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Yanbu, la ville pétrolière saoudienne, où Paris rejoue sa carte dans le Golfe

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Un système SAMP/T Mamba discrètement acheminé vers le principal terminal pétrolier saoudien révèle une stratégie française à double face, défensive dans le discours, commerciale dans le calcul

Une source militaire française et une source du Golfe l'ont confirmé à L'Appel, un système de défense antimissile SAMP/T, surnommé Mamba dans l'armée française, a été acheminé vers Yanbu, le grand port pétrolier saoudien de la mer Rouge visé depuis des semaines par les Houthistes. L'annonce publique d'Emmanuel Macron, plus vague, parlait de « soldats, radars et systèmes de défense ». Entre les deux versions se dessine un calcul qui dépasse la seule urgence humanitaire.

Un système Mamba pour un port qui brûle encore par intermittence. Deux sources, l'une dans l'armée française, l'autre dans le Golfe, ont indiqué à L'Appel que la France avait livré à l'Arabie saoudite un système SAMP/T destiné à protéger Yanbu, ville industrielle et pétrochimique de la région de Médine, sur la côte de la mer Rouge.

Officiellement, Emmanuel Macron n'était pas allé aussi loin. Jeudi 24 septembre, sur les plateaux conjoints de TF1 et France 2, le président avait annoncé l'envoi de moyens militaires vers Yanbu sans jamais nommer le matériel.

Le chef de l'État avait expliqué que la France allait envoyer des moyens militaires, des soldats, des radars, des systèmes de défense pour protéger ce site, sans vouloir s'engager dans un conflit. Des avions Rafale pourraient s'y ajouter, leur envoi éventuel étant conditionné à l'évolution de la situation.

Le flou n'est pas un hasard de communication. Un spécialiste britannique du Golfe cité par l'AFP, Andreas Krieg, l'a résumé sans détour, les stocks d'intercepteurs saoudiens, la couverture radar et les équipages sont mis à rude épreuve par des semaines d'attaques répétées de missiles, de drones et de missiles de croisière.

Selon lui, le déploiement de systèmes français supplémentaires autour de Yanbu permet à Riyad de libérer des moyens saoudiens pour la défense de la capitale, de Djeddah, des bases militaires et d'autres infrastructures. Ce que Paris protège directement, c'est donc un port. Ce que Paris permet indirectement, c'est le redéploiement de la défense antiaérienne saoudienne ailleurs sur le territoire.

Un site frappé, un pipeline vital, un baril qui grimpe

Yanbu n'est pas un port parmi d'autres. Sa position sur la mer Rouge offre à l'Arabie saoudite une voie alternative pour l'acheminement de brut et de produits pétroliers vers les marchés européens, et le port abrite d'importantes installations de stockage et de raffinage qui en font une cible pour les Houthistes yéménites pro-iraniens.

Ce site se retrouve sous la menace directe des Houthistes, qui pourraient y voir une occasion de cibler les installations de stockage. La menace s'est concrétisée à la mi-septembre. Une frappe a touché la raffinerie YASREF de Yanbu, d'une capacité de 400 000 barils par jour, forçant Riyad à suspendre ses chargements pétroliers depuis son principal débouché sur la mer Rouge et immobilisant jusqu'à cinq millions de barils quotidiens, une information déjà révélée par L'Appel le 24 septembre.

L'oléoduc Est-Ouest qui relie Yanbu aux champs pétroliers du Golfe persique n'est pas non plus un détail technique. Il permet à l'Arabie saoudite de contourner le détroit d'Ormuz, verrouillé depuis le début de la guerre entre l'Iran, Israël et les États-Unis, avec une capacité de cinq millions de barils par jour pouvant temporairement grimper à sept millions.

Chaque frappe qui touche Yanbu se répercute donc directement sur les prix mondiaux. Le Brent a flirté ces dernières semaines avec les cent sept dollars le baril, un niveau qui explique en partie pourquoi un président français s'exprimait, jeudi soir, davantage en gestionnaire de la facture énergétique qu'en chef des armées.

Ce que le calendrier raconte

Pourquoi cette annonce maintenant et pas plus tôt. La réponse tient en une phrase glissée par une source diplomatique française à l'AFP avant même l'intervention télévisée de Macron, la France se disait « prête à contribuer » à la sécurisation des infrastructures énergétiques saoudiennes, dans le contexte de l'Assemblée générale des Nations unies à New York.

Le timing colle presque parfaitement à celui de la frappe sur la raffinerie YASREF et à l'envolée des prix à la pompe en France elle-même, où le gouvernement subit une pression politique directe sur le pouvoir d'achat. Agir sur Yanbu, c'est agir, en apparence, sur le prix de l'essence à Besançon ou à Lille.

Mais il y a un second calendrier, plus discret, celui de l'industrie de défense. Le système SAMP/T Mamba cherche depuis plusieurs années à percer un marché saoudien dominé par les Patriot américains. Washington vient d'ailleurs de faire approuver, en janvier, la vente de missiles Patriot au royaume pour un montant de neuf milliards de dollars, un contrat suivi en juillet par l'approbation de deux milliards de dollars supplémentaires en ventes d'armes, incluant le soutien logistique des avions F-15 et des missiles Patriot.

Face à ce mur américain, le fabricant du SAMP/T, la coentreprise Eurosam détenue à parts égales par MBDA et Thales, met en avant des arguments techniques. Eurosam affirme que la version modernisée du système offre une protection à 360 degrés du ciel environnant grâce à un nouveau radar, et qu'il peut être mis en œuvre par seulement quinze personnes quand l'armée américaine mobilise quatre-vingt-dix soldats pour une seule batterie Patriot. Mais dans les faits commerciaux, les Patriot conservent un quasi-monopole sur le marché européen de la défense antiaérienne, le SAMP/T d'origine n'ayant été vendu qu'à la France et à l'Italie, avec une version modifiée cédée à Singapour, pour un total de dix-huit commandes complètes depuis son entrée en service en 2011.

Un rapport au Parlement français sur les exportations d'armement, attendu à l'été 2027, dira si l'engagement de Yanbu a permis de faire remonter la part de l'Arabie saoudite dans les commandes françaises, effondrée à cent soixante-dix millions d'euros en 2024, une chute déjà documentée par L'Appel.

Le précédent émirati, un modèle qui se répète

Ce n'est pas la première fois que Paris envoie du matériel de défense antiaérienne dans le Golfe pour protéger un partenaire visé par les Houthistes. Après les attaques du 17 janvier 2022 contre Abou Dabi, revendiquées par les milices houthistes et qui avaient coûté la vie à trois personnes, les Émirats arabes unis avaient sollicité l'appui de la France au titre de l'accord de défense signé en 1995, et la France avait décidé de renforcer le dispositif de défense aérienne du territoire émirien.

La France avait alors réagi avec ses Rafale de la base aérienne d'Al Dhafra et une batterie Crotale. L'épisode a durablement marqué la relation bilatérale. La première fois que les Émirats ont dit merci à leur partenaire français, c'était lors de ce déploiement de Rafale contre les attaques de drones houthistes, en 2022, un souvenir que Paris cultive ouvertement dans sa communication officielle sur le Golfe.

Le calcul est identique à Yanbu. L'intérêt de la France est aussi de capitaliser sur la crédibilité acquise dans la région par le soutien rapide apporté aux Émirats face aux attaques iraniennes, à un moment où l'Arabie saoudite s'interroge elle-même sur la solidité du parapluie américain.

Washington absent, Londres prudent, Paris en première ligne

C'est là que l'écart entre le discours occidental affiché et la réalité des postures devient le plus instructif. Alors que la France annonce des soldats et un système antimissile complet, le Royaume-Uni s'en tient à un geste bien plus mesuré. Londres a déployé un seul avion ravitailleur Voyager de la RAF depuis Chypre pour prolonger l'autonomie en vol des chasseurs saoudiens engagés dans l'interception de drones et de missiles, une aide que le ministre de la Défense Luke Pollard a qualifiée de temporaire, limitée à quelques semaines. C'est le deuxième engagement militaire britannique pour la défense aérienne saoudienne depuis mars, après l'arrivée d'une batterie Sky Sabre sur la base aérienne du roi Fahd, et le mandat reste exclusivement défensif, les frappes offensives contre les positions houthistes au Yémen étant explicitement exclues.

Les États-Unis, eux, brillent par leur absence de geste comparable. Une enquête relayée début septembre évoquait déjà un refus américain d'engager une action militaire directe contre les Houthistes, doublé de pourparlers secrets tenus le 13 septembre à Mascate sous médiation omanaise entre des responsables américains et des dirigeants houthistes sous sanctions, dont Mohammad Abdulsalam et Abdelmalik al-Ajri, une rencontre révélée par l'agence Reuters.

Ce silence washingtonien n'est pas neutre. Il laisse la France et le Royaume-Uni occuper seuls, sur le terrain, un espace que l'allié historique du royaume choisit de ne pas remplir, quitte à négocier en parallèle avec l'adversaire que Riyad affronte militairement.

Le risque que cette configuration fait peser sur les militaires français n'est pas théorique. Un conseiller militaire houthiste, Abed Mohammed al-Thawr, a averti que si les États-Unis osaient soutenir l'Arabie saoudite par des frappes aériennes ou un appui aérien, le mouvement considérerait tous les intérêts américains dans la région comme des cibles, une ligne rouge posée pour Washington mais qui, par extension logique, interroge sur le statut des forces françaises désormais stationnées sur un site directement visé par les tirs houthistes.

Ce que ni l'Élysée ni l'état-major des armées n'ont précisé publiquement, c'est la règle d'engagement exacte si un soldat français venait à être blessé ou tué sur le site de Yanbu. Le silence sur ce point constitue, en creux, une donnée aussi importante que l'annonce elle-même.

Une semaine d'interceptions qui dit l'ampleur du problème

Sur le terrain, la cadence des attaques ne faiblit pas. La coalition dirigée par Riyad a annoncé avoir intercepté six missiles balistiques, déjouant des attaques visant Taëf et Yanbu. Samedi, nouvelle salve, l'armée a repéré et détruit deux drones qui se dirigeaient vers Riyad, ainsi que deux missiles balistiques visant Khamis Mushait, dans le sud-ouest du pays, où se trouve une base aérienne militaire, ces incidents s'inscrivant dans une vague plus large d'attaques menées par les rebelles houthistes depuis juillet.

Des alertes de sécurité avaient été envoyées durant la nuit aux habitants de Khamis Mushait et d'Abha, mais pas à Riyad, un détail qui, dans une guerre de communication où chaque camp mesure ses mots, en dit long sur la volonté saoudienne de ne pas dramatiser la menace pesant sur la capitale.

Le mouvement houthiste, de son côté, ne cache pas ses intentions futures. Un membre de son bureau politique, Hezam Alasad, a écrit sur le réseau social X que malgré la force de l'opération, « nos forces armées ne la considèrent que comme une répétition à petite échelle en vue d'une escalade à grande échelle ». La phrase mérite d'être prise au sérieux, elle vaut avertissement.

Une menace qui dépasse le théâtre saoudo-yéménite

Un autre front, moins commenté mais potentiellement plus dangereux à l'échelle internationale, s'est ouvert ce week-end. Le porte-parole des forces armées yéménites relevant du gouvernement reconnu internationalement, le colonel Majed Abdallah al-Nazili, a affirmé que les Houthistes utilisaient désormais des armes de défense aérienne iraniennes converties en missiles de croisière.

Selon lui, ces armes sont lancées depuis le gouvernorat de Hodeïda vers les couloirs aériens internationaux au sud de la mer Rouge, équipées d'un système de guidage thermique, et peuvent rester en vol jusqu'à vingt-cinq minutes en attaquant toute source de chaleur sans distinguer les cibles militaires des cibles civiles. Ces armes auraient été converties avec l'aide d'experts des Gardiens de la révolution iraniens présents en territoire yéménite.

Le colonel a précisé que cette escalade coïncidait avec des menaces formulées par Mohammad Mokhber, conseiller du Guide suprême iranien, et Mohsen Rezaei, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, visant à cibler et perturber les services aériens dans la région après les sanctions imposées aux compagnies aériennes iraniennes.

Il a appelé l'Organisation de l'aviation civile internationale et l'Association internationale du transport aérien à prendre une position ferme face à ce qu'il a décrit comme une menace pesant sur la sécurité de l'aviation civile et des couloirs aériens internationaux. L'information mérite d'être nuancée, elle repose sur une seule source militaire partie au conflit et n'a, à ce stade, reçu aucune confirmation indépendante d'un organisme international de sécurité aérienne.

Un responsable politique yéménite, sous couvert d'anonymat, a estimé auprès de L'Appel que le gouvernement de Rachad al-Alimi ne devait plus se contenter de communiqués reconnaissant les capacités de l'adversaire, mais devait solliciter une intervention décisive de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, voire du Qatar, avant que la menace ne devienne, selon ses mots, impossible à arrêter. Cette sortie, inhabituelle dans sa franchise, trahit une fracture interne au camp progouvernemental, où certains reprochent ouvertement à Aden sa passivité militaire.

Le front sanitaire que la géopolitique du pétrole efface

Pendant que les radars et les intercepteurs occupent l'espace médiatique, un autre effondrement se joue en silence. Le ministre yéménite de la Santé et de la Population, Qassem Buhaibeh, a averti dans une déclaration reprise par Al Jazeera Net que certains territoires risquaient de perdre l'ensemble de leurs services de santé, faute de moyens pour absorber de nouvelles vagues de déplacés.

Selon lui, dix-neuf virgule trois millions de personnes avaient besoin d'une aide sanitaire à la mi-2026, alors que le financement de la réponse humanitaire n'atteignait que dix-sept pour cent du montant requis. Ces chiffres rejoignent ceux publiés par l'ONU quelques jours plus tôt, où l'Organisation mondiale de la santé évoquait de multiples risques sanitaires concomitants, dont le choléra, la rougeole, la dengue, la diphtérie, la malnutrition et les traumatismes, dans un pays où une évaluation menée avant la reprise des combats avait déjà établi que sur plus de cinq mille structures de santé, soixante seulement fonctionnaient pleinement.

Buhaibeh a cité cent trente-quatre mille cinq cent cinquante déplacés entre juin et le vingt-deux septembre, concentrés dans les gouvernorats de Taëz, de Lahij et d'Aden, ainsi que plus de vingt-sept mille cas confirmés de rougeole en 2025 et près de la moitié des enfants yéménites de moins de cinq ans souffrant de malnutrition chronique. Il a également révélé que les dépenses directement supportées par les citoyens représentaient plus de la moitié des dépenses de santé du pays, un indicateur brut de l'effondrement de la solidarité nationale face à la maladie.

Aucun de ces chiffres n'a fait l'objet d'un communiqué occidental comparable à celui consacré au prix du baril. C'est peut-être la donnée la plus révélatrice de cette séquence, un système de défense antimissile mobilise en quelques heures des annonces présidentielles et des budgets militaires, quand un système de santé à l'agonie peine à mobiliser dix-sept pour cent des financements requis.

« Nos forces armées ne la considèrent que comme une répétition à petite échelle en vue d'une escalade à grande échelle »

Hezam Alasad, bureau politique du mouvement houthiste

Les indices qui trancheront la suite

La lecture la plus vraisemblable des prochaines semaines tient en un mot, la normalisation. Le dispositif français à Yanbu devrait rester ce qu'il est aujourd'hui, une force défensive discrète, sans engagement dans les frappes offensives au Yémen, sur le modèle exact du précédent émirati de 2022. L'indicateur à surveiller sera la composition précise des unités déployées, que le ministère des Armées devra à un moment ou un autre confirmer devant la représentation nationale.

Une deuxième issue, portée par la logique commerciale plus que par l'urgence sécuritaire, verrait Riyad transformer cet engagement défensif en commandes fermes de systèmes SAMP/T Mamba dans les mois suivants, entamant enfin le quasi-monopole américain sur la défense antiaérienne du royaume. Le signal à observer sera la publication du rapport annuel au Parlement sur les exportations d'armement, prévue à l'été 2027.

Une trajectoire plus sombre, minoritaire mais non négligeable, verrait un tir houthiste atteindre directement une position française ou britannique déployée dans la zone, forçant Paris et Londres à sortir de l'ambiguïté défensive qu'ils cultivent depuis le début du mois. Un tel épisode romprait immédiatement le discours du soutien sans engagement et imposerait un débat parlementaire que l'exécutif préférerait éviter avant l'échéance présidentielle.

Reste une dernière inconnue, celle du système sanitaire yéménite. Si le financement international continue de plafonner sous les vingt pour cent des besoins recensés par Qassem Buhaibeh, la fermeture de structures de santé entières deviendra, d'ici la fin de l'année, un fait acquis plutôt qu'un risque annoncé, sans qu'aucune capitale occidentale n'y consacre le dixième de l'attention donnée au baril de Brent.

LE SAMP/T MAMBA EN QUELQUES REPERES TECHNIQUES

Missile intercepteur Aster 30 associé au radar multifonctionnel Arabel, système conçu par la coentreprise Eurosam, détenue à parts égales par MBDA et Thales Capable d'intercepter des cibles aérodynamiques jusqu'à cent cinquante kilomètres et des missiles balistiques tactiques jusqu'à vingt-cinq kilomètres d'altitude et de portée, selon les données publiques du constructeur Transportable par avion de transport tactique de type Airbus A400M ou Lockheed Martin C-130J, déjà déployé en Roumanie et partiellement cédé à l'Ukraine sous forme de deux batteries

Par Khaled Al Shibani et Samuel Lévy · L'Appel
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