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Douze semaines de silence, une vidéo, et un policier renvoyé devant le tribunal

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Le fonctionnaire qui avait projeté un jeune homme sur le bitume un soir de Fête de la musique sera jugé le 6 novembre. La mort de la victime, treize jours plus tard, restera hors du procès.

Une prise par-derrière. Une tête qui heurte le trottoir. Puis, pendant près de trois mois, plus rien.

Le 21 juin, Carcassonne célèbre la Fête de la musique. Dans la soirée, des policiers nationaux interviennent pour des « nuisances sonores réitérées », selon le parquet. Sur une vidéo tournée ce soir-là, l'un des agents saisit un jeune homme par-derrière et le projette violemment au sol. Sa tête frappe le trottoir. On le voit ensuite se tenir le crâne, tandis que des témoins protestent contre le geste du policier.

Le jeune homme, âgé de 29 ans, n'était pas la cible de l'intervention. Il n'a pas été interpellé ce soir-là, et n'a jamais déposé plainte. Le parquet le présente comme vivant à la rue depuis ses 16 ans. Sa famille récuse cette description, son frère affirmant, selon l'AFP, qu'il vivait chez leurs parents.

Le 3 juillet, treize jours après les faits, il est retrouvé en arrêt cardiaque sur le lieu où il vivait. Il meurt ce jour-là.

Il n'était visé par personne ce soir-là. Il est pourtant celui qui s'est retrouvé à terre.

Une autopsie qui écarte le lien avec la mort

Une autopsie est pratiquée le 9 juillet. Elle ne révèle aucune lésion traumatique suspecte susceptible de trahir l'intervention d'un tiers. Les conclusions médico-légales orientent vers une cause toxique, compte tenu d'antécédents connus de consommation de plusieurs produits stupéfiants.

La procureure de Carcassonne, Géraldine Labialle, a été claire dès l'ouverture de l'enquête. « En l'état des investigations », il n'existe « aucun lien de causalité » entre les faits filmés et le décès survenu près de deux semaines plus tard. Le policier ne sera donc pas jugé pour la mort du jeune homme, mais pour le geste lui-même.

Cette distinction est capitale pour comprendre le dossier. La justice ne dit pas que la violence n'a pas eu lieu. Elle dit que, selon les éléments médicaux disponibles, elle n'a pas tué. Les deux questions avancent désormais sur des voies séparées.

Il a fallu une vidéo pour que la justice s'en saisisse

Entre le 21 juin et la mi-septembre, aucune procédure publique n'est engagée. Tout bascule le 12 septembre, lorsque la vidéo commence à circuler sur les réseaux sociaux, relayée notamment par le député insoumis Thomas Portes. « Après les propos racistes, les violences policières. À Carcassonne, la police est hors de contrôle ! », écrit-il.
Le parquet dit avoir pris connaissance des images le 13 septembre. Il saisit aussitôt l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), la « police des polices ». Le lendemain, une enquête pour violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique est ouverte.

Les choses vont ensuite très vite. Le vendredi 25 septembre, le policier est placé en garde à vue et entendu par les enquêteurs de l'IGPN à Narbonne. Présenté le jour même au parquet de Carcassonne, il se voit notifier une date de comparution devant le tribunal correctionnel. Samedi, le parquet annonce son placement sous contrôle judiciaire jusqu'à l'audience du 6 novembre.

D'ici là, il lui est interdit d'exercer toute activité policière ou liée à la sécurité, et de détenir une arme. Son identité n'a pas été rendue publique.

Douze semaines sans procédure, puis quatorze jours pour un renvoi devant le tribunal. La vidéo a fait ce que l'institution n'avait pas fait.

Ce que risque le policier

Les violences volontaires commises par une personne dépositaire de l'autorité publique sont punies de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende lorsqu'elles n'ont entraîné aucune incapacité de travail ou une incapacité inférieure ou égale à huit jours. Au-delà de huit jours, la peine encourue passe à cinq ans et 75 000 euros. Le tribunal peut en outre prononcer des peines complémentaires, dont l'interdiction d'exercer.

Le jeune homme étant décédé, ses héritiers peuvent se constituer partie civile, l'action publique ayant été engagée par le parquet. Ils pourront réclamer réparation du préjudice subi par la victime avant son décès, mais pas du décès lui-même, faute de lien de causalité établi.

La mise en cause du fonctionnaire a suscité la colère d'une partie de la profession. Le secrétaire du syndicat Unité Police 11, Hedi Baouia, a exprimé sa « profonde indignation » face à la suspension et aux poursuites visant son collègue, selon le site Police & Réalités.

Carcassonne, deux affaires dans le même mois

L'affaire survient dans une ville déjà secouée. Le 8 septembre, le quotidien Midi Libre a rendu public un enregistrement dans lequel un policier municipal de Carcassonne tient des propos racistes, sexistes et islamophobes. Ces propos avaient été captés par une caméra-piéton en novembre 2025. Le parquet a ouvert une enquête le 9 septembre.

La nouvelle municipalité, installée en mars 2026, a d'abord interrogé la manière dont les images avaient été obtenues, avant de condamner des propos « inacceptables » et d'imputer à l'équipe précédente d'avoir étouffé l'affaire. Quatre agents ont été suspendus.

Les deux dossiers sont juridiquement distincts. L'un concerne la police municipale, l'autre la police nationale. L'un porte sur des paroles, l'autre sur un geste. Mais leur succession en quelques jours a installé dans l'opinion l'image d'une ville où les dérapages ne sortent que lorsqu'une caméra les capte.

Ce que dit vraiment ce dossier

Deux lectures s'opposent. La première, portée par une partie des syndicats policiers, voit dans les poursuites une réaction précipitée à la pression des réseaux sociaux, sur la foi d'une vidéo de quelques secondes et alors que la mort a été médicalement dissociée des faits. La seconde, défendue par les élus de gauche, y voit la preuve que ce type de violence reste invisible tant qu'aucun passant ne filme.

Les faits penchent vers la seconde. Le parquet lui-même a qualifié le geste de violence volontaire suffisamment caractérisée pour renvoyer son auteur devant un tribunal en moins de deux semaines. Or, la victime n'avait pas porté plainte, aucun rapport interne n'avait déclenché de poursuites, et près de trois mois s'étaient écoulés. Sans la diffusion des images, rien n'indique que le dossier aurait existé.

Le procès du 6 novembre ne dira rien de la mort du jeune homme. Il dira en revanche si un policier peut projeter au sol un passant qui n'était pas visé, et à quel prix. Reste une question que ni l'autopsie ni l'audience ne trancheront : combien de gestes semblables n'ont jamais été filmés ?

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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