Sept électeurs sur dix ont rejeté l'initiative de la droite souverainiste qui voulait graver dans la Constitution une neutralité « perpétuelle et armée ». Un vote dicté par la guerre en Ukraine, la menace russe et le discrédit de son principal promoteur.
Les électeurs suisses ont rejeté dimanche à une large majorité une initiative populaire visant à inscrire dans la Constitution une conception plus stricte de la neutralité du pays, qui aurait notamment limité la capacité de Berne à adopter des sanctions internationales et à coopérer avec l'Otan. Le texte a été repoussé par 70,15 % des votants et dans l'ensemble des cantons.
Selon les résultats officiels, 1 854 767 électeurs ont voté non, contre 789 130 oui. La participation s'est établie à 47,06 %. Le Conseil fédéral, le Parlement et tous les grands partis, à l'exception de l'Union démocratique du centre (UDC), avaient appelé à rejeter le texte.
« Ce résultat n'est pas un vote contre la neutralité », a réagi le ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis. « La Suisse était neutre hier, elle le sera aujourd'hui et elle le restera. »
Intitulée « Sauvegarder la neutralité suisse », l'initiative portée par l'association souverainiste Pro Suisse voulait définir une neutralité « perpétuelle et armée ». Elle aurait interdit l'adhésion à toute alliance militaire ou de défense et la coopération avec celles-ci, sauf en cas d'attaque contre la Suisse, ainsi que toute participation à un conflit entre États tiers. Les sanctions économiques auraient été limitées à celles décidées par l'Organisation des Nations unies.
Non à 70 %, dans tous les cantons. Les Suisses ont tranché entre une neutralité de principe et une neutralité en cage.
Un vote contre la rigidité, pas contre la neutralité
Le résultat ne traduit pas un désaveu du principe lui-même. Selon les enquêtes d'opinion, 82 % des Suisses restent attachés à la neutralité, inscrite dans la Constitution depuis 1848 et pratiquée depuis 1815. Les électeurs ont refusé de figer sa définition, pas de l'abandonner.
« L'initiative aurait gravé la neutralité dans le marbre et n'aurait plus permis de réagir de manière adaptée à une situation donnée », a résumé la conseillère nationale libérale-radicale Susanne Vincenz-Stauffacher. La Suisse pratique aujourd'hui ce que Berne appelle une « neutralité coopérative ». Pas d'alliance militaire, mais la liberté de reprendre des sanctions.
Pour une majorité de votants, un engagement en faveur de la paix, du droit international et des droits humains renforce davantage la crédibilité du pays qu'une neutralité absolue, perçue comme mettant sur le même plan l'agresseur et la victime, selon l'analyse publiée par le service public SWI swissinfo.ch.
La guerre en Ukraine, point de bascule
L'initiative était née d'une décision précise. Après l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, la Suisse avait repris l'essentiel des sanctions adoptées par l'Union européenne contre Moscou. Pour ses détracteurs, dont l'ancien conseiller fédéral Christoph Blocher, figure historique de l'UDC, ce choix compromettait l'impartialité du pays et sa crédibilité de médiateur.
Quatre ans plus tard, le contexte sécuritaire a joué contre eux. Le chef de l'armée suisse a mis en garde contre les menaces qui pèsent sur l'Europe et souligné que la défense du pays dépendait aussi du soutien de ses voisins. Dans ces conditions, l'isolement prôné par l'initiative est apparu à beaucoup comme un risque stratégique.
Les électeurs les plus âgés, qui ont connu la neutralité stricte de la guerre froide, se sont montrés particulièrement critiques envers le texte, selon SWI swissinfo.ch.
Ceux qui ont connu la guerre froide ont été les plus nombreux à refuser de revenir à sa neutralité.
L'encombrant soutien de Moscou
La campagne a aussi été plombée par l'intérêt que lui portait la Russie. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, avait publiquement salué l'initiative. Dans un climat marqué par les attaques de drones en Allemagne, les sabotages dans les pays baltes et les opérations hostiles attribuées à Moscou en Europe, cet appui a renforcé chez de nombreux électeurs l'impression que le texte servait des intérêts étrangers, malgré son slogan « Non à la guerre ».
L'ancien ambassadeur Jean-Daniel Ruch a pour sa part soulevé la question de la cohérence de la politique de sanctions de Berne, en comparant le traitement réservé à la Russie et à Israël, un argument qui n'a pas suffi à convaincre au-delà du camp souverainiste.
Christoph Blocher, promoteur et handicap
Le visage même de la campagne a pesé. Christoph Blocher, milliardaire de 85 ans, y a investi 3,8 millions de francs suisses, la plus importante contribution individuelle jamais enregistrée pour une votation, selon Euronews. Mais son groupe industriel EMS, qui a maintenu des activités en Russie après l'invasion et réalise d'importantes affaires en Chine, a alimenté le soupçon d'un combat motivé par des intérêts économiques plutôt que par des principes.
« Blocher s'est complètement fourvoyé », a lancé Marianne Binder, élue du Centre. Avec moins de 30 % de oui, l'initiative n'a guère dépassé l'électorat traditionnel de l'UDC, premier parti de Suisse, qui avait recueilli près de 28 % des voix aux élections fédérales de 2023.
Une géographie du refus
Le non l'a emporté partout, mais avec des nuances marquées. En Suisse romande, il a atteint 75,6 % à Neuchâtel, 73 % dans le canton de Vaud et 71,8 % dans le Jura. À Genève, environ deux tiers des votants ont rejeté le texte. Bâle-Ville a enregistré l'un des refus les plus nets, avec 79,9 %.
Le Tessin fait figure d'exception relative. Le canton italophone n'a rejeté l'initiative qu'à 51,75 %, le score le plus serré du pays.
Le camp du oui ne désarme pas
Les partisans du texte ont reconnu leur défaite sans renoncer à leurs critiques. « Le peuple a tranché », a déclaré le député UDC Yvan Pahud à la RTS, tout en estimant qu'en maintenant les sanctions contre la Russie, la Suisse s'était isolée. Pro Suisse a averti que le résultat risquait d'être interprété à l'étranger comme un abandon de la neutralité, et qu'il faudrait l'expliquer.
Du côté des opposants, la députée socialiste genevoise Laurence Fehlmann-Rielle a assuré que la Suisse n'avait pas perdu sa crédibilité en matière de bons offices et qu'elle n'adhérerait pas à l'Otan.
Le même jour, les électeurs ont également rejeté, à 72,52 %, une initiative sur la sécurité alimentaire qui visait à porter le taux d'autosuffisance du pays à 70 % en dix ans, contre environ 42 % aujourd'hui.
Le débat sur les contours de la neutralité est loin d'être clos. Le 29 novembre, les Suisses se prononceront sur un assouplissement de la loi sur le matériel de guerre, qui autoriserait certaines exportations d'armes vers des « pays partenaires proches », à l'exclusion de l'Ukraine.






