Entre la Concorde et la pompe, la France cherche un miracle. Le pape n'a pourtant jamais promis d'en faire un.
Une soutane blanche, un pistolet de pompe, et l'afficheur qui dégringole. La vidéo est fausse, fabriquée par intelligence artificielle. La colère qu'elle raconte, elle, est authentique.
Sur les réseaux sociaux, la scène a fait le tour des fils d'actualité dès l'arrivée du souverain pontife à Paris, vendredi 25 septembre. Léon XIV y bénit une station-service, et le prix du litre s'effondre sous les yeux d'automobilistes en extase. La légende qui l'accompagne résume l'humeur d'une partie du pays avec une précision cruelle. Prochaine étape, écrit son auteur, changer le vin en diesel.
Le sarcasme ne tombe pas du ciel. Au début de la semaine, le gazole s'affichait autour de 2,41 euros le litre en moyenne nationale, selon les relevés publics analysés par l'AFP, le SP98 frôlant 2,28 euros. Des stations ont connu des ruptures ponctuelles, au point que le gouvernement a autorisé la vente du gazole d'été jusqu'au 15 novembre, faute de pouvoir garantir la bascule habituelle vers le carburant d'hiver.
Or, jeudi soir, sur TF1 et France 2, le chef de l'État a lui-même reconnu que les leviers capables de faire baisser la facture « ne dépendent pas de nous ». Sa priorité, a-t-il martelé, est de faire baisser les prix avant de toucher aux taxes. En attendant, la France expédiera soldats, radars et systèmes de défense sur le terminal saoudien de Yanbu, au bord de la mer Rouge, et promet d'avoir sécurisé diesel, gaz et fioul pour quatre-vingt-dix jours.
Quand l'Élysée avoue son impuissance à la pompe, l'internaute se tourne vers le Vatican. La blague dit moins de choses sur le pape que sur la confiance dans l'État.
Dès lors, la plaisanterie numérique a sa logique. Si le président ne peut rien, pourquoi pas le successeur de Pierre ? Reste que le guichet est mal choisi. Le Saint-Siège ne fixe ni le prix du baril, ni les accises, ni les marges des raffineurs. Et le pape n'a, à aucun moment de son séjour, prétendu le contraire.
La théorie du rideau de fumée ne résiste pas au calendrier
Une seconde lecture circule, plus sérieuse en apparence. La visite papale servirait à détourner l'attention d'un pays au bord de l'explosion sociale. Sur Reddit, samedi, un internaute s'agaçait de voir les journaux télévisés saturés de soutanes, tandis que la grève des sapeurs-pompiers, engagée depuis le 8 septembre, disparaissait des écrans. Le calendrier, il est vrai, a de quoi nourrir le soupçon.
Car le voyage de Léon XIV, de Paris à Lourdes puis à Metz, du 25 au 28 septembre, s'achève à la veille du mardi 29, journée nationale de grève et de manifestations dans la fonction publique. Les huit organisations représentatives, de la CGT à la CFDT, y appellent ensemble. Sophie Binet évoque plus de 150 cortèges et réclame une « journée noire ». La CGT-RATP a déposé un préavis illimité à partir du lundi 28 au soir.
Pourtant, l'hypothèse d'une diversion orchestrée s'effondre à l'examen. La venue du pape résulte d'invitations conjointes du président de la République, de la Conférence des évêques et de l'Unesco. Son programme détaillé était public dès le début du mois d'août, bien avant que le gazole ne franchisse ses records et que la date du 29 ne s'impose comme point de ralliement. Personne n'a déplacé un pape pour couvrir une grève annoncée depuis le 24 juin.
Le complot ne tient pas. L'effet d'écran, lui, est bien réel.
De fait, l'erreur de la théorie n'efface pas sa part de vérité. Environ 80 000 jeunes au Stade de France pour la veillée de vendredi, une foule évaluée à 600 000 personnes autour de la Concorde, 150 000 inscrits attendus dimanche sur la prairie de Lourdes. Aucune rédaction ne peut ignorer de tels chiffres. Mécaniquement, chaque minute d'antenne accordée au cortège papal est une minute retirée aux casernes en grève et aux files d'attente devant les stations.
Ainsi, la diversion n'est pas un plan. C'est un produit dérivé de l'économie de l'attention, que personne n'a besoin d'organiser. L'Église n'y gagne rien de politique, et le gouvernement ne peut guère s'en prévaloir. Il bénéficie simplement, l'espace d'un week-end, d'un sujet qui parle d'autre chose que de lui.
Ce que le pape a réellement dit de l'économie
Le plus ironique est ailleurs. Ceux qui attendaient un pape anesthésiant ont entendu, au contraire, un discours sur la dureté du monde économique. Dans le XVIIIe arrondissement, à la Maison Bakhita, lieu d'accueil de personnes exilées, Léon XIV s'est adressé à une quarantaine de personnes. Il y a appelé à libérer ceux que l'économie et la culture réduisent aujourd'hui en esclavage.
Libérer ceux que l'économie et la culture réduisent aujourd'hui en esclavage.
- Léon XIV, Maison Bakhita, Paris
Mieux, il a décrit des villes « malades de solitude », un diagnostic qui rejoint les données de la Fondation de France, selon lesquelles près d'un Français sur quatre déclare se sentir seul. Rien, dans ces mots, ne ressemble à une invitation à la résignation. C'est même l'inverse d'un calmant social.
Reste que le pape parle en pasteur, pas en ministre. Il nomme la blessure, il ne rédige pas le budget. Ceux qui lui reprochent de ne pas avoir exigé un blocage des prix à la pompe lui demandent un rôle qu'aucun chef religieux n'exerce dans une République laïque, et qu'une bonne partie de ses critiques lui refuserait d'ailleurs aussitôt s'il s'en emparait.
À la Concorde, les candidats ; à l'Élysée, la prudence
La politique, elle, n'a pas laissé passer l'occasion. À sept mois du premier tour de la présidentielle, plusieurs prétendants ont pris place dans la foule de la Concorde, où l'on célébrait la messe sur une place qui porte encore la mémoire de la guillotine révolutionnaire. Le choix du lieu a relancé, jusque sur Public Sénat et LCP, le débat sur l'usage de l'espace public pour un culte.
Emmanuel Macron, lui, a soigneusement évité les célébrations. Échaudé par la polémique de 2023, quand sa présence à la messe du Vélodrome de Marseille avait heurté les défenseurs de la loi de 1905, le président s'en est tenu au registre protocolaire. Une prudence qui a son revers. En refusant de paraître à côté du pape, il laisse ses adversaires occuper l'image.
Voilà le paradoxe de cette visite. Le soupçon de manipulation vise le pouvoir, alors que c'est l'opposition qui a le plus visiblement cherché la lumière des cierges. Le gouvernement, lui, a passé la semaine à parler de Yanbu, d'Ormuz et de stocks stratégiques, sans que la moindre bénédiction ne vienne alléger son bilan.
On accuse l'Élysée de se cacher derrière le pape. Ce sont surtout les candidats qui se sont montrés devant lui.
Ce que les fidèles, eux, sont venus chercher
Au Stade de France, vendredi soir, le son des chants remplissait les tribunes jusqu'au dernier rang. Robin Candelier, 27 ans, y était. Il résume ce qu'il est venu entendre d'une phrase simple, qu'il ne faut pas désespérer, avec les difficultés économiques et les conflits. Ni prière pour le prix du litre, ni fuite hors du réel. Une manière de tenir.
Voilà ce que la vidéo virale ne montre pas. Les pèlerins ne confondent pas l'autel et la pompe. Ils savent que la fin de mois se jouera mardi dans la rue, ou lundi à la caisse de la station. Qu'une partie d'entre eux cherche du courage dans une veillée n'enlève rien à leur colère, pas plus que la colère des autres n'enlève quelque chose à leur foi.
Quant aux réseaux sociaux, ils offrent un thermomètre déformant. Ni Reddit ni X ne constituent un échantillon représentatif. L'enthousiasme des uns et le sarcasme des autres coexistent dans une France où les sans-religion sont désormais nombreux, et où le catholicisme reste pourtant capable de remplir un stade.
Au bout du compte, la question du titre appelle une réponse sans détour. Non, Léon XIV ne fera pas baisser le gazole. Ce n'est ni sa mission ni son pouvoir, et il ne l'a jamais prétendu. La théorie du rideau de fumée se trompe de coupable, même si l'écran qu'elle dénonce a bel et bien existé ce week-end.
Lundi, le pape repartira de Metz. Mardi, les cortèges envahiront les rues, et le litre de gazole n'aura pas bougé d'un centime par la grâce divine. La vraie question s'adressera alors à ceux qui ont reconnu, jeudi soir, que la solution « ne dépend pas de nous ». Si le miracle ne vient ni de Rome ni de Riyad, de qui les Français doivent-ils l'attendre ?






