quitte le centre en mars 1993.
Un avocat de Caroline du Nord qui avait assisté à son audience de mineure a écrit des années plus tard, dans le dossier de grâce, une phrase qui résonne comme un aveu collectif. « Nous, en Caroline du Nord, moi compris, avons laissé tomber Christa. »
Knoxville, l'hiver 1994
Le chemin de Christa Pike la mène ensuite à Knoxville, dans le Tennessee, au Job Corps Center, un programme fédéral qui offre logement et formation professionnelle à des jeunes en difficulté. Elle a dix-huit ans. Elle y rencontre un garçon de dix-sept ans, qui devient son petit ami. Elle se lie aussi d'amitié avec une autre pensionnaire.
Dans ce même centre vit une jeune femme de dix-neuf ans, également stagiaire. Entre elle et Christa Pike, une tension s'installe. Selon les dossiers judiciaires, la cause tient à des propos que la jeune femme aurait tenus au sujet de la relation entre Christa Pike et son petit ami. D'autres sources évoquent une jalousie amoureuse et une promesse de secret non tenue.
Ce sont, pour reprendre les mots prononcés bien plus tard par Christa Pike dans le podcast Unrestorable, cité par The Intercept, des « gamins vraiment abîmés », qui traversaient tous des choses que personne ne comprenait.
Quatre adolescents d'un même centre de réinsertion, et une querelle qui allait coûter une vie.
La nuit de janvier
En janvier 1995, quatre jeunes signent ensemble le registre de sortie du Job Corps Center. Christa Pike, son petit ami, leur amie et la jeune femme de dix-neuf ans. Ils se rendent dans une partie boisée du campus agricole de l'université du Tennessee. Seuls trois d'entre eux signeront le registre au retour.
Ce qui s'est passé dans ce bois est établi par les dossiers du procès. Pendant une demi-heure à une heure, la jeune femme est frappée à plusieurs reprises et tailladée au couperet et au cutter. Quand son corps est retrouvé, un fragment de crâne manque, et des pentagrammes ont été gravés sur son front et sur sa poitrine.
Christa Pike a toujours affirmé ne pas avoir projeté de tuer, seulement de se battre. Dans l'interrogatoire enregistré qui suit son arrestation, elle déclare avoir « vraiment cru devenir folle », ne s'étant « jamais vue agir comme ça ». D'autres stagiaires racontent pourtant qu'elle s'est vantée du meurtre, et qu'elle a confié à l'un d'eux avoir gardé le morceau de crâne en « souvenir ».
Le registre de sortie suffit à orienter l'enquête. Christa Pike passe aux aveux.
Le diable dans le prétoire
L'affaire tombe en pleine « panique satanique », cette vague de peur des sectes et des rituels occultes qui traverse les États-Unis dans les années 1980 et 1990. Les pentagrammes, le fragment de crâne, la jeunesse de l'accusée, tout s'emboîte dans le récit qui fait vendre. Le détective chargé de l'enquête, Randy York, avait été formé aux questions de satanisme, et l'enquête s'oriente vers la piste occulte.
The Intercept rappelle pourtant que l'autel satanique se trouvait dans la chambre du petit ami, pas dans celle de Christa Pike, et que l'avocat de ce dernier, M. Christopher Coffey, a toujours soutenu que le satanisme n'avait jamais été le véritable mobile. Le fragment de crâne devient l'image qui résume l'affaire. Christa Pike devient, selon le site, une vedette du true crime, une enfant star du couloir de la mort.
Au procès, en 1996, ses avocats commis d'office, peu expérimentés, ne présentent pas correctement son passé de violences subies. À la dernière minute, l'avocat principal, William Talman, renonce à faire témoigner la psychologue clinicienne, son meilleur atout. Les notes de cette dernière sont retournées contre l'accusée par l'accusation, qui la décrit comme un « monstre ».
Dans la salle d'audience, son calme est interprété comme de l'indifférence, voire du plaisir. William Talman comprendra plus tard la raison de cette sérénité apparente. C'était, a-t-il expliqué, la première fois de sa vie qu'elle voyait autant de membres de sa famille réunis pour elle.
Son calme au procès passait pour de la cruauté. C'était la première fois que sa famille venait pour elle.
Vingt ans, condamnée à mort
Christa Pike est condamnée à mort en 1996. Elle a vingt ans. Elle devient la plus jeune femme envoyée dans le couloir de la mort de l'ère moderne de la peine capitale aux États-Unis. La mère de la victime déclare alors au Knoxville News-Sentinel qu'elle la considère comme « le mal » et que l'État devrait l'exécuter sans attendre.
Les deux autres participants échappent à la mort. Le petit ami, âgé de dix-sept ans au moment des faits, ne peut légalement encourir la peine capitale. Il est condamné à la prison à vie, avec possibilité de libération conditionnelle, refusée l'an dernier et réexaminable fin 2031. L'amie du trio, qui a témoigné contre Christa Pike, ne reçoit qu'une mise à l'épreuve.
Ses avocats ne cesseront de souligner une injustice de calendrier. Quelques mois de moins, et Christa Pike n'aurait pas pu, elle non plus, être condamnée à mort dans le Tennessee.
Trente et un ans dans le silence
Commence alors une autre peine, que ses défenseurs comparent à une torture. Pendant la quasi-totalité de son incarcération, Christa Pike est la seule femme du couloir de la mort du Tennessee. Elle n'a presque aucun contact humain. Pendant trois ans, une autre condamnée, Gaile Owens, est détenue dans le même établissement, mais les dossiers judiciaires montrent que les deux femmes ne se sont jamais rencontrées. La peine de Gaile Owens sera commuée.
Les recours se succèdent et échouent. En 2018, la juge fédérale Jane Stranch, tout en rejetant l'un d'eux avec la majorité, écrit qu'en la condamnant à mort, la justice présume qu'elle est incapable de s'amender, alors que les parcours d'autres jeunes meurtriers réhabilités en prison montrent d'autres possibilités. En 2024, un procès sur ses conditions de détention aboutit à un accord avec l'État, qui lui ouvre davantage de contacts avec d'autres détenues.
La femme qui émerge de ces années n'est plus l'adolescente de Knoxville, assurent ceux qui la côtoient. On diagnostique enfin son trouble bipolaire et son stress post-traumatique, et elle est soignée. Une conseillère pour jeunes raconte qu'elle lui envoyait des timbres, des produits de cantine et de l'amour. Une codétenue anonyme écrit qu'elle a apporté de l'espoir là où il n'aurait dû y avoir que du désespoir.
« Il m'a fallu de nombreuses années pour réaliser la gravité de ce que j'avais fait, et plus encore pour accepter combien de vies j'avais touchées », écrit Christa Pike dans sa demande de grâce. « J'ai pris la vie de l'enfant de quelqu'un, d'une sœur, d'une amie. Cela me rend malade aujourd'hui de penser que j'ai été capable d'un tel crime. » Un visiteur qui la connaît depuis trente ans affirme qu'elle lui a souvent dit vouloir échanger sa place avec sa victime pour que la mère de celle-ci retrouve sa fille.
L'adolescente de dix-huit ans n'existe plus, disent ses avocats. L'État a décidé d'exécuter la femme de cinquante ans.
Le dernier automne
En 2026, le Tennessee fixe la date au 30 septembre. La campagne pour sa vie prend une dimension internationale. Des experts des Nations unies rejoignent les associations locales pour demander au gouverneur Bill Lee de commuer la peine, estimant que ses décennies d'isolement constituent une torture illégale. Robin Maher, directrice du Death Penalty Information Center, juge qu'un jury d'aujourd'hui, au vu de son âge, de sa maladie mentale et des violences subies, ne la condamnerait probablement pas à mort.
Les chiffres disent la rareté du cas. Sur quelque 2 000 condamnés à mort aux États-Unis, 45 sont des femmes. Si l'exécution avait eu lieu, Christa Pike serait devenue la seule personne exécutée dans l'ère moderne pour un crime commis à 18, 19 ou 20 ans.
Elle a peur de l'aiguille. Ses avocats invoquent des veines trop fines, un trouble sanguin, et le risque que la procédure ravive les souvenirs des abus. Elle demande à être fusillée, par un peloton exclusivement féminin, ou pendue. L'État répond qu'il n'a pas l'autorité légale pour ces méthodes, mais laisse ouverte la possibilité d'une équipe d'exécution entièrement féminine. Quatorze jours avant la date, conformément au protocole, elle est replacée à l'isolement.
Bill Lee rejette la grâce. Quelques jours plus tôt, elle avait écrit une lettre à son conseiller spirituel, le révérend Mikey Noechel. « Je n'ai pas peur de mourir. Je suis seulement inquiète de la procédure. » Elle s'y disait en paix, quelle que soit l'issue. Le dimanche, elle lui avait aussi envoyé des vers d'Edgar Allan Poe, recopiés à la main, extraits du poème « To ».
« Je n'ai pas peur de mourir. Je suis seulement inquiète de la procédure. »
- Christa Pike, lettre à son conseiller spirituel
Mercredi, la journée suspendue
L'exécution est prévue à 10 heures, mercredi 30 septembre, à Riverbend. Elle n'a pas lieu à l'heure dite. La cour d'appel fédérale du sixième circuit ordonne une courte suspension pour examiner de nouveaux arguments de la défense. C'est la juge Jane Stranch, celle de l'opinion de 2018, qui signe l'ordonnance.
Dans la journée, la Cour suprême des États-Unis lève ce sursis. Les juges Sonia Sotomayor, Elena Kagan et Ketanji Brown Jackson s'y opposent. Sonia Sotomayor écrit que cette décision interfère avec le traitement ordinaire d'une affaire capitale par la cour d'appel et l'empêche d'examiner sérieusement les arguments de la condamnée. L'exécution peut reprendre.
Dans la chambre
Le soir venu, Christa Pike est installée dans la chambre d'exécution. Les autorités lui administrent, selon les témoins, deux doses de pentobarbital. Elle ne perd pas connaissance. À un moment, raconte Kim Chandler, elle se tourne vers les responsables de la prison et demande si c'est censé faire cet effet-là.
Puis sa bouche s'ouvre à plusieurs reprises et elle se met à ronfler bruyamment, pendant de longues minutes. Plus de quarante minutes après la dernière dose, elle est toujours éveillée et ronfle encore. Le rideau de la chambre tombe une première fois. Puis une seconde, vers 20 h 06, cette fois définitivement.
Derrière, les témoins n'entendent plus que des bruits. Will Puckett, journaliste de la chaîne WVLT, décrit des portes qui s'ouvrent et se ferment, des avocats qui entrent et sortent, le conseiller spirituel qui fait des allers-retours. Tori Gessner, de la chaîne WKRN, qui a assisté à cinq exécutions dans le Tennessee, résume ce qu'elle a vu. Rien, ce jour-là, n'était normal.
À 20 h 53, le directeur demande aux témoins de quitter les lieux, puis le micro est coupé. Christa Pike ronfle toujours.
Elle a demandé si c'était censé faire cet effet-là. Personne ne lui a répondu.
Une ambulance dans la nuit de Nashville
Ses avocats déposent une requête d'urgence devant le tribunal fédéral du district est du Tennessee. Christa Pike, écrivent-ils, n'a pas perdu connaissance, son cœur bat et elle ronfle de manière audible. Dans la nuit, le procureur général du Tennessee, Jonathan Skrmetti, informe la justice qu'elle a été transportée à l'hôpital, où elle reçoit des soins. Une ambulance l'emporte, gyrophares allumés. Son état n'a pas été communiqué.
« Ce soir, l'État du Tennessee a une fois de plus échoué à mener à bien une exécution légale », déclarent ses avocats, Randy Spivey et Kelly Gleason. Ils disent ne prendre aucun plaisir à avoir eu raison. Accès veineux difficile, veines éclatées, pentobarbital dégradé, absence de soins d'urgence, protocole tenu secret, toutes leurs mises en garde se sont vérifiées, selon eux.
L'administration pénitentiaire assure avoir suivi chaque étape d'un protocole validé par le procureur général, et affirme que le produit a toujours été efficace. Quelques heures plus tard, le gouverneur Bill Lee suspend la seule autre exécution prévue d'ici la fin de l'année et ordonne une enquête complète menée par un organisme indépendant pour établir exactement ce qui s'est passé.
Son avocat Luke Ihnen avait confié, avant l'exécution, que Christa Pike avait passé ses derniers jours à s'inquiéter davantage pour ses amis, sa famille et ses avocats que pour elle-même.
Il y a trente et un ans, dans un bois de Knoxville, une jeune femme de dix-neuf ans a perdu la vie. Sa famille attend depuis que la sentence prononcée en son nom soit appliquée. Mercredi soir, l'État qui l'avait promise a montré qu'il ne savait pas la donner.
Christa Pike est à l'hôpital, quelque part à Nashville. Personne ne sait encore si elle retournera dans sa cellule pour attendre une nouvelle date, ni si le Tennessee trouvera un autre moyen de faire ce qu'il a échoué à faire. Dans ses affaires, il y a une lettre où elle disait ne pas avoir peur de mourir, et des vers de Poe recopiés de sa main.






