Deux sources, l'une française et l'autre du Golfe, font état de l'envoi du système sol-air Mamba à Yanbu, en Arabie saoudite. Dans le royaume, la menace aérienne s'intensifie et les infrastructures pétrolières sont sous pression.
La France a fourni à l'Arabie saoudite un système de défense sol-air SAMP/T, dit « Mamba », pour protéger le port pétrolier de Yanbu, sur la mer Rouge, ont indiqué à L'Appel une source militaire française et une source du Golfe. Ni Paris ni Riyad n'avaient confirmé officiellement, dimanche, la nature exacte des équipements engagés.
Le fer de lance de la défense aérienne française
L'annonce intervient trois jours après celle d'Emmanuel Macron. Jeudi 24 septembre, sur TF1 et France 2, le chef de l'État avait déclaré que la France allait envoyer « des soldats, des radars, des systèmes de défense » à Yanbu, en précisant qu'il ne s'agissait « pas de s'engager dans quelque conflit, mais de protéger ce site ». Il n'avait alors cité aucun matériel.
Le SAMP/T, pour « sol-air moyenne portée terrestre », est le système le plus avancé de la défense aérienne française. Produit par le consortium Eurosam, coentreprise à parts égales entre MBDA et Thales, il associe le missile intercepteur Aster 30 au radar multifonction Arabel. Il est conçu pour protéger des sites sensibles, bases aériennes ou ports, contre les avions, les drones, les missiles de croisière et les missiles balistiques tactiques de la classe des 600 kilomètres de portée.
Le système a été pensé pour opérer dans des environnements saturés de cibles et soumis au brouillage électronique, et pour s'intégrer à la défense antimissile de l'Otan. Il est entièrement aérotransportable par les avions de transport tactique A400M et C-130J, ce qui permet de le projeter rapidement loin du territoire national.
Le déploiement d'une telle batterie n'aurait rien d'anodin pour les armées françaises. Leur parc est limité. Le quotidien 20 Minutes évoque huit batteries, le site spécialisé Opex360 dix systèmes Mamba, un écart qui tient notamment aux cessions partielles consenties à l'Ukraine et que le ministère des Armées ne détaille pas. La loi de programmation militaire prévoit l'acquisition de huit SAMP/T de nouvelle génération d'ici à 2030, le premier ayant été livré en février.
Envoyer un Mamba à Yanbu, c'est dégarnir un parc qui se compte sur les doigts des deux mains.
Yanbu est le principal terminal saoudien d'exportation de brut sur la mer Rouge. Relié aux champs pétrolifères de l'Est par l'oléoduc Est-Ouest, d'une capacité de 5 à 7 millions de barils par jour, il permet au royaume de contourner le détroit d'Ormuz, quasiment fermé depuis la guerre lancée en février contre l'Iran. Les Houthis ont revendiqué jeudi des frappes contre les installations d'Aramco dans le port. Le Brent a alors dépassé brièvement 108 dollars.
Samedi, des missiles vers Khamis Mushait, des drones vers Riyad
Sur le terrain, les tirs se poursuivent. La coalition menée par l'Arabie saoudite au Yémen a annoncé samedi avoir intercepté deux missiles balistiques et deux drones lancés par les rebelles houthis, soutenus par l'Iran. Les missiles visaient Khamis Mushait, dans le sud-ouest du royaume, les drones la région de Riyad, selon son porte-parole, le général Turki al-Maliki.
Des alertes ont été déclenchées dans la nuit à Khamis Mushait et à Abha. Aucune sirène n'a en revanche retenti à Riyad. L'attaque est intervenue quelques heures après une réunion dans la capitale saoudienne des chefs militaires de l'Arabie saoudite, du Pakistan et de la Turquie, signataires le mois dernier d'un pacte de défense commune baptisé accord de La Mecque.
La guerre a repris en juillet, après plusieurs années de trêve, lorsque les Houthis ont tiré sur l'aéroport d'Abha en représailles à une attaque contre celui de Sanaa. Les rebelles ont ensuite proclamé un blocus naval contre le royaume. Le 8 septembre, des frappes contre des sites civils et énergétiques de quatre provinces saoudiennes ont fait au moins 73 blessés. Les Houthis ont depuis visé La Mecque, pour la première fois depuis 2017, et pris le port yéménite de Mokha.
Riyad multiplie de son côté les raids aériens. Les rebelles ont fait état de 14 frappes saoudiennes pour la seule journée de vendredi, sur les provinces de Taïz, Amran, Marib et Saada. Début septembre, ils en avaient dénombré plus de 120 en trois jours. Une source militaire houthie a affirmé à L'Appel que le total des raids menés par l'aviation saoudienne dépassait 1 000 depuis juillet, un chiffre invérifiable de source indépendante.
Plus de mille raids selon les rebelles, des interceptions quasi quotidiennes selon Riyad. La guerre a déjà changé d'échelle.
Le ciel de la mer Rouge, nouvelle ligne de front
L'armée yéménite, loyale au gouvernement reconnu par la communauté internationale, a accusé samedi les Houthis d'utiliser des armes de défense aérienne iraniennes transformées, avec l'aide d'experts des Gardiens de la révolution, en missiles rôdeurs. Selon son porte-parole, le colonel Majed Abdallah al-Nouzaili, ces engins peuvent tourner dans le ciel pendant 25 à 30 minutes selon les versions du communiqué, et frapper toute source de chaleur sans distinguer cibles militaires et civiles.
Ils seraient orientés vers les couloirs aériens internationaux du sud de la mer Rouge, empruntés notamment par les avions des Nations unies et des organisations humanitaires. Le porte-parole a appelé l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI) et l'Association internationale du transport aérien (IATA) à prendre des mesures, estimant que la menace dépassait largement le seul espace aérien yéménite.
Cette escalade coïncide, selon lui, avec les menaces proférées par des dirigeants iraniens contre le trafic aérien régional. Washington a instauré à partir du 23 septembre des sanctions contre les compagnies aériennes iraniennes, menaçant de sanctions secondaires les prestataires qui les assistent. À l'aéroport de Bagdad, les vols iraniens ont été suspendus dès mercredi, les sociétés d'assistance refusant de les servir.
Le secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale iranien, Mohsen Rezaï, a averti que si les pays voisins interdisaient les avions iraniens, « leurs aéroports ne pourront pas fonctionner ». Mohammad Mokhber, conseiller du guide suprême, a résumé la position de Téhéran par une formule, l'espace aérien sera « pour tous ou pour personne ».
Si nos avions ne volent pas, leurs aéroports ne pourront pas fonctionner.
- Mohsen Rezaï, secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale iranien
Un responsable politique yéménite, s'exprimant sous couvert d'anonymat, a jugé auprès de L'Appel « honteux » que le gouvernement se contente de communiqués qui reconnaissent les capacités de l'adversaire. Il l'appelle à des « mesures militaires décisives » et à des partenariats avec l'Arabie saoudite, les Émirats et même le Qatar, avertissant que le coût d'une intervention ne fera que croître avec le temps. Le Conseil présidentiel de direction a déjà décrété une mobilisation générale contre les rebelles.
Un système de santé au bord de la rupture
Sur le front humanitaire, la situation se dégrade rapidement. Le ministre yéménite de la Santé, Qassem Bouhaibeh, a averti dans un entretien publié dimanche par Al Jazeera Net que les services de santé avaient totalement disparu dans certaines zones et que le secteur ne pourrait pas absorber indéfiniment de nouvelles vagues de déplacés.
Selon les données sanitaires actualisées à juin 2026, 19,3 millions de Yéménites ont besoin d'une assistance médicale, alors que le plan de réponse n'est financé qu'à hauteur de 17 %. La part des établissements pleinement opérationnels serait tombée sous les 50 %, selon l'estimation du ministre, contre environ 60 % avancés par l'Organisation mondiale de la santé en début d'année.
L'offensive sur la côte ouest a jeté sur les routes 134 550 personnes entre juin et le 22 septembre, concentrées pour l'essentiel à Taïz, Lahj et Aden, d'après les chiffres du ministre. Les Nations unies recensaient pour leur part plus de 122 000 déplacés, 674 morts et 2 998 blessés entre le 6 août et le 18 septembre, une période plus courte qui explique l'écart entre les deux décomptes.
Le ministre redoute la conjonction des déplacements, de la malnutrition et d'une couverture vaccinale en recul avec les épidémies de choléra, de rougeole et de poliomyélite. Plus de 27 000 cas confirmés de rougeole ont été enregistrés en 2025, et près de la moitié des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition chronique. Pour les malades du cancer, de l'insuffisance rénale ou de la thalassémie, la baisse des financements menace les séances de traitement.
Le reste à charge pèse déjà lourdement sur les familles. Les paiements directs des patients représentent plus de la moitié des dépenses de santé du pays, a-t-il souligné.
Dix-neuf millions de personnes en attente de soins, un plan financé à 17 %. Au Yémen, la guerre du ciel se paie au sol.
Les États-Unis n'ont pas, à ce stade, renouvelé leur engagement militaire aux côtés de Riyad, qui poursuit des discussions avec Washington. La France, elle, s'installe en première ligne défensive sur la mer Rouge, avec un matériel qui compte parmi ses plus rares. Le président iranien, Massoud Pezeshkian, assure de son côté que les Houthis « ne prennent pas leurs ordres » à Téhéran.






