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Washington abandonne la sécurité du Golfe et laisse la France, la Grèce et le Royaume-Uni combler le vide sécuritaire

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Pendant que Donald Trump rejette la proposition iranienne sur le détroit d'Ormuz et rebaptise la voie maritime à son nom, la France, le Royaume-Uni et la Grèce arment seuls la défense pétrolière saoudienne face aux Houthis

Un tanker britannique, des radars français, une batterie grecque déjà engagée cinq fois au combat. Pendant que Riyad encaisse les missiles houthis et que Washington refuse tout compromis sur le détroit d'Ormuz, l'Europe s'installe seule sur le front que les États-Unis se refusent à ouvrir.

Le silence a duré onze jours. Entre le 11 septembre, quand les Houthis achèvent la prise de l'îlot de Périm au cœur du détroit de Bab-el-Mandeb, et le 22 septembre, quand Londres annonce l'envoi d'un avion ravitailleur à Chypre, aucune puissance occidentale n'a bougé militairement pour la défense saoudienne face au mouvement yéménite. Puis tout s'est accéléré en quarante-huit heures. Le tanker britannique, l'annonce française sur Yanbu, une batterie grecque qui abat un missile et un drone près du même site. Et, samedi, à quelques milliers de kilomètres de là, un refus américain qui referme la seule autre porte de sortie du pétrole du Golfe.

Donald Trump a déclaré aux journalistes devant la Maison-Blanche qu'il rejetait la proposition iranienne, ajoutant que Téhéran voulait un accord parce qu'il perdait la guerre. Quelques heures plus tôt, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi avait indiqué que, selon la dernière proposition de Téhéran, l'Iran rouvrirait le détroit d'Ormuz et reprendrait les discussions sur son programme nucléaire dans un délai de sept jours si les États-Unis levaient leur blocus naval des ports iraniens, renonçaient aux sanctions sur les ventes de pétrole iranien et respectaient un cessez-le-feu incluant le Liban. Selon le Wall Street Journal, cité par plusieurs médias américains, Trump se montrait « privément sceptique » sur la capacité de Téhéran à tenir ses engagements et aurait indiqué à ses collaborateurs s'attendre à une reprise des bombardements après les élections de mi-mandat de novembre.
Ce refus ne relève pas d'un simple désaccord technique. Dans la nuit de vendredi à samedi, le président américain a publié sur Truth Social une carte du détroit d'Ormuz rebaptisé « Trump Strait », un geste survenant après le rejet de la proposition iranienne de cessez-le-feu de sept jours. Ce n'était pas une première. Trump avait déjà, en août, évoqué l'idée de faire du détroit un territoire américain, affirmant « je pense que c'est une bonne idée, nous le contrôlons déjà avec le blocus, j'aime l'idée d'en faire un territoire, nous avons le contrôle total du détroit ». Ce qui n'est jamais dit dans les communiqués officiels, mais que ce geste révèle sans détour, c'est que le calcul américain sur Ormuz n'est plus seulement stratégique. Il est devenu un objet de trophée politique, une manière d'installer dans l'opinion l'idée d'une victoire personnelle avant les élections de mi-mandat, plutôt qu'un dossier à résoudre par la négociation.

Deux verrous sur trois

Ce refus prend une signification particulière une fois replacé dans la géographie du pétrole mondial. Depuis le 11 septembre, les forces houthies ont capturé Périm, l'île qui se trouve au milieu du détroit de Bab-el-Mandeb, un jour après avoir pris le port historique de Mokha. Ce passage assure normalement environ 12 % du commerce mondial, et se trouve désormais sous la supervision du mouvement houthi, qui revendique une autorité unilatérale sur les nationalités autorisées à le traverser. Conjuguée au blocus persistant qu'Ormuz subit côté iranien, la situation aboutit à un fait rarement énoncé aussi crûment dans les chancelleries occidentales, à savoir que deux des trois grands points de passage maritimes du pétrole mondial échappent simultanément au contrôle normal du trafic. Ce n'est pas un incident de plus dans une région instable. C'est un basculement structurel qui explique, à lui seul, pourquoi Yanbu et son oléoduc Est-Ouest sont devenus la variable la plus surveillée des marchés pétroliers, ce terminal étant connecté au Petroline, capable de transporter jusqu'à 5 millions de barils par jour, un volume extensible à 7 millions en situation exceptionnelle. Le brut a d'ailleurs suivi ce climat d'incertitude, le baril de Brent ayant évolué entre un plus bas de 84,20 dollars et un plus haut de 109,97 dollars sur le mois écoulé, dans une fourchette annuelle allant de 58,72 à 126,41 dollars.

Un pacte qui ne répond jamais

Officiellement, l'Arabie saoudite n'est pas seule face à cette pression. Le 7 août, Riyad a signé avec le Pakistan et la Turquie l'accord de défense de la Mecque, calqué sur l'article 5 de l'Otan, dont l'annonce officielle stipule qu'une attaque armée contre l'un des trois États sera considérée comme une attaque contre tous. Mais ce que les communiqués triomphants de Riyad, d'Islamabad et d'Ankara ne disent jamais, c'est que ce texte n'a, à ce jour, produit aucune traduction militaire concrète. Malgré les frappes répétées, l'accord de la Mecque n'a pas jusqu'ici produit de réponse militaire réelle, son texte n'ayant jamais été rendu public et ne prévoyant ni commandement conjoint, ni forces permanentes, ni mécanisme de déclenchement précis. Autrement dit, le pacte que Riyad brandit comme la preuve de sa nouvelle autonomie stratégique reste, sur le terrain des frappes houthies, un texte purement déclaratif. C'est précisément ce silence militaire pakistanais et turc qui pousse le royaume à se tourner, dans les faits, vers d'autres partenaires, plus discrets mais plus opérationnels.

Le vide que comblent les Européens

Ce vide a un nom que les communiqués occidentaux évitent soigneusement de prononcer, celui du refus américain d'engager directement ses propres forces contre les Houthis. Début septembre, alors que le mouvement yéménite achevait sa progression vers Bab-el-Mandeb, le prince héritier Mohammed ben Salmane a personnellement appelé Donald Trump à deux reprises pour le presser de frapper les positions houthies, ce que le président américain a refusé, précisant que les États-Unis n'envisageaient pas d'élargir leur campagne militaire régionale au mouvement yéménite. Washington a préféré s'en tenir à un rôle d'appui technique, aidant les Saoudiens à développer le ciblage et le partage d'informations, sans y engager d'hommes ni de matériel. C'est ce refus, non annoncé comme tel mais lisible dans les actes, qui a laissé le champ libre aux Européens.

Trois d'entre eux l'ont occupé presque simultanément. La Grèce d'abord, de la manière la plus discrète, puisqu'elle protège des sites saoudiens depuis 2021 et que sa batterie Patriot a, cette semaine encore, intercepté un missile balistique et un drone dans la région élargie de Yanbu, la cinquième fois que ce système est engagé au combat depuis le début de la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran. Le Royaume-Uni ensuite, avec le déploiement d'un avion ravitailleur Voyager de la RAF stationné à Chypre, destiné à prolonger l'autonomie des chasseurs saoudiens engagés dans l'interception des attaques houthies. La France enfin, avec l'annonce de Yanbu déjà connue. Ce triptyque révèle une réalité que ni Paris ni Londres n'énoncent frontalement, celle d'une délégation de fait du risque opérationnel américain vers des partenaires européens, pendant que Washington concentre son attention et ses moyens sur le seul dossier iranien.

Le choix britannique porte, en creux, un rappel historique gênant. Les tankers américains avaient soutenu la précédente campagne aérienne saoudienne au Yémen jusqu'en 2018, année où le secrétaire à la Défense James Mattis y avait mis fin après des années de critiques liées aux pertes civiles. Londres reprend aujourd'hui exactement ce rôle que Washington avait abandonné pour des raisons morales, tout en affirmant s'en tenir à une ligne strictement défensive. Le ministère britannique de la Défense précise que le Voyager ne volera qu'en soutien des missions d'interception de missiles et de drones, et non en appui des frappes saoudiennes sur des cibles au sol au Yémen. Cette distinction sera mise à l'épreuve des faits, puisque le porte-parole militaire houthi a affirmé que l'Arabie saoudite avait mené dix-neuf frappes aériennes ayant fait des victimes civiles, sans que le gouvernement saoudien ne réponde à ces accusations.

Deux calculs politiques, une même urgence énergétique

Ce que les éléments de langage occultent, à Londres comme à Paris, c'est la fonction intérieure de ces annonces. Le déploiement du Voyager constitue la première décision de politique étrangère significative du nouveau Premier ministre britannique Andy Burnham, arrivé au pouvoir en juillet après une purge des fidèles de son prédécesseur. Or Burnham a pris soin de justifier ce geste militaire par un registre entièrement domestique, liant sa décision aux pressions sur le coût de la vie et à la sécurité énergétique, affirmant agir « pour garantir les intérêts de la Grande-Bretagne et de la région élargie ». Un aviateur consulté par la presse britannique tempère toutefois la portée militaire réelle du geste, estimant qu'un unique tanker n'apporte qu'un gain de capacité marginal, pas un changement d'échelle. Le symbole compte donc davantage que l'effet opérationnel, précisément parce qu'il permet à un Premier ministre fraîchement installé de démontrer une prise de contrôle sur un dossier qui pèse directement sur les prix à la pompe britanniques.

En France, l'annonce de Macron a immédiatement rouvert une ligne de fracture politique préexistante. Jean-Luc Mélenchon a réclamé dès jeudi soir un vote du Parlement, écrivant que des troupes en Arabie saoudite revenaient à s'installer sur un théâtre de guerre, qu'en cas de frappe sur la base la question de la cobelligérance se poserait, et invoquant l'article 35 de la Constitution pour exiger un débat suivi d'un vote à l'Assemblée. Le Rassemblement national s'y oppose pour des raisons distinctes, le vice-président RN de l'Assemblée Sébastien Chenu jugeant que la France n'a pas d'accord de défense avec l'Arabie saoudite et qu'il ne fallait pas y envoyer de militaires. À l'inverse, Raphaël Glucksmann, candidat à la primaire socialiste, a apporté son soutien à la démarche, estimant que Macron a raison de sécuriser des routes d'approvisionnement alternatives au détroit d'Ormuz. Ce que ce clivage ne dit jamais explicitement, c'est que la France dispose déjà, dans la région, des moyens qu'elle promet d'envoyer. La base navale française d'Abou Dhabi a déjà été touchée par une attaque de drone iranienne le 1er mars 2026, et les forces françaises aux Émirats arabes unis comptent en permanence sept cents militaires, si bien que l'annonce présidentielle sur Yanbu s'apparente moins à une création ex nihilo qu'à une extension géographique d'un dispositif déjà actif et déjà éprouvé au feu.

« Ils veulent conclure un accord parce qu'ils perdent la guerre. Nous, nous gagnons énormément. »

Donald Trump, devant la Maison-Blanche, le 26 septembre 2026

Ce que révèle l'accumulation des signaux

Mis bout à bout, ces éléments dessinent une architecture que ni Washington, ni Riyad, ni les capitales européennes ne formulent en ces termes, mais que les faits imposent. Les États-Unis ont choisi de concentrer leur pression militaire et diplomatique sur le seul dossier iranien, quitte à transformer le nom d'un détroit en objet de communication personnelle, tandis qu'ils délèguent la défense du front houthi à des alliés dont l'engagement reste, pour l'instant, calibré et réversible. L'accord de la Mecque, présenté en août comme une révolution géopolitique régionale, n'a produit aucun effet dissuasif mesurable sur les Houthis, ce qui pousse Riyad vers des partenariats plus anciens, moins spectaculaires, mais opérationnels, avec la Grèce, la France et le Royaume-Uni. Enfin, chacun des deux gouvernements européens engagés instrumentalise sa propre décision militaire à des fins de politique intérieure, l'un pour asseoir une nouvelle Premier ministrature sur fond de facture énergétique, l'autre pour réaffirmer un rôle de puissance protectrice au moment même où ses ventes d'armes au royaume se sont taries.

Les scénarios possibles face à l’escalade dans le Golfe

La piste la plus probable, dans les prochaines semaines, tient à une extension progressive et incrémentale des dispositifs déjà annoncés plutôt qu'à un saut qualitatif. La France pourrait confirmer l'envoi de Rafale à Yanbu si les frappes houthies s'intensifient encore, comme Macron l'a laissé entendre en évoquant l'évolution des besoins saoudiens, et Londres pourrait prolonger la mission de son unique Voyager au-delà des « quelques semaines » initialement annoncées si le rythme des interceptions ne faiblit pas. L'indicateur à surveiller sera la fréquence des alertes de défense civile saoudienne sur Yanbu, Jeddah et Tabuk au cours du mois d'octobre.

Une deuxième trajectoire, moins probable à court terme mais lourde de conséquences si elle se matérialisait, verrait Washington céder à la pression de Riyad et engager directement ses propres moyens contre les positions houthies, en rupture avec le refus opposé jusqu'ici par Trump aux appels personnels du prince héritier. Le signal déterminant serait ici un changement de ton du Pentagone sur le partage de renseignement de ciblage, qui passerait d'un rôle d'assistance à un rôle de frappe directe.

Une troisième possibilité, plus incertaine, tiendrait à un déblocage diplomatique inattendu sur Ormuz malgré le rejet de samedi, si la pression des prix du pétrole sur l'opinion américaine avant les élections de mi-mandat du 3 novembre finissait par peser davantage que le calcul électoral inverse qu'a pour l'instant privilégié Trump. Un tel dénouement resterait suspendu à la volonté de Téhéran de revoir à la baisse ses conditions, notamment sur la libération de ses avoirs gelés à l'étranger, estimés par les autorités iraniennes elles-mêmes à plus de 100 milliards de dollars, une somme que Washington n'a, à ce stade, montré aucun signe de vouloir débloquer.

Ce qui paraît en revanche déjà acquis, au regard de l'accumulation des faits de ces deux dernières semaines, c'est que l'Europe a cessé d'être un simple spectateur commercial de la crise pétrolière du Golfe pour devenir, sans le dire ouvertement, un acteur militaire de sa résolution. Une bascule que ni les livres blancs de défense français ni les débats budgétaires britanniques n'avaient anticipée à ce degré, et dont le prix, humain comme financier, reste pour l'instant entièrement à la charge de gouvernements qui présentent chacun leur engagement comme temporaire et strictement défensif.

CHRONOLOGIE D'UN ENCERCLEMENT PÉTROLIER

10-11 septembre, les Houthis prennent Mokha puis l'île de Périm, complétant leur contrôle du détroit de Bab-el-Mandeb 7 août, signature à la Mecque du pacte de défense entre l'Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie, resté sans traduction militaire 22 septembre, Londres annonce l'envoi d'un tanker de la RAF à Chypre pour ravitailler les chasseurs saoudiens 24 septembre, Macron annonce l'envoi de soldats, radars et systèmes de défense français à Yanbu 24 septembre, une batterie Patriot grecque intercepte un missile et un drone près de Yanbu, sa cinquième intervention au combat

26 septembre, Trump rejette la proposition iranienne de réouverture du détroit d'Ormuz et publie une carte le rebaptisant « Trump Strait »
Par J.K • L'Appel · L'Appel
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