Journées sans fin, harcèlement, insultes racistes. Aster a tout quitté dans un aéroport parisien. Son histoire éclaire un système que les ONG dénoncent depuis des années.
Elle est descendue de l'avion avec la famille qui l'employait, puis elle a marché droit devant elle. Sans valise, sans adresse, sans rien. Ce jour-là, à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, Aster a décidé que sa vie de domestique dans un pays du Golfe s'arrêtait là.
Cinq ans plus tard, cette Éthiopienne vit dans une petite ville de l'est de la France. Elle a un emploi, une famille, des enfants. Mais lorsqu'elle raconte à L'Appel l'année passée au service d'une famille en Arabie saoudite, sa voix se brise encore. Elle s'interrompt souvent, respire longuement, jette un œil à sa montre.
Son témoignage, recueilli au cours d'un long entretien, recoupe les constats dressés depuis une décennie par l'Organisation internationale du travail (OIT), Amnesty International et Human Rights Watch. Des journées de travail interminables, un isolement total, des violences et une dépendance absolue envers l'employeur, héritée du système de parrainage appelé « kafala ».
Le contrat n'était qu'un morceau de papier.
- Aster, à L'Appel
« Je suis sortie sans rien emporter »
C'est l'été. La famille qui l'emploie part en vacances en France et l'emmène avec elle. Personne n'imagine qu'elle puisse s'enfuir. « S'ils avaient su, ils ne m'auraient jamais laissée partir », dit-elle.
À l'arrivée, elle fausse compagnie à ses employeurs. « J'étais complètement perdue. J'ai laissé toutes mes affaires dans l'avion », raconte-t-elle. L'aéroport lui paraît immense. Elle a peur d'être rattrapée, ou que ses employeurs signalent sa disparition à la police.
« J'ai marché, marché, jusqu'à passer une porte qui menait vers une autre zone de l'aéroport », se souvient-elle. Au bout d'une demi-heure environ, elle aperçoit un panneau indiquant les taxis. « Je suis montée dans le premier sans réfléchir. Je ne savais pas où aller. Il fallait juste partir. »
Un chauffeur de taxi, premier visage de la France
Le chauffeur démarre. Une fois sorti de l'aéroport, il lui demande l'adresse. « Allez où vous voulez », lui répond-elle.
L'homme comprend vite qu'elle fuit quelque chose. Il lui demande si elle connaît un numéro de téléphone par cœur. Elle ne connaît par cœur que celui de sa sœur, installée dans un autre pays européen. La sœur l'oriente vers une connaissance à Paris. Le chauffeur l'y dépose, sans lui faire payer la course.
« Cet homme a été d'une humanité et d'une gentillesse incroyables », dit Aster. « C'est à ce moment-là que j'ai compris que j'étais en sécurité. J'étais en France. »
Dès le lendemain, l'amie qui l'héberge lui explique comment demander l'asile. Elle lui conseille de s'installer dans une petite ville, où les démarches sont plus rapides et l'hébergement plus facile à obtenir. Aster suit le conseil et part pour l'est du pays.
« Allez où vous voulez. » Ce sont les premiers mots d'Aster en liberté.
Debout à cinq heures, sept jours sur sept
Pour comprendre cette fuite, il faut revenir à la maison qu'elle a quittée. « Je me levais tous les jours à cinq heures du matin, y compris le vendredi, le samedi et le dimanche », raconte-t-elle. Il fallait préparer les enfants, les conduire à l'école, puis enchaîner les tâches ménagères jusqu'au soir.
Elle n'avait pas le droit d'aller se coucher tant que toute la famille n'était pas au lit, ou tant qu'on ne l'y avait pas autorisée. « Quand je m'endormais enfin, j'étais comme morte. Je ne sentais plus rien. »
Les jours de congé, quand ils étaient réellement accordés, se résumaient à quelques heures. « On restait dans notre chambre, ou on sortait faire des courses avec d'autres domestiques comme nous. Puis on nous renvoyait dans le même enfer. » Les déplacements étaient surveillés, les employées enfermées jour et nuit. « Aucune d'entre nous ne pouvait se plaindre, ni même protester contre la moindre violation de ses droits. »
Son récit fait écho à celui d'une travailleuse bangladaise citée en 2016 par Human Rights Watch dans son rapport sur Oman, intitulé « J'ai été vendue ». Elle y expliquait travailler de 4 h 30 à 1 heure du matin, dans une grande maison, sans avoir le droit de s'asseoir. Dix ans plus tard, Amnesty International décrit des journées de 14 à 21 heures chez les domestiques philippines interrogées en Arabie saoudite.
« Tu es noire, tu es sale et tu es laide »
Aster ronfle quand elle dort, épuisée. Le fils de son employeuse prend ce prétexte pour entrer la nuit dans sa chambre, pourtant située dans une autre aile de la maison, loin de la sienne. « Il disait que je l'empêchais de dormir. Ce n'était pas vrai. Il venait pour me harceler », affirme-t-elle. Si elle refuse de céder, il menace de la faire renvoyer par sa mère.
Le harcèlement se répète, jour après jour, semaine après semaine. Un jour, elle finit par s'en plaindre à son employeuse. Celle-ci ne cherche pas à vérifier les faits. « Il te harcèle parce que tu es belle ? Tu es noire, tu es sale et tu es laide. Pourquoi est-ce qu'il te harcèlerait ? », lui lance-t-elle, selon Aster.
Jamais auparavant on ne lui avait parlé ainsi. « Comment pouvait-elle se moquer de mon visage, de quelque chose que je n'ai pas choisi ? Comment pouvait-elle se croire supérieure à moi, alors que je faisais tout dans la maison et qu'elle ne tenait pas une heure debout dans la cuisine ? » Ces questions, qu'elle se répétait en silence, lui ont donné la force de tenir « une année entière ».
Ces mots n'ont rien d'un cas isolé. En juin 2025, treize organisations, dont Human Rights Watch, ont adressé une lettre au ministre saoudien des Ressources humaines. Elles y dénonçaient des abus « verbaux, physiques et sexuels » qui relèvent de « schémas » et non d'incidents ponctuels, nourris par des stéréotypes visant les femmes noires africaines, sud-asiatiques et d'Asie du Sud-Est.
Comment pouvait-elle se moquer de mon visage, de quelque chose que je n'ai pas choisi ?
- Aster, à L'Appel
Au bord du gouffre, pour une maison en tôle
À deux reprises, Aster a tenté de mettre fin à ses jours. Les deux fois, c'est une amie, domestique dans la maison voisine, qui l'a sauvée.
La première fois, son employeuse, craignant d'être tenue pour responsable, la conduit à l'hôpital et assure au médecin qu'il s'agit d'un accident. Les soignants posent des questions, cherchent à savoir s'il faut prévenir la police. Aster se tait. « J'avais peur d'elle. Elle m'avait menacée. »
Si elle est restée, c'est pour sa famille. En Éthiopie, sa famille vivait dans une maison en tôle. « À chaque saison des pluies, la maison était détruite. On passait des jours, parfois des semaines, à en reconstruire une autre », explique-t-elle. Elle était partie en Arabie saoudite pour économiser et leur bâtir enfin une vraie maison. « Être renvoyée, c'était me retrouver à la rue et rentrer les mains vides. »
Cette dépendance économique est au cœur du piège. Selon les ONG, la peur des représailles, la nécessité de faire vivre une famille restée au pays, l'isolement dans un domicile privé, la crainte de perdre son titre de séjour et les dettes contractées pour payer le recrutement dissuadent la plupart des victimes de parler. L'absence de plainte ne signifie donc pas l'absence de violences.
Deux ans pour se réveiller sans peur
En France, Aster dit avoir retrouvé « sa valeur d'être humain ». Dès son arrivée, elle a fondu en larmes. « Comment avais-je pu être traitée comme une esclave, uniquement pour de l'argent ? »
La reconstruction a pris du temps. Il lui a fallu près de deux ans pour commencer à se libérer. Dans le centre d'hébergement où elle a été accueillie, elle se réveillait en sursaut, persuadée que son ancienne employeuse était en train de la frapper. « Pendant des années, j'ai eu l'impression d'être encore dans cette cuisine, et que quelqu'un allait entrer dans ma chambre. »
Elle attribue sa guérison à l'accompagnatrice sociale que lui avaient désignée les autorités françaises. Contactée par L'Appel, celle-ci a refusé de s'exprimer, expliquant que la situation des personnes réfugiées relevait du secret professionnel.
« Depuis que je suis en France, je n'ai plus jamais ressenti ce racisme, cette cruauté, ce harcèlement », affirme aujourd'hui Aster. « La vie que j'ai, celle de mes enfants, je la dois à la France. Elle m'a rendu ma dignité. Ici, j'ai senti que je pouvais respirer à nouveau. »
En France, j'ai senti que je pouvais respirer à nouveau.
- Aster, à L'Appel
La kafala, un lien qui enchaîne
L'histoire d'Aster s'inscrit dans un système. Selon l'OIT, les États arabes comptent environ 6,6 millions de travailleurs domestiques âgés de plus de 15 ans, soit près de 8,7 % du total mondial. Dans les pays du Golfe, ils représentent entre un cinquième et un quart de la main-d'œuvre. La plupart des migrantes viennent du Sri Lanka, des Philippines, du Bangladesh, du Népal, d'Inde et d'Éthiopie.
Dans de nombreux États de la région, ces travailleurs sont exclus du droit du travail et liés à leur employeur, le « kafil », par la kafala, rappelle l'OIT. Ce parrainage donne à l'employeur une emprise considérable sur les conditions de travail et de vie. Quitter son poste, c'est risquer de tomber dans l'illégalité, puis l'expulsion.
L'Arabie saoudite, à elle seule, emploie plus de 4 millions de travailleurs domestiques migrants, dont 1,2 million de femmes, selon les chiffres cités par Human Rights Watch en juin 2025.
Ce que documentent les ONG, de Mascate à Riyad
Le 9 juillet 2026, Amnesty International a publié un rapport fondé sur les témoignages de 19 travailleuses philippines rentrées d'Arabie saoudite, pour la plupart entre 2023 et 2026. Son titre reprend les mots de l'une de ces travailleuses : « Une fois dans leurs maisons, nous ne sommes plus des êtres humains ». L'organisation y décrit des passeports confisqués, des déplacements interdits, des repas réduits à quelques minutes, des femmes affectées à plusieurs foyers contrairement à leur contrat, ainsi que du harcèlement et des agressions sexuelles.
En 2025, Amnesty avait déjà documenté des abus comparables à l'encontre de domestiques kényanes dans le royaume.
À Oman, Human Rights Watch avait interrogé 59 travailleuses domestiques pour son rapport de 2016. Environ un quart d'entre elles disaient avoir subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leurs employeurs ou de leurs proches. Le rapport pointait aussi les salaires impayés, les passeports confisqués, la privation de nourriture et l'obligation de rembourser les frais de recrutement avant de pouvoir partir.
Au Qatar, malgré les réformes engagées avant la Coupe du monde 2022, Human Rights Watch relevait dans son rapport mondial 2025 que certains migrants peinaient encore à changer d'emploi ou à toucher leur salaire, et que les domestiques restaient insuffisamment protégées.
Une fois dans leurs maisons, nous ne sommes plus des êtres humains.
- Une domestique philippine citée par Amnesty International, juillet 2026
La Corne de l'Afrique en première ligne
Les femmes de la Corne de l'Afrique, comme Aster, figurent parmi les plus exposées. Le département d'État américain relevait dans son rapport 2018 sur la traite des êtres humains que des Érythréennes, femmes et jeunes filles, partaient travailler comme domestiques dans les pays du Golfe et que certaines y étaient ensuite exploitées sexuellement. Dans son rapport 2025, Washington maintient l'Érythrée dans la catégorie la plus basse, le « Tier 3 », et souligne que les restrictions de sortie du territoire poussent les candidats au départ vers des filières clandestines, qui accroissent le risque de traite.
Aucune statistique fiable ne permet toutefois de mesurer, pays par pays, le nombre d'Érythréennes ou d'Éthiopiennes victimes de harcèlement ou d'agressions sexuelles dans le Golfe. Les ONG elles-mêmes appellent à ne pas généraliser ces violences à l'ensemble des employeurs.
En juillet 2026, le Kenya et l'Éthiopie ont engagé des démarches auprès de Riyad pour obtenir de meilleures conditions pour leurs ressortissantes, selon l'hebdomadaire The EastAfrican.
Des réformes saoudiennes jugées insuffisantes
Riyad met en avant ses réformes. Un règlement sur les travailleurs domestiques, présenté en octobre 2023 et entré en vigueur en 2024, interdit la confiscation des passeports, encadre le temps de travail et fixe des règles de santé et de sécurité. Le royaume a aussi lancé en 2021 une Initiative de réforme du travail, et en 2024 une politique nationale d'élimination du travail forcé.
Ces textes sont postérieurs à l'année qu'Aster a passée dans le royaume. Mais leur portée reste contestée. Les domestiques restent exclus du code du travail, n'ont pas de salaire minimum et doivent toujours obtenir l'accord de leur employeur pour changer de poste ou quitter le pays, soulignent Human Rights Watch et l'ONG Americans for Democracy and Human Rights in Bahrain. L'Arabie saoudite n'a ratifié ni la convention 189 de l'OIT sur les travailleurs domestiques, ni la convention 190 sur la violence et le harcèlement.
Selon six ONG, dont Human Rights Watch et Amnesty International, les autorités saoudiennes ont elles-mêmes recensé 252 219 infractions au droit du travail en un an, tandis que les sanctions pour confiscation de passeport ont été réduites de plus des deux tiers. Le dispositif d'assurance salariale lancé en octobre 2024 ne se déclenche qu'après au moins six mois d'impayés, relève Human Rights Watch dans son rapport mondial 2026.
Le dossier est désormais sur la table de l'OIT. Des délégués des travailleurs de 36 pays ont déposé le 4 juin 2025 une plainte contre l'Arabie saoudite pour violation des conventions sur le travail forcé, la protection des salaires et la discrimination. Riyad a demandé en janvier 2026 son classement. Le 30 mars, le conseil d'administration de l'OIT l'a jugée recevable et renvoyé son examen sur le fond à sa session de novembre 2026.
« La kafala n'est pas réellement démantelée en Arabie saoudite et continue d'exposer des millions de travailleurs migrants à de graves violations, dont le travail forcé », estimait en mars Steve Cockburn, d'Amnesty International.
La kafala n'est pas réellement démantelée.
- Steve Cockburn, Amnesty International, mars 2026
La France n'est pas à l'abri
L'exploitation domestique ne s'arrête pas aux frontières du Golfe. Le Comité contre l'esclavage moderne (CCEM), créé à Paris en 1994, dit avoir accompagné plus de 1 200 victimes de traite à des fins d'exploitation par le travail, en majorité des cas de servitude domestique. Il signale notamment la vulnérabilité des employées de maison au service de familles diplomatiques.
Depuis 2013, le code pénal français réprime spécifiquement le travail forcé et la réduction en servitude. Les victimes de traite qui portent plainte ou témoignent peuvent obtenir un titre de séjour.
Aster, elle, a emprunté la voie de l'asile. En 2025, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) a rendu un nombre record de 156 590 décisions, avec un taux de protection de 41,2 %.
Dans sa petite ville de l'Est, Aster a reconstruit sa vie. Mais des millions de femmes continuent de se lever avant l'aube dans des maisons dont elles ne peuvent sortir, pour un salaire qu'elles ne sont pas sûres de toucher. Combien d'entre elles auront, un jour, la chance de croiser la route d'un chauffeur de taxi ?






