Mediapart attribue au président du RN des messages antisémites et complotistes écrits à 17 et 18 ans. Jordan Bardella crie au faux et porte plainte. Le journal promet de publier ses pièces.
Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, a déposé une plainte en diffamation contre Mediapart, qui lui attribue des dizaines de messages privés aux accents antisémites et complotistes datant de 2013 à 2015, lorsqu'il débutait au Front national. Il affirme qu'il s'agit de « faux grossiers ».
Le site d'investigation, qui a publié son enquête lundi après-midi, assure avoir authentifié ces écrits, y compris sur le plan technique. Ses journalistes se disent prêts à rendre publics les documents en leur possession si la contestation se poursuit.
L'affaire éclate à quelques mois de l'élection présidentielle de 2027. Marine Le Pen, candidate du RN, a toujours présenté Jordan Bardella comme son futur Premier ministre en cas de victoire.
Aucune décision de justice ne permet, à ce stade, de trancher entre la version du média et celle de l'eurodéputé.
« Faux grossiers » pour Bardella, pièces « authentifiées » pour Mediapart. La justice devra trancher.
Des messages attribués à un militant de 17 ans
Selon Mediapart, les échanges débutent à l'été 2013. Jordan Bardella, qui avait adhéré au FN l'année précédente, fêtera ses 18 ans le 13 septembre suivant. Le journal décrit un « antisémitisme obsessionnel » et un jeune homme « totalement aligné » sur les thèses d'Alain Soral, essayiste plusieurs fois condamné pour des propos antisémites.
Dans l'un des messages publiés, reproduits avec leurs fautes d'orthographe, l'auteur affirme que « toutes les banques sont détenues par des Juifs » et que « le juif doit dominé les autres peuples, les écraser et les voler ». Il ajoute qu'« un sioniste est forcément juif » et cite l'essayiste Bernard-Henri Lévy et l'ancien conseiller présidentiel Jacques Attali comme exemples. Il évoque enfin la volonté supposée d'imposer « un Nouvel Ordre Mondial dominé par Israël ».
En septembre 2013, le jeune militant aurait aussi jugé les analyses d'Alain Soral « justes car tout se vérifie dans les faits », selon Mediapart. Le journal le présente comme un promoteur de l'humoriste Dieudonné, lui aussi condamné à plusieurs reprises, dont il aurait salué le « vrai combat d'idées ».
D'autres messages visent des ministres du gouvernement de François Hollande. Leur auteur y regrette que les portefeuilles « les plus importants » reviennent à des personnes pour qui « Israël et l'intérêt bancaire priment sur les intérêts français ». Laurent Fabius, alors aux Affaires étrangères, Pierre Moscovici, à l'Économie, et Manuel Valls, à l'Intérieur, sont nommément ciblés. Pierre Moscovici est associé à une référence à « Moïse ». Les noms de Goldman Sachs, Rothschild et Lehman Brothers apparaissent également.
Banques, sionisme et « Nouvel Ordre Mondial ». Les messages publiés reprennent les codes du complotisme antisémite.
Une enquête de plusieurs mois, selon Mediapart
Le journal affirme avoir travaillé plusieurs mois sur « des dizaines de conversations écrites », tirées d'une base documentaire plus large et complétée par des témoignages. Il s'agit, selon lui, de courriels échangés dans des listes de diffusion plus ou moins larges et de conversations sur des messageries.
« Nous n'avons pas reçu des captures de messageries WhatsApp vendredi pour une publication lundi », a déclaré mardi sur franceinfo Antton Rouget, l'un des deux auteurs de l'enquête avec Alexandre Berto. Les investigations ont débuté avant l'été et les éléments ont été recoupés auprès de sources humaines, a-t-il précisé.
Le journaliste a indiqué que Jordan Bardella avait été contacté samedi, bien avant la publication, et qu'une rencontre lui avait été proposée. « S'il y a des contestations » répétées, « nous publierons les documents que nous avons en notre possession », a-t-il prévenu. Quant à la plainte, « on n'est pas au-dessus des lois », a-t-il ajouté, en se disant « tout à fait prêts ».
Mediapart affirme détenir des courriels et des messages authentifiés, et menace de les publier.
Un démenti catégorique
Dans une réponse écrite adressée dimanche à Mediapart, Jordan Bardella a contesté « formellement » avoir tenu, « en public comme en privé, par oral ou par écrit », des propos racistes ou antisémites. Les éléments présentés sont « nécessairement de faux grossiers », a-t-il écrit, dénonçant « une véritable opération de barbouzerie ». Il a fait valoir qu'il était encore mineur à l'été 2013 et qu'il n'était pas alors un militant actif.
Après la publication, il a accusé sur X « une certaine presse militante » de vouloir « déstabiliser la campagne présidentielle » et porter atteinte à son honneur, au moment où, selon lui, « la victoire de nos idées n'a jamais été aussi proche ». Lundi soir sur CNews, il a qualifié les propos de « parfaitement délirants » et confirmé le dépôt d'une plainte en diffamation. Il a poursuivi sa défense mardi matin sur RTL.
« Ces propos orduriers relèvent du délire. »
- Jordan Bardella, sur CNews
Le RN fait bloc
Marine Le Pen a pris la défense de son dauphin lundi, en marge du salon professionnel de la construction Batimat, à Paris, tout en reconnaissant ne pas avoir lu l'article. « Aucune personne normalement constituée ne peut croire à cette dinguerie », a-t-elle déclaré, évoquant une « barbouzerie ». Mardi, elle a assuré que le parti n'allait « pas se laisser faire » et entendait « contre-attaquer ».
Le porte-parole du groupe RN à l'Assemblée, Thomas Ménagé, a affirmé sur France 2 que « ni le Jordan Bardella d'aujourd'hui ni le Jordan Bardella d'il y a 10 ans » n'auraient pu tenir de tels propos. Il a dénoncé « un coup monté » survenu après les sénatoriales et prédit que l'affaire allait « faire pschitt ». Il a rappelé que Mediapart avait appelé à voter pour Jean-Luc Mélenchon en 2022.
Le député Matthias Renault a parlé d'« une boule puante ». Son collègue Julien Odoul s'en est pris au fondateur de Mediapart, Edwy Plenel, en lui prêtant des propos sur l'attentat des Jeux olympiques de Munich, une affirmation qualifiée d'inexacte par franceinfo.
La gauche réclame une démission
La secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, a exigé que Jordan Bardella « démissionne de toutes ses fonctions », voyant en lui « un antisémite obsessionnel » sous les traits du défenseur autoproclamé des Français juifs.
Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a estimé que l'on comprenait « mieux aujourd'hui » pourquoi Jordan Bardella avait pu dire que Jean-Marie Le Pen n'était pas antisémite. Le député LFI Paul Vannier a réclamé son exclusion du parti, tandis que Jean-Luc Mélenchon a condamné des propos relevant, selon lui, du complotisme et de l'antisémitisme le plus absurde. Le coordinateur insoumis Manuel Bompard y voit une illustration des racines idéologiques du RN.
Le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a dénoncé des « enfants spirituels de Le Pen » qui « ne changeront jamais ». L'ancien ministre Aurélien Rousseau, soutien de Raphaël Glucksmann, a évoqué une « pente antisémite » qui finit par ressortir « malgré les couches et les couches de vernis ».
Le gouvernement et le Crif montent au créneau
La ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, a jugé ces écrits « d'une immense gravité » s'ils étaient avérés, estimant qu'ils rappelaient « la nature profonde de l'extrême droite ». Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a pour sa part estimé que l'antisémitisme faisait partie de l'histoire du parti, selon Euronews.
Le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) y voit « une illustration des limites de la dédiabolisation » du RN. Son président, Yonathan Arfi, a jugé que le parti, « refuge des identitaires et des complotistes, n'a pas fondamentalement changé ». Thomas Ménagé a répliqué que le Crif « se trompe de combat » et ne représente pas tous les Français juifs.
Pour le Crif, l'affaire illustre « les limites de la dédiabolisation ».
L'ombre de Soral et de Chatillon
Mediapart replace ces messages dans l'environnement militant de l'époque. Né en Seine-Saint-Denis, Jordan Bardella, alors lycéen à Saint-Denis, rejoint le FN en 2012, quelques mois après l'arrivée de Marine Le Pen à sa tête. Il prend la direction de la fédération départementale à l'été 2014, avant d'être élu conseiller régional d'Île-de-France en 2015.
Selon le journal, il est alors sous l'influence de Frédéric Chatillon, ancien chef du Groupe union défense (GUD) et figure des liens entre le FN et Égalité & Réconciliation, le site d'Alain Soral. Il a un temps été en couple avec sa fille. Le Monde rapporte aussi le parcours de François Paradol, proche du jeune militant à l'époque et toujours dans son entourage, et de Donatien Véret, l'un de ses collaborateurs, qui avait recommandé dans un document interne la lecture d'un livre d'Alain Soral. Ces éléments de contexte ne prouvent pas, à eux seuls, que Jordan Bardella soit l'auteur des messages.
Le RN s'efforce depuis 2011 de se défaire de l'héritage de Jean-Marie Le Pen, exclu du parti par sa fille après des propos antisémites. Depuis les attaques du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, le parti se présente comme un rempart contre l'antisémitisme. Jordan Bardella s'est rendu à Jérusalem en 2024, où il a rencontré Benjamin Netanyahu et visité en privé le mémorial de Yad Vashem.
La plainte en diffamation ouvre une procédure qui peut prendre des mois avant une éventuelle audience. D'ici là, Mediapart laisse planer la menace de nouvelles publications.






