La France trouve toujours des prêteurs, mais à un prix qui ne cesse de grimper. À la veille d'un budget de 54 milliards d'économies et à quelques mois de la présidentielle, la dette est devenue la contrainte qui pèse sur tout le reste.
4,74 %. C'est le taux auquel l'État français empruntait à dix ans le 29 septembre, son plus haut niveau depuis la crise financière de 2008.
Le chiffre, publié par l'Agence France Trésor (AFT), résume la situation mieux qu'un long discours. La dette publique atteignait 3 595,5 milliards d'euros fin juin, soit 119 % du produit intérieur brut, selon l'Insee. Elle a gonflé de 59,6 milliards en trois mois, après 75,8 milliards au premier trimestre. Et l'État prévoit d'emprunter 340 milliards d'euros sur les marchés en 2027, un record.
Personne ne refuse encore de prêter à la France. Mais chaque nouvelle émission coûte plus cher que la précédente, et c'est ce glissement, bien plus qu'une crise brutale, qui menace désormais les marges de manœuvre du pays.
La France trouve encore des prêteurs. Le problème, c'est le prix qu'ils exigent.
La charge de la dette, premier poste en devenir
Cette année, les intérêts de la dette coûteront environ 65 milliards d'euros, plus que le budget de l'Éducation nationale. L'AFT prévoit 72,9 milliards pour 2027. Au premier semestre 2026, les intérêts versés ont atteint 34,5 milliards, contre 29,2 milliards un an plus tôt, selon le site spécialisé Selectra.
Le mécanisme est implacable. Une large part de la dette a été contractée pendant les années de taux bas. À mesure que ces titres arrivent à échéance, ils sont remplacés par des obligations émises à des taux nettement plus élevés. En 2027, les remboursements de titres à moyen et long terme augmenteront de 19,4 milliards d'euros, et les fonds européens du plan de relance, encore 6,1 milliards en 2026, s'éteindront. Le besoin de financement de l'État atteindra 339,7 milliards, 28 milliards de plus qu'en 2026.
C'est l'effet boule de neige que redoutent les économistes. Une dette élevée génère des intérêts élevés, qui creusent le déficit, qui oblige à emprunter davantage.
Qui prête à la France
Contrairement à une idée répandue, la dette française n'est pas détenue à parts égales par les Français et l'étranger. Fin mars 2026, les non-résidents possédaient 55,9 % des titres de long terme des administrations publiques, contre 54,6 % fin 2025, selon la Banque de France. Européens, Américains, Japonais et institutions officielles côtoient les banques, assureurs et épargnants français, ces derniers souvent via l'assurance-vie en fonds euros.
La demande reste forte. En avril, une nouvelle obligation verte à échéance 2037 a suscité plus de 113 milliards d'euros de demandes, pour 10 milliards finalement alloués à plus de 400 investisseurs. En janvier, une obligation à échéance 2046 avait attiré plus de 106 milliards d'euros pour le même montant.
Le rôle des fonds spéculatifs, souvent pointés du doigt, doit être nuancé. « Plus ils sont nombreux, plus les taux de la France s'envolent », estime Alexandre Baradez, responsable de l'analyse de marché chez IG, cité par France Télévisions. La Banque de France reconnaît que ces fonds, actifs sur les marchés de pensions livrées avec des stratégies à effet de levier, pourraient amplifier une crise. Mais ils ne représentaient que 1 % des acquéreurs de l'obligation verte d'avril, loin derrière les gestionnaires d'actifs (33 %), les institutions officielles (24 %) et les banques (23 %).
Les fonds spéculatifs ne pesaient que 1 % des acheteurs de la dernière obligation verte française.
Des notes qui glissent, un filet européen sous conditions
Les agences de notation ont pris acte de la dérive. En septembre, Scope Ratings a abaissé la note de la France de AA- à A+, en invoquant la hausse des coûts de financement et une trajectoire budgétaire incertaine. « Le niveau de la dette française aujourd'hui est inacceptable », a lancé Daniel Baal, président du Crédit mutuel et du CIC.
Pour Andréa Tueni, de Saxo Banque, la courbe des taux est « uniquement orientée à la hausse » depuis la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024. Il cite la menace de censure du gouvernement et l'incertitude de la présidentielle de 2027. La Banque de France relevait toutefois en juin que l'écart de taux avec l'Allemagne, indicateur du risque propre à la France, n'avait progressé que de 8 points de base sur la période étudiée. La hausse traduit donc aussi un mouvement général des taux en Europe.
En cas de tempête, la Banque centrale européenne dispose depuis 2022 d'un instrument de protection, le TPI, qui lui permet d'acheter la dette d'un pays attaqué sans raison sur les marchés. Gunther Schnabl, de l'institut Flossbach von Storch, juge envisageable un tel soutien. Mais son activation n'est pas automatique. Elle suppose notamment que le pays respecte les règles budgétaires européennes et que sa dette soit jugée soutenable.
Le budget Lecornu, 54 milliards pour tenir 5 %
C'est dans ce contexte que le Premier ministre, Sébastien Lecornu, présentera jeudi 1er octobre en Conseil des ministres son projet de budget pour 2027. Il prévoit un effort de 54 milliards d'euros, dont 45 milliards de mesures nouvelles et 9 milliards d'effets reportés de 2026, pour ramener le déficit public de 5,4 % du PIB cette année à 5 % en 2027, et à 4,8 % hors nouvelles dépenses militaires. Sans ces mesures, le déficit atteindrait 6,5 %, selon Matignon.
L'État gèlera ses propres dépenses, hors charge de la dette et défense, dont les crédits augmenteront de 6,4 milliards. La Justice, l'Intérieur, la Recherche et l'Écologie seraient épargnés. Le point d'indice des fonctionnaires sera de nouveau gelé, pour une économie de 2 milliards. Les collectivités locales devront contenir la hausse de leurs dépenses de fonctionnement à 1,8 %.
Les retraités seront mis à contribution pour moins de 6 milliards d'euros, par un gel partiel des pensions les plus élevées ou une réduction de l'abattement fiscal de 10 %, selon Public Sénat. Les arrêts maladie doivent rapporter 2 milliards, la dépense d'assurance maladie étant limitée à une hausse de 2,1 %. Le ministère du Travail économisera 2,5 milliards sur le compte personnel de formation et l'aide à l'apprentissage, et les ruptures conventionnelles seront moins favorables.
Les aides au logement pourraient être gelées et l'allocation de rentrée scolaire recentrée, tandis que les minima sociaux, comme le RSA ou l'allocation aux adultes handicapés, seraient préservés. Un délai de carence serait instauré pour l'accès de certains étrangers aux prestations. Le gouvernement promet enfin 1 milliard d'euros de recettes supplémentaires grâce à la lutte contre la fraude par l'intelligence artificielle.
Côté recettes, Matignon exclut toute hausse d'impôt générale, mais gèle le barème de l'impôt sur le revenu, ce qui revient à alourdir l'impôt des ménages dont les revenus progressent avec l'inflation. Dans le même temps, la surtaxe exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises sera ramenée de 8 à 5 milliards d'euros. Le Premier ministre, qui récuse le terme d'austérité, assure que l'État doit montrer l'exemple en commençant par lui-même.
Fonctionnaires, retraités, malades et allocataires paieront. La surtaxe des grandes entreprises, elle, baisse de 3 milliards.
Un budget suspendu à la censure
Le texte n'a aucune garantie d'être adopté. Le Parti socialiste menace de censurer le gouvernement sans modifications, La France insoumise s'y oppose par principe, et le Rassemblement national, qui dit préférer un budget imparfait à une loi spéciale, ne s'engage pas à épargner l'exécutif. Sébastien Lecornu a promis de ne pas recourir à l'article 49.3, sauf obstruction parlementaire des insoumis.
La rue a déjà réagi. Mardi, 206 000 personnes ont manifesté contre le gel des salaires dans la fonction publique, selon le ministère de l'Intérieur, et plus de 300 000 selon la CGT.
Des Français inquiets, mais divisés sur les remèdes
L'opinion a pris la mesure du problème. Selon un sondage Elabe publié le 3 septembre, 85 % des Français jugent urgent de réduire la dette, dont 47 % très urgent, un niveau en hausse de neuf points depuis mai 2023.
Mais le consensus s'arrête là. Les sondés privilégient la baisse des dépenses de l'État (67 %) et une taxation accrue des entreprises les plus rentables (37 %). Ils soutiennent massivement une règle d'or budgétaire inscrite dans la Constitution (79 %), la suppression des aides aux entreprises sans contrepartie (78 %) et la prolongation de la surtaxe sur les bénéfices (77 %), que le gouvernement s'apprête justement à réduire. En revanche, 53 % refusent la suppression de 250 000 à 300 000 postes de fonctionnaires et 65 % une hausse des franchises médicales.
Sept candidats, sept recettes
Les candidats à la présidentielle, réunis fin août devant le Medef, proposent des remèdes opposés, selon le décompte de Selectra. Bruno Retailleau (Les Républicains) promet de supprimer 250 000 à 300 000 postes de fonctionnaires, une mesure rejetée par une majorité de Français. Édouard Philippe (Horizons) veut rétablir l'équilibre des comptes et exclut toute annulation de dette.
Marine Le Pen (Rassemblement national) doit détailler dans les prochains jours un plan de 125 milliards d'euros d'économies. Son porte-parole Thomas Ménagé assure qu'il ne supprimera pas de postes de fonctionnaires au total, tout en promettant une baisse de la TVA sur l'énergie de 20 % à 5,5 % et la suppression de la TVA sur cent produits de première nécessité, des mesures qui réduiraient les recettes.
À gauche, Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) propose de restructurer la dette, notamment la part détenue par la BCE. Raphaël Glucksmann (Place publique) veut réduire la CSG sur les salaires en taxant les très grandes successions, et Marine Tondelier (Les Écologistes) porter le smic à 2 000 euros brut. Gabriel Attal (Renaissance) veut annuler les hausses du coût du travail décidées depuis 2024.
Le vrai risque n'est pas la faillite
La France n'est pas la Grèce de 2010. Son économie est bien plus vaste, son marché obligataire profond et liquide, ses investisseurs diversifiés, et l'épargne de ses ménages considérable. Les enchères récentes montrent que l'argent afflue toujours.
Le danger est ailleurs, et il est plus insidieux. Avec 340 milliards à lever chaque année, chaque point de taux supplémentaire finit par coûter des milliards à un budget déjà contraint. L'objectif de 5 % de déficit, présenté comme un effort, reste supérieur au niveau qui permettrait de stabiliser la dette, estimé autour de 3,5 % avec une croissance nominale d'environ 3 %, si bien que celle-ci continuera mécaniquement de croître en proportion du PIB.
Les propositions des candidats en disent long sur le blocage français. Aucune ne combine de manière crédible des économies massives et le soutien de l'opinion. La restructuration défendue par La France insoumise toucherait en partie les épargnants français eux-mêmes et se heurterait aux traités européens. Les coupes promises à droite butent sur le refus majoritaire des Français. Et le plan du RN promet à la fois 125 milliards d'économies et des baisses d'impôts.
Entre un budget qui fait porter l'effort sur les fonctionnaires, les retraités et les malades tout en allégeant la contribution des grandes entreprises, et une campagne présidentielle où chacun promet sans chiffrer, la France avance vers 2027 avec une dette qui grossit et un débat qui recule. Les marchés, eux, n'ont pas besoin d'attendre le résultat de l'élection pour ajuster leur prix.






