Agents publics, pompiers, lycéens, et jusqu'aux policiers hors service. À la veille du budget, le gouvernement doit encadrer une colère qui naît dans ses propres rangs.
Un mardi, trois colères, et un budget présenté le lendemain.
Environ 170 rassemblements sont annoncés mardi 29 septembre dans l'Hexagone et en Corse, selon la carte publiée par la CGT. Huit organisations syndicales de la fonction publique, de la CGT à la CFDT en passant par FO, l'Unsa, la FSU, Solidaires, la CFE-CGC et la FA-FP, appellent les agents à la grève. Le même jour, l'Union syndicale lycéenne veut étendre les blocages à tous les lycées du pays, et des milliers de pompiers convergent vers Paris.
L'ampleur annoncée rappelle celle de décembre 2024, dernière grande journée de la fonction publique. Entre 130 000 et 200 000 personnes avaient alors défilé, selon les autorités et la CGT. À Paris, le cortège partira à 14 heures de la place de la République vers la Nation, via la Bastille. À Marseille, il s'ébranlera dès 10 h 30 place des Réformés. À Besançon, le rendez-vous est fixé à 13 h 30 place de la Révolution, selon les syndicats locaux.
Environ 170 rassemblements, huit syndicats, et un budget présenté dès le lendemain.
Le calendrier, première arme des syndicats
La date ne doit rien au hasard. Mercredi 30 septembre, le gouvernement de Sébastien Lecornu présentera en Conseil des ministres son projet de budget pour 2027. Il prévoit 54 milliards d'euros d'économies pour ramener le déficit public autour de 4,8 à 5 % du PIB. Le Premier ministre a fait valoir que l'État devait montrer l'exemple en commençant par lui-même.
Pour les agents, l'exemple a un nom, le point d'indice, qui sert de base au calcul de leurs traitements. Il sera gelé en 2027. Ce serait le quatrième gel consécutif et le huitième en dix ans, selon le décompte publié par le site spécialisé Weka. Depuis 2017, il n'a été relevé que deux fois, de 3,5 % en 2022 et de 1,5 % en 2023, alors que l'inflation cumulée atteint 24 % sur la même période.
Le chiffre le plus parlant est ailleurs. Quelque 862 000 agents, près d'un sur six, perçoivent un traitement de base inférieur au Smic et doivent recevoir une indemnité différentielle pour atteindre le salaire minimum. Une réunion entre le gouvernement et les syndicats est prévue le 1er octobre. D'ici là, la rue sert de salle d'attente.
Près d'un agent public sur six touche un traitement de base inférieur au Smic.
Le vrai casse-tête se joue le matin
Pour le ministère de l'Intérieur, les cortèges syndicaux ne constituent pas la principale difficulté. Ils sont déclarés, leurs parcours connus, leurs services d'ordre rodés. La difficulté se situe plus tôt dans la journée, devant les grilles des lycées.
Lundi, près de 180 établissements ont été touchés par des blocages ou des tentatives de blocage, et 164 personnes interpellées. Laurent Nuñez a dénoncé des actions relevant de « violences urbaines » et annoncé la reconduction du dispositif policier mardi. Les ministres de l'Intérieur et de l'Éducation ont prévenu que les forces de l'ordre interviendraient en cas de violences ou de blocage total.
Les forces de l'ordre devront donc mener deux opérations de nature différente dans la même journée. Le matin, disperser des rassemblements de mineurs mobiles, éparpillés, parfois infiltrés par des jeunes venus en découdre. L'après-midi, encadrer des défilés massifs et prévisibles. Aucun chiffre national sur les effectifs mobilisés n'avait été rendu public lundi soir.
Le point de fragilité se situe entre les deux. Si des lycéens rejoignent les cortèges de l'après-midi, comme le souhaite l'USL, les syndicats perdront une partie de la maîtrise de leurs défilés. Le risque de débordements, jusqu'ici circonscrit aux abords des établissements, pourrait alors gagner les grands boulevards.
Le matin, des mineurs dispersés devant les lycées. L'après-midi, des cortèges massifs. La police devra gérer les deux.
Des policiers dans le camp d'en face
Le paradoxe de la journée tient à un détail. Les policiers, privés du droit de grève, sont eux aussi invités par leurs syndicats à rejoindre les rassemblements lorsqu'ils ne sont pas en service. Unsa Police a appelé à participer au mouvement du 29 septembre.
La colère policière n'est pas nouvelle. Le 15 septembre, quelque 10 000 policiers ont manifesté à Paris, selon les organisateurs, pour dénoncer une prime de risque inchangée depuis 2019 et des revalorisations réservées aux commissaires. Laurent Nuñez avait demandé « quelques jours » pour présenter un plan.
Mardi, le ministre devra donc demander à ses troupes de protéger des cortèges qui défendent, en partie, leurs propres revendications salariales. La situation n'empêche pas l'État de maintenir l'ordre. Elle fragilise en revanche son discours, qui oppose l'effort budgétaire aux agents chargés de le faire respecter.
Les pompiers, colère venue des incendies de l'été
Autre corps en uniforme, autre colère. Les sapeurs-pompiers occupent depuis dimanche le Champ-de-Mars, au pied de la tour Eiffel. Une marche vers le ministère de l'Économie, à Bercy, était prévue lundi. Mardi, ils rejoindront le cortège de la fonction publique, point d'orgue de trois semaines de mobilisation.
Huit des neuf syndicats de pompiers ont déposé des préavis de grève. Ils réclament notamment 21 000 recrutements de professionnels, dans un système qui repose à 80 % sur quelque 200 000 volontaires, selon le média Basta!. Le collectif CGT des services d'incendie annonce 8 000 pompiers à Paris. Quatre sapeurs-pompiers sont morts depuis le début de l'année et environ 100 000 hectares ont brûlé, selon le même média.
Leur grève reste encadrée. Comme pour les soignants, des réquisitions sont possibles pour garantir les interventions urgentes.
Ce qui tiendra, ce qui pliera
Pour les usagers, la journée devrait être inégale. Les transports resteront largement épargnés. La RATP annonce un trafic normal sur le métro et le RER qu'elle exploite, la SNCF un trafic normal sur les TGV et Intercités et quasi normal sur les TER. Seules certaines lignes franciliennes seront fortement touchées. Sur le RER D, Île-de-France Mobilités prévoit un train sur deux, voire un sur trois sur certains tronçons. Les RER C et E, ainsi que les lignes R et V, seront aussi perturbés.
Les écoles seront davantage affectées. Le syndicat FSU-SNUipp attend 40 % de grévistes dans le premier degré, un niveau comparable à celui de décembre 2024. Au-delà d'un quart d'enseignants grévistes dans une école, les mairies doivent organiser un service minimum d'accueil, qui n'inclut ni la cantine ni le périscolaire. Au collège et au lycée, aucun accueil n'est obligatoire.
Dans les hôpitaux, les urgences seront assurées, mais des soins non urgents pourraient être reportés. Enfin, pour la première fois depuis 2018, les dix syndicats de France Travail appellent à la grève, ce qui pourrait entraîner la fermeture de certaines agences.
Mardi soir, le gouvernement aura très probablement tenu la rue. Les cortèges syndicaux sont prévisibles, les transports résisteront, et l'essentiel des risques sécuritaires se concentrera sur quelques dizaines de lycées. Le maintien de l'ordre n'est pas le point faible de l'exécutif dans cette séquence.
Son point faible est ailleurs. En présentant mercredi un budget qui gèle la rémunération de ceux qui instruisent, soignent, éteignent les feux et gardent la paix publique, il demande aux agents chargés de tenir le pays de payer le premier l'effort qu'il réclame. Mardi, ce sont eux qui défileront. Mercredi, c'est lui qui devra répondre.






