Le chef du pouvoir yéménite reconnu demande aux civils de rejoindre le front, au moment où ses troupes reculent sur la mer Rouge. Onze ans après l'intervention saoudienne, les Houthis n'ont jamais été aussi puissants.
Le président du Conseil présidentiel de direction du Yémen, Rachad al-Alimi, a appelé la population à la « mobilisation générale » contre les Houthis, au lendemain d'une série de revers militaires sur la côte de la mer Rouge, dans un pays où les salaires publics ne sont plus versés régulièrement depuis près de dix ans et où plus de 22 millions de personnes dépendent de l'aide humanitaire.
« J'appelle les fils de notre grand peuple à la mobilisation générale et à la mobilisation nationale, à se rallier autour de leurs forces armées et de sécurité », a déclaré Rachad al-Alimi le 25 septembre, dans un discours marquant le 64e anniversaire de la révolution du 26 septembre 1962, diffusé par l'agence officielle Saba. Il a invité les Yéménites à s'enrôler « par les voies officielles ».
Il a promis dans le même temps une amnistie générale aux combattants et partisans qui quitteraient les rangs houthis à partir du 26 septembre, ainsi qu'un « retour sûr » dans le camp de la République et de la légitimité constitutionnelle. L'amnistie doit être formalisée ultérieurement selon les procédures légales, et les militaires ralliés verraient leur situation professionnelle régularisée, selon l'agence turque Anadolu.
Le lieu exact d'où le discours a été prononcé n'a pas été précisé. Mais le Conseil présidentiel, créé en avril 2022, se réunit de manière irrégulière à Riyad plutôt qu'au Yémen, et ses membres sont critiqués pour leurs absences répétées du pays, relevait l'International Crisis Group.
Un appel à partir au front, lancé par une direction qui siège le plus souvent hors du pays.
Un appel né d'une déroute
La mobilisation n'a rien d'une offensive préparée. Elle intervient après que les forces gouvernementales ont été chassées de la côte de la mer Rouge, selon Al Jazeera. En septembre, les Houthis se sont emparés du port de Moka, de l'île de Mayyun, au cœur du détroit, et du littoral de Bab el-Mandeb. Une brève victoire gouvernementale dans le district de Hays, début septembre, a été effacée en quelques jours.
Ailleurs, les troupes loyalistes sont enlisées à Taïz et à Marib, loin de Sanaa, tenue par les rebelles depuis 2014. Les Houthis ont mis fin en juillet à une trêve de plusieurs années, décrété un blocus maritime et visé les exportations de brut saoudien, selon Arab News.
Sur le terrain, la mobilisation se heurte à une contradiction que les militaires eux-mêmes décrivent. La semaine dernière, une source militaire yéménite avait indiqué à L'Appel que l'armée restait « sur la défensive », sans progrès tangible vers Sanaa, et qu'elle avait « interdiction d'avancer ». Les unités devaient se contenter de tenir leurs positions, sans couverture aérienne ni appui terrestre pour progresser, selon cette source.
Appeler des recrues vers un front où l'armée elle-même n'a pas le droit d'avancer.
Des morts par centaines, des lignes figées
Les combats de septembre ont fait environ 700 morts et 130 000 déplacés, selon des chiffres des Nations unies cités par Reuters. Plus de 3 000 personnes ont fui par la mer vers la Corne de l'Afrique. L'armée gouvernementale affirme de son côté avoir tué ou blessé 321 combattants houthis en 71 opérations, un chiffre invérifiable.
Ces pertes s'ajoutent à un bilan déjà vertigineux. Le Programme des Nations unies pour le développement estimait fin 2021 que la guerre avait causé, directement ou indirectement, quelque 377 000 morts, dont une majorité due à la faim, aux maladies et au manque d'accès aux soins.
Or la carte militaire bouge peu, sinon au profit des rebelles. Les Houthis alignaient environ 350 000 combattants en 2024, selon une estimation de l'ONU citée par Al Jazeera. Face à eux, les forces anti-houthies restent éclatées entre factions rivales, que le Conseil présidentiel n'est jamais parvenu à fondre sous l'autorité des ministères de la Défense et de l'Intérieur, selon Crisis Group.
Au front, sous stimulants
Face à l'armée gouvernementale, les combattants houthis tiennent parfois des positions exposées pendant des jours. Un médecin yéménite exerçant dans un hôpital situé en zone rebelle a décrit à L'Appel ce qu'il observe chez nombre d'entre eux. Il a requis l'anonymat, par crainte d'être arrêté ou tué.
Selon lui, de nombreux jeunes des zones houthies consomment de grandes quantités de chabou, une méthamphétamine, et d'autres drogues comme le Captagon. « Avant la guerre, ces substances n'étaient pas présentes au Yémen de cette manière. Les Yéménites consommaient du qat, vendu sur des marchés spécialisés. Avec la guerre, les trafiquants se sont multipliés et les stupéfiants se sont répandus dans les quartiers de Sanaa et de plusieurs autres villes contrôlées par les Houthis », explique-t-il.
À l'hôpital, les signes sont constants lorsque ces produits sont associés au qat, décrit-il. Rythme cardiaque accéléré, tension artérielle en hausse, pupilles dilatées, transpiration abondante. « La personne peut sembler très active et parler beaucoup, mais elle est sous l'effet de stimulants qui exercent une forte pression sur le système nerveux et le cœur. »
« La plupart des personnes que nous avons examinées venaient des fronts », affirme le médecin. « Elles semblaient presque anesthésiées et ne ressentaient pas la douleur, même avec des blessures graves, comme une amputation de la jambe ou une blessure dans une zone particulièrement sensible. » Un blessé par balle sous l'effet de ces substances ne souffre pas nécessairement comme un blessé sobre, précise-t-il, même si la perception de la douleur varie d'une personne à l'autre.
Ces produits ne sont pas des antidouleurs, insiste-t-il, mais ils peuvent rendre le blessé moins attentif aux signaux de son corps, du moins dans un premier temps. Excité ou confus, il peut mal mesurer la gravité de sa blessure, tarder à demander de l'aide, et, en cas de privation de sommeil et d'épuisement, ne pas se rendre compte qu'il perd beaucoup de sang ou que son état s'aggrave. « Toute blessure par balle doit être considérée comme une urgence médicale », rappelle-t-il.
Le chabou et le Captagon stimulent fortement le système nerveux, et le qat contient lui-même un stimulant, la cathinone, explique le médecin. Associés, leurs effets s'additionnent. Palpitations, tremblements, maux de tête, vertiges, parfois douleurs thoraciques ou difficultés respiratoires. Sur le plan psychologique, il observe nervosité, emportements, anxiété et insomnie, et dans les cas graves méfiance excessive, hallucinations et comportements agressifs. Quand l'effet retombe viennent l'épuisement, la dépression et les troubles du sommeil.
« Il n'est donc pas surprenant que de nombreux combattants houthis continuent de se battre sans mesurer pleinement les risques ou restent éveillés pendant plusieurs jours », estime-t-il. Au-delà de la dépendance, ces produits peuvent provoquer des complications mortelles, et toute douleur thoracique, difficulté respiratoire, convulsion ou perte de connaissance impose d'appeler les secours sans attendre, souligne-t-il.
Un combattant engagé dans les rangs houthis a confirmé à L'Appel que les responsables du mouvement placent les hommes dans des positions particulièrement dangereuses. « Pour qu'ils continuent à se battre sans reculer, on leur fournit du qat et différentes substances stupéfiantes. Ils tiennent avec très peu de nourriture, parfois quelques fruits, des biscuits ou des jus, car le qat et les drogues coupent l'appétit », a-t-il affirmé. Ces témoignages n'ont pas pu être vérifiés de manière indépendante, et les Houthis n'ont pas réagi.
Le trafic, lui, est documenté. En juin 2025, les autorités yéménites ont saisi 1,5 million de comprimés de Captagon dans un camion frigorifique parti de Sanaa en direction de l'Arabie saoudite, selon le consortium de journalistes d'investigation OCCRP. Le gouvernement accuse les Houthis de financer leur effort de guerre grâce à la drogue, ce qu'ils démentent.
« Ils semblaient presque anesthésiés et ne ressentaient pas la douleur, même amputés. »
- Un médecin yéménite, à L'Appel
Des civils sous les missiles
Les pertes ne se limitent pas aux combattants. Le 5 septembre, un missile balistique tiré par les Houthis a frappé un autobus de voyageurs et un camion sur la route de Hijat al-Abd, qui relie Taïz au sud du pays, tuant au moins quatre civils et en blessant neuf, selon l'agence officielle Saba, citée par Al Jazeera et The National. La Coalition yéménite de surveillance des violations des droits humains (Rasd) fait état de quinze civils tués ou blessés dans les attaques contre des véhicules civils sur cet axe.
La même semaine, les rebelles ont tiré 14 missiles balistiques et lancé des drones sur les zones côtières de Taïz et de Hodeïda, selon le ministère yéménite des Affaires sociales, qui évoque des milliers de déplacés. Près de 1 800 familles ont fui en moins de 48 heures. Pour la coalition Rasd, de telles attaques violent les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution du droit international humanitaire.
Le 3 septembre, l'école Amr ibn al-As, dans la province de Lahij, avait été bombardée, faisant trois morts et quatre blessés parmi les civils, un bombardement que l'armée gouvernementale impute aux Houthis. Au total, 1 078 personnes ont été tuées ou blessées au Yémen entre le 24 août et le 8 septembre, toutes parties confondues, selon l'Organisation mondiale de la santé, citée par Al Jazeera.
Les attaques débordent les frontières. En Arabie saoudite, 73 civils, dont des femmes et des enfants, ont été blessés par des tirs houthis visant Abha, Khamis Mushait, Jizan et Najran, a déclaré le 8 septembre le porte-parole de la coalition, le général Turki al-Maliki.
Un autobus de voyageurs frappé par un missile balistique sur la route de Taïz.
Ce que documentent les rapports internationaux
Les organisations de défense des droits humains décrivent un système de répression installé dans les zones rebelles. Dans son rapport mondial 2026, Human Rights Watch relève que 69 employés des Nations unies étaient détenus par les Houthis en décembre 2025, dont certains depuis 2021 et 2023. Depuis le 31 mai 2024, les rebelles ont arrêté et fait disparaître des dizaines de personnes, employés de l'ONU, d'ambassades, d'ONG ou d'entreprises privées, la plupart sans contact avec leur famille ni avocat, tout en les accusant d'« espionnage ».
Les Houthis détiennent aussi arbitrairement des journalistes, ont fermé ou saisi des médias et imposent désormais aux femmes de voyager accompagnées d'un parent masculin, le mahram, ou munies d'une autorisation écrite de leur tuteur, une règle qui n'existait pas auparavant, selon HRW. En janvier 2024, un tribunal houthi a condamné 32 hommes, dont neuf à mort, à l'issue d'un procès collectif jugé inéquitable.
L'organisation accuse également les rebelles d'avoir intensifié le recrutement d'enfants soldats, au nom de la défense de la Palestine. Tout au long de la guerre, les Houthis comme la coalition dirigée par l'Arabie saoudite ont commis de graves violations contre les enfants, et des attaques indiscriminées ont détruit écoles et hôpitaux, tuant ou blessant des milliers de mineurs.
Les mines posées par les Houthis continuent de tuer. Dans le village d'al-Shaqb, sur la ligne de front de Taïz, 40 incidents ont fait 32 morts et 27 blessés, dont des femmes et des enfants, entre août 2024 et juin 2025, selon la mission de l'ONU en appui à l'accord de Hodeïda (UNMHA). L'armée gouvernementale accuse aussi les rebelles de semer des mines interdites dans la province de Lahij.
Hors du Yémen, HRW juge que les tirs de drones et de missiles houthis contre Israël, dont l'aéroport Ben Gourion, visé à plusieurs reprises depuis 2023, pourraient avoir été indiscriminés et devraient faire l'objet d'enquêtes pour crimes de guerre. En juillet 2025, les rebelles ont coulé deux navires marchands en mer Rouge, le Magic Seas et l'Eternity C, tuant et blessant des marins et détenant arbitrairement six rescapés.
Ces violations restent quasiment impunies. Depuis la suppression, en octobre 2021, du mandat du Groupe d'éminents experts du Conseil des droits de l'homme, aucun mécanisme international indépendant ne surveille la situation au Yémen, souligne HRW.
69 employés de l'ONU détenus, des enfants enrôlés, des mines dans les villages. Le bilan que dresse Human Rights Watch.
Onze ans d'intervention, un adversaire plus fort
L'Arabie saoudite est entrée en guerre au Yémen en mars 2015 à la tête d'une coalition, avec un objectif affiché, déloger les Houthis de Sanaa et rétablir le gouvernement reconnu. Onze ans plus tard, les rebelles contrôlent toujours la capitale et l'essentiel du nord peuplé.
Loin de les affaiblir, la décennie de guerre les a transformés. De milice régionale, ils sont devenus une force capable de frapper la navigation internationale en mer Rouge, puis le territoire saoudien lui-même. Riyad a récemment intercepté six missiles balistiques visant Yanbu et Taëf, selon Al Jazeera.
Le royaume semble aujourd'hui peu disposé à renvoyer ses propres soldats au sol. « Malgré tout, le Yémen reste une société tribale », souligne Baraa Shiban, chercheur au Royal United Services Institute (RUSI), qui juge un déploiement terrestre saoudien peu probable et s'attend plutôt à des frappes aériennes. Une source militaire du Golfe a confirmé à L'Appel que la bataille au sol relevait du gouvernement yéménite, avec un appui saoudien logistique, militaire et financier.
Le soutien extérieur reste mesuré. Rachad al-Alimi a demandé une aide militaire américaine lors d'un échange avec Donald Trump, qui ne s'y est pas engagé, selon Arab News. Riyad a signé en août un pacte de défense avec la Turquie et le Pakistan, dont les chefs militaires se sont réunis en urgence le 25 septembre.
Riyad fournit l'argent et les avions. Les hommes, on les demande aux Yéménites.
Une légitimité qui ne paie plus
Le principal obstacle à la mobilisation tient peut-être moins aux armes qu'aux salaires. Depuis le transfert de la Banque centrale de Sanaa à Aden en 2016, le système de paie publique s'est fracturé en deux juridictions concurrentes. Des centaines de milliers d'agents perçoivent des salaires retardés, partiels ou suspendus depuis près d'une décennie, selon un rapport d'Oxfam publié en avril 2026. Plus de 170 000 enseignants n'ont pas été payés régulièrement depuis des années, et certains salaires mensuels sont tombés entre 30 et 70 dollars.
Selon le plan de réponse humanitaire de l'ONU pour 2026, plus de 22 millions de personnes ont besoin d'assistance et 18,3 millions souffrent d'insécurité alimentaire aiguë. L'ONU réclame 2,16 milliards de dollars pour y répondre.
Dans ces conditions, l'engagement volontaire pose une question simple. Qui paiera la solde, qui prendra en charge les blessés, qui fera vivre les familles des morts ? Le discours présidentiel ne répond pas à ces questions.
Plus de 22 millions de Yéménites dépendent de l'aide. C'est à eux qu'on demande de prendre les armes.
Un camp divisé jusqu'au sommet
L'appel à l'unité nationale intervient aussi dans un camp profondément fracturé. En janvier, Rachad al-Alimi a limogé du Conseil présidentiel le chef séparatiste sudiste Aïdarous al-Zoubaïdi, et l'a déféré à la justice pour « haute trahison » après sa proclamation d'une transition vers l'indépendance du Sud, selon Al Jazeera. Des frappes de la coalition ont visé les forces de son Conseil de transition du Sud.
Quelques mois plus tôt, quatre membres du Conseil présidentiel accusaient déjà Rachad al-Alimi de monopoliser les décisions, selon l'Arab Gulf States Institute. Un diplomate occidental cité par Crisis Group résumait le déséquilibre. Les messages des puissances régionales descendent vers le Conseil, mais les avis du Conseil ne remontent pas.
Ce que vise vraiment l'appel
Le pari présidentiel n'est pas dénué de logique. Dans une société tribale, la mobilisation peut attirer des tribus et des chefs locaux, et l'amnistie vise à fissurer les rangs houthis. Elle offre aussi à Riyad un substitut à l'envoi de ses propres troupes.
Mais aucun des éléments réunis ne dessine une stratégie de reconquête. L'armée n'a ni l'ordre ni les moyens d'avancer, les salaires ne sont pas garantis, le commandement reste éclaté, et l'allié saoudien privilégie les frappes aériennes et la protection de ses installations pétrolières. Dans ce cadre, l'afflux de recrues risque surtout d'alimenter une guerre d'usure, sans modifier l'équilibre qui s'est installé depuis 2015.
En 1962, la révolution du 26 septembre avait renversé l'imamat au nom de la République et de la dignité des Yéménites. Soixante-quatre ans plus tard, son anniversaire sert de tribune à un appel aux armes lancé à une population affamée. Reste à savoir combien de Yéménites répondront à un État qui leur demande leur vie avant de leur avoir garanti leur salaire.






