À Besançon, plus d'un ménage sur deux ne compte qu'une seule personne, et la vie en solo progresse chez les plus de 55 ans. Au milieu de ces portes closes, une association propose d'écouter ceux que personne n'a encore entendus.
36 460. C'est le nombre de logements bisontins où, le soir venu, une seule personne tourne la clé.
Une ville de portes closes
Besançon comptait 118 489 habitants en 2023, répartis dans 64 378 ménages, selon le recensement de l'Insee. Parmi eux, 36 460 ne se composent que d'une seule personne. Plus d'un foyer sur deux, 56,6 % exactement, abrite quelqu'un qui vit seul.
Derrière ce chiffre se cache une majorité féminine. La ville compte 20 788 femmes vivant seules, soit 32,3 % des ménages, contre 15 672 hommes, soit 24,3 %. Dans la capitale comtoise, la solitude domestique se conjugue d'abord au féminin.
À Besançon, plus d'un ménage sur deux ne compte qu'une seule personne.
Plus les années passent, plus la maison se vide
L'âge accentue le phénomène. En 2023, 39,5 % des Bisontins de 55 à 64 ans vivaient seuls, 43 % des 65 à 79 ans et 55,7 % des 80 ans et plus. Au-delà de 80 ans, plus d'une personne sur deux n'a plus personne sous son toit.
La tendance s'installe. Chez les 55-64 ans, la part des personnes seules est passée de 34,2 % en 2012 à 37 % en 2017, puis à 39,5 % en 2023. Chez les 65-79 ans, elle a grimpé de 37,9 % à 40,2 %, puis à 43 %. Seuls les plus âgés échappent à cette progression. Chez les 80 ans et plus, la proportion a reculé, de 59,3 % en 2012 à 57,3 % en 2017, puis à 55,7 %.
En onze ans, la vie en solo a gagné plus de cinq points chez les 55-79 ans.
Seul chez soi, seul au monde ?
Ces statistiques ont leurs limites. Vivre seul signifie occuper un logement sans personne d'autre, pas forcément souffrir de solitude. À l'inverse, on peut vivre entouré des siens et se sentir profondément seul. Les 55,7 % d'octogénaires vivant seuls ne sont pas autant de personnes isolées.
Le sentiment de solitude, lui, se mesure autrement. À l'échelle nationale, près d'un Français sur quatre (24 %) se sent seul, selon la quinzième étude de la Fondation de France sur les solitudes, publiée en janvier 2026 à partir d'une enquête du Crédoc menée en juillet 2025 auprès de plus de 3 000 personnes. Environ 12 % des Français sont en situation d'isolement relationnel. Dans les grandes agglomérations comme Besançon, 28 % des habitants disent se sentir seuls, contre 21 % à la campagne.
La solitude n'est pas toujours l'absence de monde autour de soi. C'est souvent l'absence de quelqu'un à qui raconter. Une vie entière de souvenirs peut rester muette, faute d'une oreille disponible pour l'entendre. La Fondation de France le souligne à sa manière. Le sentiment de solitude recule nettement lorsque la personne devient à son tour quelqu'un qui contribue et qui transmet, et les associations offrent parfois les seuls liens stables du quotidien.
La solitude, c'est souvent l'absence de quelqu'un à qui raconter.
Une bougie dans l'angle
Dans cette obscurité, une petite flamme tente de percer, dans un coin de la ville. Elle porte le nom de Place aux histoires.
Le 14 octobre, cette association bisontine organise un nouvel atelier collectif de partage de récits de vie. Il s'inscrit dans le projet « Histoires de Bisontins venus d'ailleurs », coordonné par l'une de ses fondatrices. Cette fois, pour diversifier les parcours recueillis, elle veut entendre des personnes qui ont vécu une migration et qui ont aujourd'hui plus de soixante ans.
Précisément ceux que les chiffres désignent. Des aînés, parfois seuls, porteurs d'histoires qui n'attendent peut-être qu'une question pour être racontées.
Le 14 octobre, Place aux histoires tend l'oreille aux aînés venus d'ailleurs.
Faire bouger les regards
Le projet est né de l'initiative de bénévoles de l'association. Leur conviction tient en une phrase. Une société fondée sur la diversité des racines, des cultures et des parcours est une société plus riche. Encore faut-il le montrer.
L'idée est donc de recueillir et de partager des histoires de personnes ayant vécu une migration, récente ou ancienne, de leur donner la parole et de valoriser ce qu'elles ont vécu. L'objectif affiché est de changer le regard porté sur les personnes immigrées et de déconstruire certaines représentations.
Place aux histoires, créée à Besançon, s'est donné pour mission plus large d'encourager le recueil et le partage des récits de vie. L'association veut tisser des liens entre générations, cultures et milieux sociaux, et soutenir l'estime de soi et la dignité des personnes en reconnaissant la valeur de chaque histoire.
Une vie se recueille en plusieurs temps
Rien n'est laissé au hasard. D'abord, un groupe de volontaires est formé à la collecte, à la posture d'écoute, aux questions éthiques et aux aspects techniques de l'enregistrement.
Viennent ensuite deux ou trois ateliers collectifs. Collecteurs et Bisontins venus d'ailleurs y apprennent à se connaître et partagent des souvenirs en réciprocité. Chacun raconte, chacun écoute. Puis vient le temps du tête-à-tête. Chaque collecteur recueille ce que la personne souhaite dire de son histoire, avant de le retranscrire par écrit.
Au bout du chemin, un livre, si les personnes concernées l'acceptent, et probablement une exposition. L'association espère ainsi toucher ceux qui ne sont pas spontanément convaincus de ce que l'interculturalité apporte à la société. Une restitution sonore est aussi en préparation avec Radio Sud Besançon.
Le projet associe les ateliers sociolinguistiques des Maisons de quartier de Besançon, l'association Franche Sylvanie et Radio Sud Besançon. Il bénéficie du soutien financier du Fonds pour le développement de la vie associative (FDVA) et du groupe de protection sociale AG2R La Mondiale.
Formation, ateliers, tête-à-tête, puis un livre et une exposition. Chaque étape suppose l'accord de celui qui raconte.
Le soir où la langue n'a plus compté
Pour comprendre ce que la flamme peut éclairer, il faut revenir au 1er juillet dernier. Ce soir-là, dans une petite salle bisontine, les tables sont disposées en îlots. Au centre de chacune, un petit tas de cartes retournées. Sur chacune, une question sur l'enfance.
Bénévoles nés en France et apprenants de français sont assis côte à côte, sans estrade ni hiérarchie. Personne n'est professeur, personne n'est élève. Tous ne parlent pas couramment le français. Tous vont pourtant parler.
L'idée de cette soirée revient à Christian et Louise, deux bénévoles. Louise a une mère d'origine roumaine. Christian enseigne depuis des années le français aux étrangers dans un atelier sociolinguistique coordonné notamment par Fannie. Tous deux voulaient aller au-delà de la grammaire. « Depuis que je donne des cours de français, je n'ai rencontré que des gens avec qui je me sens bien », confie Christian. Pour lui, la peur de l'autre naît souvent de ne l'avoir jamais rencontré.
Une règle avant toute chose
Avant de retourner la première carte, une règle est posée. Chaque histoire appartient à celui qui la raconte. Tout ce qui est recueilli lui est d'abord rendu, par écrit ou en audio, et rien ne sera publié sans son accord explicite.
Christian explique pourquoi il n'y a pas de discussion possible. Il se souvient d'un homme originaire d'une région de Russie, en fauteuil roulant, dont il avait enregistré et transcrit le témoignage. Au moment de le lui renvoyer, l'homme a refusé toute diffusion. Il craignait pour sa vie. Le récit est resté dans un tiroir, et c'était la bonne décision. « Que vous soyez en sécurité quand vous exposez », résume le bénévole.
Une histoire restée dans un tiroir, parce que la raconter aurait pu coûter une vie.
Revenir à dix ans
L'animatrice demande alors à chacun de fermer les yeux, s'il le souhaite, et de revenir à ses dix ans. Où était-on ? Comment était-on habillé ? À quoi ressemblaient les journées ? Un bref silence s'installe. Puis les cartes se retournent, et les tables s'animent.
À l'une d'elles, il est question de musique. Un participant venu du Yémen avoue un faible pour Jennifer Lopez. Sa voisine, malicieuse, lui demande si c'est bien la musique qu'il aimait, ou plutôt les danseuses des clips. Il sourit, maintient que c'est la musique, sourit encore, puis parle d'un DJ et des morceaux qu'une camarade lui faisait écouter.
À une autre table, deux maisons d'enfance prennent forme. Le premier participant décrit la sienne avec des mots qu'il cherche parfois, une maison modeste, une petite cour, un emplacement pour garer une voiture. Le second renonce aux phrases et prend la craie. Au tableau, il trace un plan, des lignes droites, le toit, une seule pièce principale où toute la famille dormait. Deux maisons, deux façons de les montrer, et soudain toute la table les voit.
L'un a décrit sa maison avec des mots hésitants, l'autre l'a dessinée à la craie. Tout le monde a vu les deux.
La dynamite, les étoiles et la boue
Les souvenirs des bénévoles français se mêlent à ceux des autres. L'un a grandi en bordure de ville, au pied d'une pente où l'on creusait un boulevard. Chaque jour, les enfants s'arrêtaient pour regarder les ouvriers. Avant chaque tir de dynamite, ceux-ci leur criaient de s'abriter derrière les rochers. « C'était extraordinaire. Ni casque, ni barrière », raconte-t-il. Un autre participant se souvient d'avoir mis le feu à sa maison à dix ans, avant de se cacher trois jours.
Un participant a grandi si haut dans la montagne qu'il croyait pouvoir toucher les étoiles. Il y est monté seul, une ou deux fois, sans que ses parents le sachent. Un autre parle de la boue dans laquelle on se baignait enfant. Propre, insiste-t-il. Pas sale, propre. La table rit doucement.
En fin de soirée, une femme arrivée avec un mal de tête se dit ravie d'être venue. « On est le meilleur des médicaments », lance un participant. On chante joyeux anniversaire, sans trop savoir pour qui. Une feuille circule pour que ceux qui le souhaitent laissent un contact et poursuivent l'aventure en petit comité.
Ce que les récits révèlent
Pour beaucoup de personnes arrivées en France, le quotidien se résume à des démarches, des cours de langue et des rendez-vous administratifs. On y est un dossier, rarement une histoire. Les ateliers de Place aux histoires inversent la perspective. Ils montrent ce que les statistiques ne disent pas, une enfance au Yémen, une maison d'une seule pièce, une montagne qui touche les étoiles.
Surtout, ils fonctionnent dans les deux sens. Le bénévole bisontin qui raconte la dynamite de son enfance livre autant de lui-même que le participant venu d'ailleurs. C'est dans cet échange que se joue l'essentiel. Chacun découvre chez l'autre une enfance qui ressemble étrangement à la sienne.
Le 14 octobre, la bougie brûlera de nouveau. Les bénévoles y attendent de nouveaux visages, et en particulier ceux qui ont franchi le cap de la soixantaine. Dans une ville où tant de portes se referment chaque soir sur une seule personne, une histoire racontée à quelqu'un qui écoute n'est peut-être pas grand-chose. Mais c'est exactement ce qui manque.






