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Sénat : le RN entre par la petite porte, la droite garde les clés

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Un groupe d'extrême droite pour la première fois au palais du Luxembourg, mais une majorité qui ne change pas de mains. Le vrai pouvoir de la chambre haute se jouera ailleurs que dans les chiffres de dimanche soir.

Dix sénateurs. C'est le seuil qui sépare, au Sénat, un groupe de simples élus isolés. Dimanche soir, pour la première fois sous la Ve République, le Rassemblement national l'a franchi.

Les élections sénatoriales du 27 septembre renouvelaient 178 des 348 sièges de la chambre haute, dans 64 circonscriptions. Quelque 1 686 candidats se disputaient les voix des grands électeurs, un collège composé à près de 95 % de délégués des conseils municipaux. Dans 34 départements et territoires, le scrutin se déroulait au scrutin majoritaire, et à la proportionnelle dans les autres.

Le Rassemblement national, qui ne comptait jusqu'ici que trois ou quatre sénateurs non inscrits, revendique désormais entre 12 et 15 élus, de quoi former un groupe autonome. Marine Le Pen a salué sur X une « victoire historique » et une « étape majeure », présentant ces futurs sénateurs comme « un relais essentiel dans la campagne présidentielle ».

Dans les Bouches-du-Rhône, la liste RN a ainsi obtenu deux sièges sur huit, avec Marie-Pierre Callet et Fabien Bravi, au détriment du sortant Stéphane Ravier, ancienne figure de l'extrême droite marseillaise passée par Reconquête. L'épisode résume une double dynamique, la progression du RN et l'absorption de ses concurrents sur sa droite.

Douze à quinze sièges sur 348. Une percée symbolique majeure, un poids législatif marginal.

Les racines municipales d'une percée

Cette entrée au Luxembourg ne doit rien au hasard. Au Sénat, les électeurs sont des élus locaux, et le RN a longtemps été handicapé par sa faible implantation communale. Les municipales de mars 2026 ont changé la donne. Le parti est passé de 22 à 74 mairies, a fait élire plus de 3 000 conseillers municipaux et s'implante désormais dans 84 départements.

Le directeur de campagne du parti, Ludovic Pajot, visait avant le scrutin un doublement voire un triplement du nombre de sénateurs, en misant notamment sur la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, sur Toulon et sur le Var. Le résultat dépasse l'objectif affiché, ce qui explique le ton triomphal de la soirée.

Mieux, la mécanique est cumulative. Chaque mairie conquise en mars fournit des grands électeurs en septembre. La moitié restante du Sénat sera renouvelée en 2029, après une nouvelle séquence politique nationale. Le RN vient de montrer que sa conquête des institutions passe désormais aussi par le bas.

La majorité reste à droite et au centre

Pour autant, le rapport de force global ne bascule pas. Avant le scrutin, le groupe Les Républicains comptait environ 130 sénateurs, l'Union centriste 59, le groupe socialiste 65. Avec les Indépendants de Claude Malhuret, cette alliance de la droite et du centre dispose d'une large avance sur le seuil de la majorité absolue, fixé à 175 sièges.

Les premiers résultats le confirment. Sur les 37 sénateurs élus dès le premier tour dans les départements au scrutin majoritaire, 20 sont LR, cinq centristes et quatre socialistes. Trente et un sortants ont été reconduits, parmi lesquels Mathieu Darnaud, président du groupe LR, Cédric Perrin, président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, et Philippe Mouiller, président de la commission des Affaires sociales.

Autrement dit, la majorité sénatoriale représente toujours la France des territoires ruraux et des villes moyennes, celle des maires et des conseillers départementaux, historiquement ancrée au centre droit. Le Parti socialiste reste la première force d'opposition. Le RN, lui, devient la plus petite des forces organisées.

Le Sénat reste la maison des élus locaux de droite et du centre. Le RN y entre en invité, pas en maître.

Ce que change réellement un groupe

L'intérêt d'un groupe tient moins au nombre de voix qu'aux moyens qu'il procure. Il ouvre droit à des bureaux, à du personnel et à des crédits de fonctionnement, à des questions hebdomadaires au gouvernement, à un temps de parole accru dans les débats et à la possibilité de demander chaque année une commission d'enquête. Une vice-présidence du Sénat exige en revanche une vingtaine de membres, hors de portée pour l'heure.

De fait, ces moyens serviront d'abord la campagne présidentielle. Chaque mercredi, les questions au gouvernement offriront une tribune télévisée supplémentaire. Une commission d'enquête pourra être choisie pour sa résonance politique. Et les sénateurs RN, élus pour six ans, disposeront d'un réseau d'élus locaux à mobiliser pour les parrainages et le maillage du territoire.

Reste que le groupe devra se plier aux usages d'une assemblée réputée pour sa culture du compromis. L'administration du Sénat elle-même s'inquiétait, avant le scrutin, de devoir « pousser les murs » pour loger un neuvième groupe. Le symbole est parlant. L'institution s'adapte à l'arrivée du RN, elle ne se réorganise pas autour de lui.

Le vrai pouvoir du Sénat : le verrou constitutionnel Pour comprendre le rôle de la nouvelle majorité, il faut rappeler la place du Sénat dans la Ve République. En cas de désaccord persistant avec les députés, l'Assemblée nationale a le dernier mot sur la plupart des lois. Mais pour une révision de la Constitution, rien ne peut se faire sans un vote conforme des deux chambres, suivi d'un référendum ou d'une majorité des trois cinquièmes au Congrès.

Le premier test arrive dans moins d'un mois. Le 21 octobre, le Sénat doit examiner le projet de loi constitutionnelle sur l'autonomie de la Corse, adopté en juin par l'Assemblée. Une partie de la majorité sénatoriale y est hostile, et Bruno Retailleau y voit une « constitutionnalisation du communautarisme ». La droite sénatoriale a les moyens de l'arrêter seule.

Au-delà, la majorité LR et centriste s'installe pour trois ans dans un rôle d'arbitre. Si la présidentielle de 2027 devait porter à l'Élysée une candidate ou un candidat sans majorité à l'Assemblée, le Sénat deviendrait l'un des derniers contrepoids institutionnels, en particulier sur toute réforme de la Constitution.

Trois lectures d'un même scrutin

Première lecture, celle du RN. Le parti achèverait sa conquête de toutes les institutions, après l'Assemblée, les mairies et le Parlement européen. Elle se heurte aux chiffres. Avec au mieux 15 sièges sur 348, soit moins de 5 % de l'hémicycle, le RN ne peut ni bloquer un texte ni en faire adopter un seul.

Deuxième lecture, celle d'une droite sénatoriale inchangée, que rien n'atteindrait. Elle néglige la dynamique. Le RN a plus que triplé sa présence en un seul renouvellement, en s'appuyant sur des conseillers municipaux élus six mois plus tôt, et a évincé l'extrême droite concurrente là où elle était implantée.

La troisième lecture est la plus solide. Le RN a remporté une bataille de légitimité, pas de pouvoir. Il gagne une tribune et des moyens pour 2027, tandis que la droite et le centre conservent le seul levier qui compte au Sénat, la capacité de dire non à une révision constitutionnelle. Ce sont eux, et non le RN, qui décideront du sort de l'autonomie corse cet automne.

Le RN gagne une vitrine. La droite garde un veto. Et c'est le veto qui pèsera dans les mois à venir.

Les résultats définitifs et la composition officielle des groupes seront connus dans les prochains jours, avant l'élection du président du Sénat. Mais la leçon de la soirée est déjà écrite. Le Rassemblement national n'a plus besoin de la présidentielle pour entrer dans les institutions. Il lui reste à montrer qu'il sait y exercer autre chose qu'une présence.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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