Dans Hannibal Rising, deux enfants attendent l'hiver dans une maison coupée du monde, pendant que des hommes armés et affamés rôdent autour. À Oleshky, sur la rive occupée du Dniepr, ce film n'est plus une fiction. Il est un calendrier.
« Et à l'automne, nous mourrons, c'est certain. » Une habitante d'Oleshky l'a écrit au début de l'été. L'automne est arrivé.
Le film de Peter Webber s'ouvre sur un monde qui ne sait pas encore qu'il va disparaître. Lituanie, 1944. Un château au milieu des forêts, des parents attentifs, un garçon silencieux et brillant, Hannibal, et sa petite sœur Mischa, qu'il adore. La guerre n'est encore qu'une rumeur au loin.
Oleshky, elle aussi, a eu son avant. Une ville de 24 000 habitants posée sur la rive gauche du Dniepr, à cinq kilomètres de Kherson, fondée il y a près de mille ans, avant même Moscou. Une ville de potagers. Avant la guerre, raconte la responsable ukrainienne de son administration, Tetiana Hasanenko, les habitants y cultivaient tant de légumes qu'ils en vendaient jusqu'à Kherson et en Crimée.
Il faut garder cette image en tête. Des potagers qui produisaient plus que ce dont leurs propriétaires avaient besoin, des caves remplies de conserves pour l'hiver. C'est cette abondance-là que la guerre va retourner, jardin par jardin, jusqu'à la dernière cave.
Une ville qui nourrissait la Crimée ne peut plus nourrir ses propres jardiniers.
L'isolement : la maison se referme Dans le film, la famille fuit l'avancée des combats et se réfugie dans un pavillon isolé au cœur de la forêt. Les parents sont tués. Il ne reste que deux enfants, seuls, dans une maison que plus personne ne peut atteindre. La neige tombe. Les chemins disparaissent.
À Oleshky, la forêt s'appelle le Dniepr, et la neige, ce sont les mines. La ville est occupée par l'armée russe depuis 2022. En juin 2023, la destruction du barrage de Kakhovka la noie. L'eau monte dans les rues, envahit les maisons, remplit les caves de boue. On n'évacue personne. L'électricité ne revient jamais, le gaz non plus.
Puis, à partir de la fin 2025, les routes se ferment une à une. Du côté tenu par les Russes, les champs de mines deviennent si denses que les véhicules de ravitaillement sautent ou sont traqués par les drones. Le dernier camion de vivres entre en ville le 26 mai 2026. Après, plus rien ne passe. Ni pain, ni médicaments, ni argent, puisque sans électricité il n'y a plus de distributeurs.
Dans la maison ne restent plus qu'environ deux mille personnes. Parmi elles, une cinquantaine d'enfants.
Le Dniepr a remplacé la forêt, les mines ont remplacé la neige. Mais la maison est la même, et personne ne peut plus y entrer.
Les réserves : le temps des fleurs qu'on mange Dans Hannibal Rising, l'hiver avance et les réserves fondent. Il n'y a pas de famine spectaculaire au début, seulement cette érosion lente, jour après jour, du peu qui reste. Le spectateur la sent venir avant les personnages.
À Oleshky, l'érosion a une texture. Selon les messages que des habitants ont transmis au Guardian, on ne mange plus qu'une fois par jour, une soupe sans pommes de terre. Dedans, des courgettes poussées dans ce qui était autrefois les jardinières fleuries des immeubles. Parfois, une poignée de pourpier, cette herbe grasse qui pousse entre les pierres et que l'on ramasse désormais comme on cueillait jadis des fruits.
D'autres familles, selon des témoignages relayés par la presse ukrainienne, vivent de deux ou trois cuillerées de sarrasin par jour. Les plus âgés descendent dans les caves que la crue de 2023 a remplies de boue. Ils creusent, à la pelle, à la main, pour retrouver les bocaux de légumes et de viande enterrés depuis trois ans. On troque ce qu'on possède contre un sachet de sel ou quelques comprimés.
Une femme a raconté son corps comme on tient un journal. Avant la guerre, elle pesait 110 kilos. Aujourd'hui, 67. « Au début, j'étais contente de maigrir, mais maintenant je comprends que je vais mourir sans nourriture riche en protéines », a-t-elle écrit, selon le Guardian. Puis cette phrase, qui résume la ville entière. « Nous sommes encore en vie. »
On ne compte plus les repas, on compte les kilos perdus.
Les hommes armés qui ont faim
Puis vient le moment que tout spectateur de Hannibal Rising redoute. Des hommes arrivent à la maison de la forêt. Ils sont armés. Ils ont faim, eux aussi. La pénurie les a changés, et les deux enfants passent sous leur coupe. Le film montre que la faim de guerre ne frappe pas seulement les faibles. Elle ronge d'abord ceux qui tiennent les fusils, et elle les tourne contre les plus fragiles.
À Oleshky, cette scène se joue dans les cours. La campagne de drones menée par l'Ukraine contre les lignes logistiques russes a provoqué des pénuries jusque dans les rangs des soldats de première ligne. Alors les soldats se servent chez les civils. « Il y a une semaine, ils sont entrés dans les cours et ont déterré toutes les pommes de terre, les oignons et l'ail », a raconté un habitant, cité par le Guardian. « Ils ont pris toutes les réserves des vieilles femmes. »
Quand une grand-mère s'est mise à crier, les soldats lui ont répondu que des gens qui seraient « bientôt au paradis » pouvaient se contenter d'eau. Un homme de 74 ans, qui fouillait sa cave inondée à la recherche de conserves et refusait d'y laisser entrer des soldats, a été tué, selon Tetiana Hasanenko.
Même le ciel est devenu une scène de pillage. Ce week-end, l'armée ukrainienne a largué par drones environ quatre tonnes de nourriture sur une centaine de points de la ville. Mais selon le gouverneur militaire de Kherson, Oleksandr Prokoudine, les soldats russes abattent les drones, confisquent ou revendent les colis. Les civils surpris à ramasser un sac de vivres sont arrêtés, enfermés dans des caves et battus.
Dans le film comme à Oleshky, la faim ne reste jamais chez les faibles. Elle arme d'abord ceux qui ont des fusils.
Les corps que personne ne ramasse
Hannibal Rising ne montre pas tout de ce qui arrive à Mischa. Il en montre assez pour que le spectateur comprenne, et pour que l'enfant, lui, ne l'oublie jamais. Ce que le garçon voit dans cette maison devient le centre de toute sa vie. Le cinéma a choisi la suggestion, parce que certaines images ne se regardent pas en face.
À Oleshky, on n'a pas le luxe de la suggestion. Des drones FPV russes survolent la ville en permanence et visent tout ce qui bouge. Les blessés se vident de leur sang sur place, faute de pouvoir être secourus. À l'hôpital, il ne reste que quatre soignants, sans médicaments ni carburant. Son sous-sol sert de morgue.
« Il y a des cadavres non seulement dans le sous-sol de l'hôpital, mais dans toute la ville », a déclaré Tetiana Hasanenko au Guardian. « Ils restent là, parce qu'on ne peut pas ramasser un corps. Les drones volent sans arrêt, et ce sont les chiens qui mangent les corps. » La mission des Nations unies a recensé au moins 29 civils tués et 54 blessés dans la ville depuis janvier. Les premiers morts de faim et d'épuisement ont été signalés.
Les enfants d'Oleshky vivent dans ces rues-là.
On ne peut plus enterrer les morts. Les vivants apprennent à passer à côté.
Le monde derrière la vitre
Dans le film, personne ne vient. Aucun secours ne remonte le chemin de la forêt. La guerre a avalé le monde extérieur, et la maison reste seule avec ses occupants.
À Oleshky, le monde extérieur existe. Il regarde. Cette semaine, à la tribune des Nations unies, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriï Sybiha, a déclaré que la Russie « rend délibérément la vie impossible » dans la ville et « affame » ses habitants. Vendredi, une banderole « Save Oleshky » a été déployée dans un stade, lors d'un match de Ligue des nations entre l'Ukraine et la Hongrie.
Le Kremlin a reconnu une « situation critique », mais accuse l'Ukraine d'empêcher l'aide de passer. Le 1er septembre, un convoi alimentaire a été attaqué sur la route de la ville, chaque camp accusant l'autre. Le Comité international de la Croix-Rouge s'est dit prêt à évacuer les civils. Les autorités d'occupation refusent de fournir les garanties de sécurité écrites nécessaires, selon Kiev.
Pourquoi garder deux mille civils affamés dans une ville en ruines ? Les faits écartent l'hypothèse d'un simple chaos logistique. Les mines sont posées du côté russe, l'évacuation est refusée, l'aide est confisquée. Pour Tetiana Hasanenko, la raison est militaire. Oleshky fait face à Kherson, et Moscou craint une offensive ukrainienne depuis l'autre rive. « Ils gardent les civils comme boucliers humains », dit-elle. Oleksandr Prokoudine parle de deux mille « otages ».
Le monde n'ignore rien d'Oleshky. Il voit tout, et cela ne change rien.
L'enfant qui survit
Hannibal Lecter survit à l'hiver de la forêt. On le retrouve dans un orphelinat installé dans le château de son enfance, enfermé dans le silence, rongé de cauchemars. Il part en France, étudie la médecine, apprend la discipline. En apparence, il se reconstruit. En réalité, il ne quitte jamais la maison au fond des bois. Il retrouve, un par un, les hommes qui y sont entrés. Et la vengeance, loin de l'apaiser, fabrique le personnage que le cinéma connaîtra ensuite.
Le film est une fiction, et il serait indécent de réduire les enfants d'Oleshky à un scénario de vengeance. Mais Thomas Harris a mis le doigt sur une vérité que les historiens de la guerre connaissent bien. Ce qu'un enfant voit pendant une famine organisée ne reste pas dans la maison. Il l'emporte avec lui, pour toute sa vie, et parfois dans celle des autres.
L'Ukraine le sait mieux que quiconque. Elle porte encore la mémoire de l'Holodomor, la grande famine soviétique des années 1930, que le musée national qui lui est consacré a directement invoquée, à la mi-septembre, pour dénoncer le sort d'Oleshky. Trois générations plus tard, cette mémoire façonne toujours le rapport du pays à Moscou.
À Oleshky, une cinquantaine d'enfants regardent aujourd'hui des soldats déterrer les pommes de terre de leurs grands-mères. Ils voient des voisins emmenés dans des caves pour avoir ramassé un colis. Ils passent à côté de corps que personne n'ose enlever. Personne ne sait ce qu'ils deviendront. Mais tout le monde sait ce qu'ils sont en train de voir.
Une famine ne se mesure pas seulement en morts. Elle se mesure aussi à ce que les enfants survivants emporteront avec eux.
Dans Hannibal Rising, tout bascule quand l'hiver s'installe et que les réserves de la maison sont épuisées. Au début de l'été, une habitante d'Oleshky avait fait ses comptes. En août, la situation serait critique. À l'automne, écrivait-elle, « nous mourrons, c'est certain ». Nous sommes le 27 septembre. Les jardins sont vides, les caves fouillées, les colis confisqués. Et l'hiver, lui, n'a pas encore commencé.






