Au Yémen, l'armée gouvernementale tient ses lignes sans pouvoir avancer. À Washington, le chef de la diplomatie saoudienne vient chercher un soutien que la Maison Blanche lui refuse jusqu'ici.
L'Arabie saoudite attend encore des livraisons d'armes et d'équipements militaires occidentaux, défensifs et offensifs, avant de lancer une vaste campagne contre les rebelles houthis du Yémen, qui visera en priorité le détroit de Bab el-Mandeb, a indiqué à L'Appel une source militaire du Golfe.
Cette source, qui a requis l'anonymat faute d'être autorisée à s'exprimer publiquement, a ajouté que le royaume continuait dans l'intervalle de frapper des cibles houthies « dans plusieurs villes yéménites ». Elle n'a précisé ni l'origine exacte des livraisons attendues ni leur calendrier.
Interrogée sur une éventuelle marche vers Sanaa, aux mains des Houthis depuis 2014, elle a écarté cette hypothèse. « La guerre se concentrera essentiellement sur le détroit de Bab el-Mandeb », a-t-elle déclaré. « Les combats au sol relèvent du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale, que l'Arabie saoudite soutient sur les plans logistique, militaire et financier pour qu'il puisse gagner du terrain. La décision finale appartient aux deux pays, qui partagent un même destin. »
La guerre se concentrera essentiellement sur le détroit de Bab el-Mandeb.
- Une source militaire du Golfe, à L'Appel
Une armée contrainte de rester sur ses positions
Sur le terrain, le front semble figé. « Les forces yéménites restent sur la défensive et sont incapables d'avancer sur de nombreux fronts », a déclaré à L'Appel une source militaire yéménite. « Quand elles perdent une position, elles se battent pour la reprendre. On est dans une logique d'attaques et de replis avec les Houthis, sans aucune percée qui permettrait de parler d'une progression vers Sanaa. »
Les frappes de drones de l'armée permettent certes des opérations ciblées, mais elles ne suffisent pas à faire bouger les lignes, selon cette source. « Les Houthis, eux, cherchent à avancer. L'armée n'en a pas le droit. Les unités doivent se contenter de défendre leurs positions, sans couverture aérienne ni appui terrestre qui leur permettraient de progresser », a-t-elle expliqué, sans dire de qui émanait cette consigne.
Ce témoignage rejoint le constat dressé le 21 septembre par Reuters. Selon l'agence, les forces gouvernementales restent largement sur la défensive face à la poussée houthie vers les hauteurs de Kahboub, entre les provinces de Taëz et de Lahij, qui surplombent les routes côtières menant au détroit.
Les Houthis cherchent à avancer. L'armée n'en a pas le droit.
- Une source militaire yéménite, à L'Appel
L'armée revendique 71 opérations et 321 rebelles hors de combat
Le porte-parole de l'armée gouvernementale, le colonel Majed Abdallah al-Nouzaili, a affirmé pour sa part que ses forces avaient mené 71 opérations « ciblées et précises » contre les Houthis dans plusieurs provinces. Elles ont visé, selon lui, des unités aériennes et de drones, des tireurs embusqués, des pièces d'artillerie et des lance-roquettes multiples.
Des véhicules de transport de troupes, des renforts, des rampes de lancement de missiles et des dépôts d'armes ont été détruits ou endommagés, a-t-il ajouté. Le porte-parole fait état de 321 combattants houthis tués ou blessés, sans autre précision, ainsi que de la mort, dans la province de Taëz, de quatre experts iraniens chargés de la mise en œuvre de drones et de missiles.
Ces chiffres n'ont pas pu être vérifiés de source indépendante.
Guerre des récits autour du marché de Mafraq Maweyah
Dans un communiqué diffusé sur X, l'armée a démenti toute implication dans la frappe qui a touché dans la nuit le marché de Mafraq Maweyah, dans la province de Taëz, et accusé les Houthis de « travestir les faits » en lui imputant des attaques contre des civils. Le marché a été visé par l'aviation saoudienne. Riyad n'a pas commenté.
L'armée accuse à son tour les rebelles d'avoir bombardé le 3 septembre l'école Amr ibn al-As, dans le district d'al-Madaraba et Ras al-Ara, province de Lahij. Trois civils avaient été tués et quatre blessés, et le bâtiment lourdement endommagé, selon le communiqué. Elle leur reproche aussi de semer sur les routes et dans les rues de Lahij des mines interdites par le droit international.
Washington aide, sans frapper
Riyad se heurte à la prudence de son allié américain. L'administration de Donald Trump fournit au royaume du renseignement et une aide au ciblage, mais n'envisage pas pour l'heure de frapper elle-même les Houthis, ont indiqué le 11 septembre deux responsables américains à ABC News. Le chef du Commandement central américain (Centcom), l'amiral Brad Cooper, s'est rendu en Arabie saoudite pour s'entretenir avec des responsables du royaume.
Riyad a fait savoir à Washington qu'il se tenait prêt à lancer une vaste opération, y compris sans participation américaine directe, mais n'avait pas encore arrêté sa décision, selon la chaîne. Un responsable américain a précisé que la priorité des États-Unis restait la liberté de navigation en mer Rouge, les partenaires régionaux devant assumer l'essentiel de la charge. Cette position pourrait évoluer si la menace sur le trafic maritime s'aggravait, ajoute ABC News.
Le prince héritier Mohammed ben Salmane a demandé à Donald Trump, lors de deux entretiens téléphoniques, de frapper les Houthis alors que ceux-ci avançaient vers Bab el-Mandeb, a rapporté le même jour Barak Ravid pour le site Axios. Washington a refusé. Selon Axios, le désaccord ne se limite pas au Yémen et touche aussi à la protection des routes maritimes, alors que la navigation est déjà perturbée dans le détroit d'Ormuz.
Plusieurs dizaines de militaires américains sont déployés en Arabie saoudite, où ils fournissent renseignement, aide au ciblage et soutien logistique aux forces saoudiennes, sans prendre part aux frappes, a rapporté le 25 septembre le Washington Post. Les Houthis ont profité de la guerre menée par les États-Unis contre l'Iran pour étendre leur emprise au Yémen, selon le quotidien.
Riyad réclame des frappes, Washington fournit des renseignements sur les cibles.
Faisal ben Farhan à Washington
Le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal ben Farhan, est arrivé à Washington pour s'entretenir avec le secrétaire d'État Marco Rubio, a annoncé la diplomatie saoudienne, selon Reuters et Al Arabiya. Au menu, les relations bilatérales et « les principaux développements régionaux et internationaux ». Le ministre arrive de New York, où il participait à l'Assemblée générale des Nations unies.
Washington a déjà opposé une fin de non-recevoir à une demande saoudienne de frappes, selon le quotidien Haaretz. Rien n'a filtré à ce stade de ces entretiens, qui interviennent alors que Riyad s'efforce de rallier un soutien international plus large face aux attaques houthies.
Londres, Paris et Islamabad en soutien
D'autres capitales apportent leur concours sans entrer dans les combats. Le Premier ministre britannique Andy Burnham a autorisé le déploiement d'un avion ravitailleur Voyager de la Royal Air Force pour ravitailler en vol des appareils saoudiens, dans le cadre d'un soutien défensif limité dans le temps, a rapporté le 21 septembre l'Associated Press.
La France a confirmé l'envoi de forces chargées de protéger le principal terminal pétrolier de Yanbu, sur la mer Rouge, tout en assurant ne pas entrer en guerre, selon Al Jazeera le 27 septembre. Yanbu est le point d'arrivée de l'oléoduc Est-Ouest, qui permet au royaume d'exporter son brut sans passer par Ormuz. L'Italie et la Grèce participent également à la sécurisation des routes pétrolières.
Des ministres et des responsables militaires saoudiens, pakistanais et turcs se sont par ailleurs concertés sur la menace houthie, selon Al Jazeera. Le ministre saoudien de la Défense, le prince Khaled ben Salmane, a réaffirmé la poursuite de la coopération avec le Pakistan, dans le cadre du pacte de défense commune signé à La Mecque. Rien n'indique pour l'instant que ces pays s'apprêtent à envoyer des troupes au Yémen.
Des responsables du gouvernement yéménite ont réclamé une intervention internationale face à ce qu'ils décrivent comme une menace pour la navigation et la sécurité régionale, selon des déclarations relayées par la presse. Les Houthis ont quant à eux averti les pays tentés de se joindre aux opérations saoudiennes, a rapporté l'Associated Press. Le président iranien Massoud Pezeshkian a démenti tout lien entre Téhéran et les agissements des rebelles, plaidé pour un dialogue entre Riyad et les Houthis et proposé ses bons offices, selon Al Jazeera.
Des chiffres de mobilisation impossibles à vérifier
Des informations diffusées ces derniers jours évoquent une mobilisation saoudienne de quelque 200 avions de combat, d'hélicoptères Apache et de chars. Aucune source officielle ou indépendante ne vient les confirmer. Les médias américains font état d'une intensification des frappes aériennes et de préparatifs militaires, mais pas d'une offensive terrestre généralisée.
Les Houthis affirment avoir essuyé des centaines de raids saoudiens en quelques jours, un bilan qu'aucune source indépendante n'a confirmé. Ils ont aussi revendiqué un tir de missiles contre Riyad, selon Reuters, sans que les autorités saoudiennes en précisent les conséquences, ainsi que des attaques contre des installations de Yanbu, dont les dégâts restent inconnus. Les rebelles présentent ces tirs comme une riposte aux frappes et à l'intervention saoudiennes au Yémen.
700 morts et 130 000 déplacés
Les combats ont fait environ 700 morts et quelque 130 000 déplacés au Yémen, selon des chiffres de l'ONU cités par Reuters. Plus de 3 000 personnes ont traversé la mer Rouge pour se réfugier dans la Corne de l'Afrique. L'extension des affrontements sur la côte ouest et les hauteurs voisines complique l'acheminement de l'aide dans certaines zones.
En Europe, la flambée se répercute à la pompe
L'escalade accentue la pression sur les marchés européens de l'énergie, déjà ébranlés par la fermeture du détroit d'Ormuz. En France, les prix des carburants atteignent des records. Le gazole s'affiche à 2,401 euros le litre, le SP95-E10 à 2,179 euros, le SP95 à 2,209 euros et le SP98 à 2,285 euros. Le superéthanol E85 coûte 0,897 euro et le GPL 1,052 euro.
En Allemagne, le gouvernement de Friedrich Merz a annoncé le 18 septembre une baisse de 14 centimes par litre de la taxe sur l'énergie, soit environ 17 centimes à la pompe TVA comprise, du 1er octobre au 31 décembre, selon l'AFP. Le coût, estimé à 2,5 milliards d'euros, sera partagé entre l'État fédéral et les Länder. Paris n'exclut pas une mesure comparable si les prix continuent de grimper dans les prochains jours.
Le conflit a changé de dimension en septembre, avec l'avancée des Houthis sur la côte ouest et la multiplication des tirs de missiles et de drones qui leur sont attribués contre le territoire saoudien et ses installations énergétiques. L'enjeu dépasse largement le Yémen. Le détroit de Bab el-Mandeb relie la mer Rouge au golfe d'Aden et à l'océan Indien, et son accès est commandé par le port de Moka, les hauteurs de Kahboub et la côte de Ras al-Ara.
Riyad entend prendre le contrôle de la côte ouest yéménite, du détroit et des îles voisines pour mettre fin aux attaques houthies en mer Rouge et protéger ses installations pétrolières et ses routes d'exportation. Depuis la paralysie du trafic à Ormuz, Yanbu et l'oléoduc Est-Ouest sont devenus vitaux pour le royaume.
L'Arabie saoudite, qui avait pris en 2015 la tête d'une coalition militaire contre les Houthis avant de s'en désengager progressivement, se retrouve face à une nouvelle guerre dont elle ne maîtrise ni le calendrier ni les alliés. Plusieurs scénarios restent ouverts, de la poursuite des frappes aériennes avec un appui extérieur limité à un élargissement des opérations si les Houthis continuent d'avancer vers les voies maritimes, en passant par une désescalade négociée sous la pression des marchés de l'énergie. Aucun n'est encore tranché.






