Le chef de l'État condamne la violence des blocus lycéens et met en garde les responsables politiques. À la veille du budget et à sept mois de son départ, sa parole pèse de moins en moins sur un pays entré en campagne.
La colère ne justifie pas la violence et les responsables politiques ne doivent pas la légitimer, a déclaré mercredi Emmanuel Macron, en réaction aux blocages de lycées qui secouent la France depuis une semaine.
Le président s'exprimait depuis Madrid, où il effectue une visite d'État, lors d'une conférence de presse commune avec le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez. Il a dit entendre les angoisses et les colères de la jeunesse, tout en soulignant qu'aucune crainte ne légitimait la violence, et visé sans la nommer La France insoumise, accusée par l'exécutif d'attiser le mouvement.
Dans la même ville et le même jour, Emmanuel Macron a annoncé un dernier sommet Choose France, prévu le 18 janvier 2027 au château de Versailles, avant son départ de l'Élysée en mai.
Le président condamne depuis l'étranger une crise qu'il ne gérera plus, dans un pays qui prépare déjà son successeur.
Plus de mille interpellations en deux jours
La déclaration présidentielle intervient au terme de deux journées d'une intensité inédite depuis le début du mouvement. Avec 440 interpellations mardi et 625 mercredi, selon le ministère de l'Intérieur, le total dépasse le millier en quarante-huit heures, en majorité des mineurs.
Mardi, Laurent Nuñez avait fait état de sept jets d'acide chlorhydrique contre les forces de l'ordre, selon BFMTV. Dans le Rhône, la préfecture a recensé 75 interpellations et 15 blessés en deux jours, dont sept policiers et un gendarme, et neuf établissements ont dû fermer ou se confiner après des intrusions.
Les dégradations se sont étendues mercredi. À Bordeaux, un feu de poubelle près du lycée Gustave-Eiffel a endommagé la façade d'une maison voisine, selon des images de l'AFP. À Nice, des vélos électriques en libre-service ont été incendiés devant un établissement privé. À Lille, les forces de l'ordre ont fait usage de gaz lacrymogène devant le lycée Montebello, et à Strasbourg les pompiers sont intervenus pour éteindre des conteneurs en feu devant un lycée professionnel.
Analyse - Un président qui parle, un pouvoir qui ne tranche plus
La scène madrilène dit presque tout de l'état du pouvoir en France. Le chef de l'État commente depuis l'étranger une crise intérieure, dans une conférence de presse consacrée pour l'essentiel à la relation franco-espagnole, le jour même où il fixe la date de son dernier grand rendez-vous économique. La parole présidentielle reste celle qui fixe le cadre moral, violence non, colère oui. Elle ne fixe plus l'agenda.
Ce décalage n'est pas propre aux lycées. Emmanuel Macron ne peut pas se représenter, son Premier ministre Sébastien Lecornu gouverne sans majorité, et le baromètre Toluna publié le 25 septembre les place tous deux à 30 % de confiance, loin derrière Marine Le Pen et Jordan Bardella, crédités de 39 %. Le pouvoir exécutif existe, il agit, mais il ne dispose plus du capital politique qui permet d'arbitrer un conflit social.
La parole présidentielle fixe encore le cadre moral. Elle ne fixe plus l'agenda.
Chaque crise devient un meeting
Le mouvement lycéen révèle le mécanisme qui gouverne désormais la vie politique française. Aucun conflit n'est traité pour lui-même, chacun est aussitôt converti en argument pour avril 2027.
Le gouvernement a choisi le registre de l'ordre, avec les bilans quotidiens d'interpellations, le signalement au parquet visant le maire de Saint-Denis et la dénonciation d'une surenchère insoumise. La France insoumise a choisi celui de la répression, en appelant à diffuser les images de violences policières tout en prônant la non-violence. Chacun parle à son électorat. Les lycéens, eux, parlent de salles de classe, de professeurs absents et de toilettes insalubres, et personne ne leur répond sur ce terrain.
La plateforme de concertation annoncée par Édouard Geffray pour lundi en est l'illustration. Elle promet d'écouter sans engager de moyens, à la veille d'un budget qui gèle le point d'indice des fonctionnaires. L'outil est calibré pour faire retomber la tension, pas pour répondre aux causes.
Qui gagne quand la rue brûle
Dans ce type de séquence, lorsque le désordre occupe les écrans, le bénéfice politique ne va ni à ceux qui gouvernent, accusés de ne pas le prévenir, ni à ceux qui soutiennent le mouvement, accusés de l'encourager. Il va à ceux qui promettent l'ordre sans avoir à l'assurer.
Le Rassemblement national n'a pas besoin de s'exprimer beaucoup sur les blocus. Chaque image de lycée enfumé, chaque bilan de policiers blessés et chaque polémique entre l'Élysée et La France insoumise nourrissent le récit d'un pays que ni le centre ni la gauche radicale ne tiennent. Le face-à-face entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, qui domine cette semaine, est aussi le duel qui sert le plus le troisième acteur.
Le duel entre l'Élysée et les insoumis occupe la scène. Le bénéfice va au troisième acteur, qui se tait.
Une jeunesse qui a appris à bloquer
Le risque le plus durable n'est pas électoral. Il tient à ce que cette génération retiendra. En une semaine, des lycéens qui dénonçaient des emplois du temps trop lourds ont obtenu l'attention du président, deux ministres en conférence de presse et une plateforme nationale. Le blocage a fonctionné comme porte-voix, même lorsque ses marges tournaient à l'émeute.
C'est la leçon que redoutent les syndicats enseignants, qui condamnent les violences sans désavouer le mouvement. Un État qui n'entend les jeunes que lorsque les poubelles brûlent enseigne, sans le vouloir, que la voie normale ne sert à rien.
Vers un hiver de paralysie
La France ne se dirige pas vers une insurrection. Les chiffres, aussi spectaculaires soient-ils, décrivent un mouvement éclaté, dont la partie violente reste minoritaire, et qui se heurtera aux vacances de la Toussaint. Elle se dirige vers quelque chose de moins visible et de plus coûteux, une paralysie organisée jusqu'à la présidentielle.
Jeudi, le gouvernement présentera un budget de 54 milliards d'euros d'économies qu'il n'est pas certain de faire adopter. Le 6 octobre, lycéens et étudiants descendront dans la rue. Chaque texte, chaque manifestation et chaque fait divers sera lu à l'aune d'avril 2027. Aucune réforme de fond ne sera tentée par un exécutif sur le départ, aucune ne sera acceptée par une opposition qui attend son tour.
Le prochain président héritera d'une dette à 119 % du produit intérieur brut, d'écoles dont les élèves réclament d'abord des professeurs, et d'une jeunesse persuadée qu'elle n'est entendue qu'en bloquant. Mercredi à Madrid, Emmanuel Macron a condamné la violence. Il a surtout confirmé que la réponse à la colère qui l'a nourrie ne viendra plus de lui.






