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Villa soufflée à Ghisonaccia : la menace d’août a trouvé sa première adresse

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Un sigle peint, une maison de retraités continentaux réduite en ruines, un parquet antiterroriste saisi. Reste à savoir si c'est un signal ou le début d'une campagne.

2 h 15, lieu-dit Strada Nova. Une détonation dans la plaine orientale, et une villa qui n'existe plus.

Les faits de la nuit

Une maison a été détruite par une explosion dans la nuit de vendredi 25 à samedi 26 septembre, vers 2 h 15, à Ghisonaccia, commune de la plaine orientale de Haute-Corse, au lieu-dit Strada Nova. Aucune victime n'a été signalée à ce stade. Le parquet de Bastia a confirmé les faits, puis le Parquet national antiterroriste (PNAT) s'est saisi de l'enquête.

Selon ICI Corse, la villa appartient à des retraités originaires du continent et venait d'être mise en vente. Une inscription « FLNC 22/10 » aurait été découverte sur place, en référence au FLNC du 22-Octobre, l'une des branches historiques de la mouvance clandestine. La zone a été sécurisée et les démineurs ont été dépêchés sur place. Aucune revendication écrite n'avait été rendue publique samedi en fin d'après-midi.

La saisine du PNAT n'a rien d'automatique. Elle signifie que les magistrats spécialisés estiment, dès les premières constatations, que l'explosion peut relever d'une entreprise terroriste et non d'un règlement de comptes de droit commun, fréquent sur l'île. Aucune réaction officielle du ministère de l'Intérieur ni de l'exécutif territorial n'avait été diffusée à la mi-journée.

Une maison de continentaux, mise en vente, rasée en pleine nuit. La cible correspond trait pour trait au discours tenu sept semaines plus tôt.

Août 2026, le FLNC sort du maquis

Pour comprendre la portée de cette nuit, il faut remonter au 6 août. Ce jour-là, le FLNC-Union des combattants (FLNC-UC) rend publique une conférence de presse clandestine tenue en Haute-Corse. Une quinzaine d'hommes cagoulés et armés, en noir, sous un immense drapeau corse. Un seul journaliste présent, celui de Corse-Matin. Un discours de vingt-cinq minutes, et un texte de cinq pages.

Le contenu tient en deux messages. D'abord, un rejet frontal du projet de loi constitutionnelle sur l'autonomie de la Corse, qualifié de « mascarade ». Ensuite, un avertissement explicite aux nouveaux arrivants, évalués par l'organisation à près de 5 000 par an, venus pour l'essentiel du continent. « Restez chez vous », leur intime le texte, faute de quoi ils ne doivent pas se considérer « en sécurité sur notre territoire national ».

Ne vous considérez pas en sécurité sur notre territoire national.

- FLNC-UC, communiqué du 6 août 2026

Le jour même, le PNAT ouvre une enquête préliminaire pour association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme, ainsi que pour acquisition, détention et transport d'armes. Le calendrier du communiqué n'était pas fortuit. Il précédait de quelques jours les Ghjurnate internaziunale de Corte, les 8 et 9 août, grand rendez-vous annuel du nationalisme, et intervenait l'année du cinquantenaire du FLNC, fondé en mai 1976.

Le FLNC-UC y fixait aussi ses lignes rouges, qu'il juge absentes du texte gouvernemental. Reconnaissance du peuple corse, statut de résident, coofficialité de la langue et véritable pouvoir législatif. Autrement dit, tout ce que le processus de Beauvau a soigneusement évité d'inscrire en toutes lettres.

Cinquante ans de clandestinité, de la trêve à la reprise

L'histoire récente éclaire la séquence. En juin 2014, le FLNC-UC annonce le dépôt des armes « sans préalable ». La trêve tient huit ans. Elle se brise en mars 2022, après l'agression mortelle d'Yvan Colonna à la prison d'Arles. Le mouvement clandestin annonce alors sa reprise des armes.
Les actes suivent. Dans la nuit du 8 au 9 octobre 2023, une « nuit bleue » frappe l'île entière, avec une trentaine d'actions recensées par les autorités, 15 en Corse-du-Sud et 16 en Haute-Corse, visant pour l'essentiel des résidences secondaires, achevées ou en construction, et inoccupées. Le « FLNC réunifié » revendique et réaffirme son refus d'un « destin commun » avec la France. Quelques mois plus tôt, en mars 2023, le FLNC-UC et le FLNC du 22-Octobre avaient cosigné un texte revendiquant dix-sept attentats.

Le FLNC du 22-Octobre, dont le sigle a été retrouvé ce samedi, n'est pas un inconnu. Né d'une scission au début des années 2000, hostile au cessez-le-feu de 2003, il avait proclamé une trêve illimitée en 2015 avant de reprendre les actions en décembre 2019, avec les attaques contre les villas de l'homme d'affaires Pierre Ferracci à la Rondinara, près de Bonifacio. Depuis, il s'est rapproché du FLNC-UC.

De la trêve de 2014 à la mort de Colonna, puis de la nuit bleue de 2023 à la menace d'août 2026, la clandestinité corse n'a jamais vraiment quitté la scène.

Pourquoi maintenant ? Le calendrier parisien

La chronologie politique est limpide. Le 23 juin 2026, l'Assemblée nationale a adopté le projet de loi constitutionnelle « pour une Corse autonome au sein de la République » par 271 voix contre 202. Le texte reconnaît une « communauté historique, linguistique, culturelle » et ouvre à la collectivité un pouvoir d'adaptation normative. Le RN, l'UDR et la Droite républicaine ont voté contre.
Or, la suite s'annonce périlleuse. L'examen au Sénat doit débuter le 21 octobre. Gérard Larcher avait demandé au gouvernement de ne pas engager la procédure par la Haute Assemblée, et Bruno Retailleau dénonce une « constitutionnalisation du communautarisme ». Une révision constitutionnelle exige un vote conforme des deux chambres, puis trois cinquièmes des parlementaires réunis en Congrès, ou un référendum.

Voilà le paradoxe. Le FLNC-UC combat un texte jugé trop timide, tandis qu'une partie de la droite sénatoriale le juge déjà trop audacieux. Les deux camps, pour des raisons opposées, peuvent se retrouver à souhaiter son échec. Et chaque explosion offre un argument supplémentaire à ceux qui, à Paris, refusent toute concession.

Chaque charge qui explose en Corse renforce, à Paris, ceux qui veulent enterrer l'autonomie. La bombe travaille contre la cause qu'elle prétend servir.

Le terrorisme a-t-il repris ? Trois lectures

Première hypothèse, celle d'une campagne qui commence. Elle s'appuie sur une concordance troublante. La cible, une maison de continentaux, épouse exactement la catégorie désignée en août. Le mode opératoire, la destruction d'un bien inoccupé la nuit, reprend la signature des nuits bleues. Et le moment, à trois semaines de l'examen sénatorial, a tout d'un avertissement.

Seconde hypothèse, celle d'un signal isolé. Une seule maison, là où la nuit bleue de 2023 en comptait une trentaine. Un sigle peint, pas encore de communiqué. Le politologue Thierry Dominici jugeait d'ailleurs en août que ces menaces relevaient davantage de la recherche d'écho médiatique et de légitimité militante que d'une campagne armée comparable à celles des années 1980.

Troisième hypothèse, que les enquêteurs ne peuvent écarter, celle d'une signature d'opportunité. En Corse, un tag ne vaut pas revendication. Un conflit privé, foncier ou immobilier, peut se draper dans un sigle politique pour brouiller les pistes. La mise en vente récente de la villa ouvre aussi cette question. Seule une revendication authentifiée, par les canaux habituels, trancherait.

À ce stade, la première lecture est la plus solide, sans être démontrée. La correspondance entre la menace d'août et la cible de septembre est trop exacte pour relever du hasard. Mais parler d'une reprise généralisée du terrorisme serait prématuré. Ce que l'on voit ressemble davantage à un premier coup de semonce, calibré pour être compris sans faire de victime.

Un État qui enquête, une réalité déjà lisible

Faut-il reprocher aux autorités de « continuer d'enquêter » quand le message semble clair ? La critique confond deux temps. Le temps politique, où la signification d'une explosion peut s'imposer en quelques heures. Et le temps judiciaire, où il faut identifier des auteurs, réunir des preuves et les présenter à un juge. Le PNAT ne peut condamner un sigle.

Reste que la réponse de l'État a ses angles morts. Depuis août, une enquête préliminaire vise l'organisation qui a menacé publiquement les non-Corses. Sept semaines plus tard, une maison de non-Corses est détruite. Aucune interpellation n'a été rendue publique entre les deux.

De fait, la question corse est traitée à Paris comme un problème de droit constitutionnel, et sur l'île par une frange armée comme un problème de territoire et de population. Les deux discours ne se rencontrent jamais. Les retraités de Strada Nova, eux, n'avaient pris part à aucun de ces débats.

À Paris, on débat d'articles de la Constitution. Dans la plaine orientale, on compte les maisons.

Dans les prochains jours, trois éléments diront quelle lecture l'emporte. Une revendication formelle, ou son absence. D'autres explosions, ou le silence. Et l'attitude du Sénat le 21 octobre, que la clandestinité observera aussi attentivement que les états-majors parisiens.

Le FLNC a promis en août que les nouveaux venus ne seraient pas « en sécurité ». À Ghisonaccia, la promesse a pris la forme d'un tas de gravats. La République répondra-t-elle par un débat de juristes à Versailles, ou saura-t-elle d'abord protéger ceux qui ont choisi de vivre sur l'île ?
Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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