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Le pays qui s’appauvrit seul en Europe reçoit la facture

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Revenu médian en recul depuis 2010, PIB par habitant passé sous la moyenne européenne, précarité qui progresse plus vite que chez les voisins. C'est à ce pays que le budget 2027 applique une recette qui a déjà échoué.

Moins 0,6 %.

C'est l'évolution du revenu médian des Français, inflation déduite, entre 2010 et 2025, selon l'édition 2026 du rapport d'Eurostat sur les conditions de vie en Europe. Sur la même période, celui des Européens a progressé de 25,4 %. Sur vingt-sept pays, deux seulement ont reculé, la Grèce, sortie exsangue de sa crise de la dette, et la France.

Ce chiffre devrait être la première ligne de tout débat budgétaire. Il ne figure dans aucun des documents présentés jeudi en Conseil des ministres. Le gouvernement de Sébastien Lecornu y détaille 43 milliards d'euros de mesures nouvelles, dont quelque 17 milliards de hausses d'impôts et de cotisations, et demande à des ménages qui n'ont rien gagné depuis quinze ans de payer davantage.

En quinze ans, le revenu des Européens a progressé d'un quart. Celui des Français a reculé.

Octobre, la répétition générale

Le budget 2027 n'arrive pas sur un terrain neutre. Il s'ajoute à des mesures déjà entrées en vigueur ce mois-ci, qui donnent un avant-goût de sa logique.

Le prix repère du gaz publié par la Commission de régulation de l'énergie augmente de 6,3 % en octobre, passant de 172,05 à 182,88 euros le mégawattheure. Pour les contrats indexés, la facture annuelle de 2026 dépasserait celle de 2025 d'environ 10 %, soit près de 120 euros. Le plafond annuel cumulé des franchises médicales et des participations forfaitaires passe de 100 à 140 euros, une hausse de 40 % qui frappe d'abord ceux qui se soignent le plus, malades chroniques, personnes âgées, patients sous soins infirmiers.

À partir du 15 octobre, la durée maximale d'indemnisation des arrêts de travail liés à une affection de longue durée non exonérante tombe de trois ans à un an pour les nouveaux arrêts. En contrepartie, les aides au logement sont revalorisées de 1,15 %, au rythme de l'indice de référence des loyers.

Cette revalorisation est la seule bonne nouvelle du mois pour les locataires modestes. Elle sera aussi la dernière avant longtemps, puisque le projet de loi de finances prévoit de geler le budget des APL à son niveau de 2026.

Les APL augmentent de 1,15 % en octobre. Elles seront gelées en 2027.

Une addition qui épargne le haut et charge le bas

Le détail du budget dessine une répartition de l'effort sans ambiguïté. Côté prestations, les allocations familiales seront gelées en 2027 au lieu d'être revalorisées en avril, pour 500 millions d'euros d'économies. Les dépenses d'allocation de rentrée scolaire baisseront de 600 millions. Les pensions supérieures à 1 260 euros seront partiellement désindexées de l'inflation, pour une contribution totale des retraités proche de 6 milliards.

Côté santé, la progression des dépenses d'assurance maladie est limitée à 2 %. Les indemnités journalières versées aux malades en affection de longue durée, jusqu'ici exonérées d'impôt et de CSG, seront fiscalisées, pour 1,4 milliard. Le plafond de l'abattement de 10 % sur les pensions passe de 4 439 à 3 000 euros, pour 1,4 milliard de plus.

Côté recettes, la TVA, impôt qui pèse proportionnellement plus lourd sur les revenus modestes parce qu'ils consomment l'essentiel de ce qu'ils gagnent, rapporterait plus de 7 milliards supplémentaires, en partie grâce à une moindre part reversée aux collectivités. L'impôt sur le revenu, gonflé par le gel du barème, rapporterait 5,7 milliards de plus.

Dans le même temps, les recettes de l'impôt sur les sociétés reculeraient de 1,8 milliard, et la surtaxe exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises serait ramenée de 8 à 5 milliards d'euros. La contribution différentielle sur les hauts revenus est certes prolongée, mais pour 600 millions, soit moins que le seul gel des allocations familiales et de l'allocation de rentrée réunis.

Les familles perdent 1,1 milliard d'allocations. Les hauts revenus contribuent pour 600 millions.

La recette a déjà échoué

Le gouvernement présente ce budget comme l'effort indispensable pour reprendre le contrôle de la dette. L'argument se heurte à un bilan. Les budgets précédents reposaient déjà sur la même méthode, gel du point d'indice des fonctionnaires, coups de rabot sur les ministères, hausse des restes à charge en santé. Ils n'ont pas tenu leurs propres objectifs.

Le déficit public de 2026, que le gouvernement espérait contenir à 5 % du PIB, atteindra 5,4 %, a reconnu Bercy en septembre. La dette, à 119 % du PIB fin juin, doit atteindre 121,7 % en 2027, une hausse que le ministère qualifie lui-même de mécanique tant que le déficit reste élevé. Et jeudi matin, au moment même où le texte était présenté, l'État empruntait à dix ans au taux de 4,92 %, son plus haut niveau depuis 2002, avec un écart sur l'Allemagne inédit depuis 2012.

L'économiste François Ecalle, conseiller maître honoraire à la Cour des comptes, résumait jeudi la situation d'une phrase. La France est en train de perdre le contrôle de sa dette, parce que celle-ci augmente plus vite que l'activité. C'est précisément là que la stratégie du gouvernement se contredit. Pour que la dette se stabilise, il faut que l'activité progresse. Or un budget qui comprime le pouvoir d'achat des ménages qui consomment tout leur revenu comprime aussi la consommation, premier moteur de la croissance française, et donc les recettes fiscales futures.

Le gouvernement veut freiner la dette en freinant la seule chose qui la fait reculer, l'activité.

Ce que dit Eurostat que le budget ignore

Le rapport annuel d'Eurostat sur les conditions de vie en Europe, publié fin septembre et fondé sur l'enquête EU-SILC menée dans tous les États membres, se lit comme un réquisitoire involontaire contre la méthode retenue. Mesure après mesure, il montre que les publics visés par le budget 2027 sont précisément ceux que les statistiques européennes désignent comme les plus exposés.

En France, la part de la population exposée au risque de pauvreté ou d'exclusion sociale atteignait 20,8 % en 2025, soit environ 13,9 millions de personnes, contre 18,7 % en 2016, selon les données de l'office compilées par le site Contrepoints, qui classe la France au deuxième rang européen pour la progression de ce taux en dix ans. Dans le même temps, la moyenne de l'Union reculait, avec 500 000 personnes exposées de moins en un an.

L'Europe fait reculer la pauvreté. La France la voit progresser.

Les enfants, premiers visés

Eurostat relève que la privation matérielle et sociale sévère frappe davantage les enfants que les adultes dans seize pays, et que les écarts les plus importants entre enfants et adultes s'observent en Irlande et en France. Dans l'ensemble de l'Union, 24,3 % des mineurs sont exposés au risque de pauvreté ou d'exclusion, davantage que toute autre tranche d'âge.

C'est dans ce pays, où la privation touche plus durement les enfants qu'ailleurs, que le gouvernement gèle les allocations familiales et retire 600 millions d'euros à l'allocation de rentrée scolaire. Le budget fait porter l'effort sur la catégorie que l'office européen identifie comme la plus vulnérable de France.

Eurostat désigne les enfants français parmi les plus touchés d'Europe. Le budget gèle leurs allocations.

Se chauffer, un luxe de pauvres

Le rapport documente aussi l'inégalité face à l'énergie. Moins d'un quart des Européens vivent dans un logement rénové au cours des cinq dernières années, mais la proportion tombe à 17,4 % chez les personnes menacées de pauvreté, contre 25,6 % pour les autres. Chez ces ménages pauvres, près d'un sur cinq accuse des impayés de factures d'énergie ou d'eau, quelle que soit l'ancienneté de son logement.

La hausse de 6,3 % du prix repère du gaz en octobre tombe donc sur les logements les moins isolés, occupés par les ménages qui peinent déjà à payer leurs factures. Rien, dans le budget 2027, ne vient compenser cet écart. Il prévoit au contraire de mettre fin à ce qu'il appelle les rentes des anciens dispositifs de soutien aux énergies renouvelables, sans mesure nouvelle pour la rénovation des logements modestes.

Malades et handicapés, la double peine

Les personnes handicapées sont exposées à la pauvreté ou à l'exclusion à 28,8 % dans l'Union, contre 17,7 % pour les autres, et près de la moitié d'entre elles peinent à boucler leurs fins de mois, selon Eurostat. Parmi les besoins de soins non satisfaits, le coût reste le premier obstacle invoqué.

Le budget 2027 et les mesures d'octobre frappent précisément ce public. Les franchises médicales voient leur plafond relevé de 40 %. Les indemnités journalières des malades en affection de longue durée seront fiscalisées. Et la durée d'indemnisation de certains arrêts longs passe de trois ans à un an. La statistique européenne dit que le coût éloigne déjà les malades des soins. Le budget augmente ce coût.

Le coût est le premier frein aux soins en Europe. La France le relève de 40 %.

Travailleuses pauvres et confiance en berne

Le rapport classe la France parmi les cinq pays de l'Union, avec la Lettonie, Chypre, le Luxembourg et la Tchéquie, où les travailleuses pauvres sont proportionnellement plus nombreuses que les hommes. Le gel des prestations familiales touchera aussi les familles monoparentales, que l'office identifie comme les ménages les plus exposés à une très faible intensité de travail, à 22,4 % dans l'Union.

Il place aussi la Guyane, département français, au premier rang des régions les plus pauvres d'Europe, avec 54,8 % de sa population exposée et 29,5 % des moins de 65 ans vivant dans un foyer presque sans emploi. Et la France parmi les quatre pays où la confiance envers les inconnus reste sous 5 sur 10, même si Eurostat juge ces données françaises peu fiables.

Les voisins, eux, s'en sortent

La comparaison avec les pays limitrophes est la plus cruelle. Selon Eurostat, l'Allemagne (18,3 %) et les Pays-Bas (19,8 %) affichent les plus faibles proportions d'habitants déclarant des difficultés à joindre les deux bouts. Le Luxembourg (7,1 %), les Pays-Bas (7,3 %) et l'Allemagne (7,5 %) comptent le moins de personnes se considérant comme pauvres. Le Luxembourg, l'Autriche et les Pays-Bas dominent le classement du revenu médian en pouvoir d'achat.

Rapportés au budget 2027, ces chiffres changent la nature du débat. Un plan d'économies peut se défendre dans un pays dont les ménages se sont enrichis et disposent de marges. Il devient beaucoup plus difficile à justifier dans le seul grand pays d'Europe occidentale où le niveau de vie médian n'a pas progressé depuis 2010, où la pauvreté gagne du terrain pendant qu'elle recule ailleurs, et dont les voisins immédiats figurent parmi les mieux lotis du continent.

Plus pauvre que ses voisins

Un autre indicateur européen achève de dessiner le décrochage. Selon les dernières données provisoires d'Eurostat, le produit intérieur brut par habitant de la France, exprimé en standards de pouvoir d'achat pour neutraliser les écarts de prix, s'établit à 40 768, sous la moyenne de l'Union, fixée à 41 600. Dans les années 2000, il la dépassait d'environ 15 %. La France rejoint ainsi, sous la barre européenne, l'Italie, l'Espagne, Chypre, la Tchéquie et la Slovénie.

L'indicateur a ses limites, souligne le site de vérification Les Surligneurs. Il mesure la production moyenne par habitant, pas le niveau de vie. Mesurée par la consommation individuelle effective, la France reste à 106 % de la moyenne européenne, parmi les huit pays au-dessus. Mais c'est précisément cette consommation, dernier avantage relatif des Français, que le budget 2027 va comprimer, par la TVA, le gel des prestations et la désindexation des pensions.

Le baromètre Ipsos pour le Secours populaire, publié le 10 septembre, montre où en sont déjà les ménages. Un quart des Français se disent en situation de précarité, six points de plus qu'en 2025. Quatre actifs sur dix ne parviennent plus à couvrir toutes leurs dépenses, dix points de plus en un an. 18 % vivent à découvert, 30 % renoncent à des soins malgré des problèmes de santé, et la moitié des ménages précaires sacrifient l'alimentation ou la santé pour payer l'énergie.

Le Secours populaire relève que la situation se dégrade en France alors qu'elle reste relativement stable en Allemagne, en Italie et au Royaume-Uni. Quatre actifs français sur dix peinent à boucler leur budget, contre un Européen sur trois. Les Français renoncent aussi plus souvent que leurs voisins aux sorties culturelles et familiales.

Ces chiffres rendent la hausse du gaz et le relèvement des franchises médicales d'octobre plus lourds qu'ils n'en ont l'air. Ils frappent une population dont un tiers des précaires renonce déjà aux soins et dont la moitié arbitre entre le chauffage et l'assiette.

En France, la précarité progresse. Chez ses voisins, elle se stabilise.

L'argument des marchés, et sa limite

Le gouvernement et ses soutiens opposent un argument sérieux. Avec 340 milliards d'euros à emprunter en 2027 et des taux qui approchent 5 %, ne rien faire exposerait le pays à une crise financière, que le candidat Horizons Édouard Philippe a lui-même évoquée jeudi. Les investisseurs réclament un signal, et un budget de rigueur en est un.

L'argument est fondé sur le constat, il l'est beaucoup moins sur le remède. Les marchés sanctionnent un déficit qui ne baisse pas, et le déficit ne baisse pas parce que la croissance est faible. Un effort concentré sur la consommation et les transferts sociaux affaiblit précisément cette croissance. La Grèce, seul autre pays européen dont le revenu médian a reculé depuis 2010, a appliqué cette recette à une échelle bien plus brutale après 2010, et son revenu médian a chuté de 22,3 % sur la période, selon Eurostat.

Rien n'oblige à choisir entre l'inaction et l'austérité sur les plus modestes. Le budget fait d'autres choix possibles, puisqu'il réduit la surtaxe des grandes entreprises et voit fondre les recettes de l'impôt sur les sociétés. L'effort aurait pu être réparti autrement. Il ne l'a pas été.

Le problème n'est pas l'effort. C'est qui le paie.

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Une conclusion que les chiffres imposent

Le budget 2027 ne mettra pas la France en faillite, et il ne la sauvera pas non plus. Son effet le plus probable est ailleurs. Il prolongera, pour une année de plus, la trajectoire qu'Eurostat vient de mesurer, celle d'un pays où le revenu médian stagne pendant que la dette progresse.

Les ménages modestes ne liront pas les annexes du projet de loi de finances. Ils découvriront le budget par morceaux, une facture de gaz en novembre, une franchise médicale plafonnée plus haut, une allocation familiale qui n'augmente pas en avril, une pension qui ne suit plus les prix. Chaque mesure, prise isolément, paraît modeste. C'est leur accumulation sur des budgets sans marge qui fait l'appauvrissement.

Quinze ans après 2010, la France est déjà le pays d'Europe de l'Ouest dont les habitants ont perdu du niveau de vie. Le budget présenté jeudi demande à ces mêmes habitants de financer la correction d'une dérive dont ils n'ont pas profité. Si la méthode n'a pas fonctionné hier, rien dans ce texte n'indique pourquoi elle fonctionnerait demain.

Par Samuel Lévy • L'Appel · L'Appel
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