Washington, La Haye, Genève, Paris. Abu Dhabi accumule les dossiers et remporte les batailles de procédure. Mais l'arme qu'on lui reproche, l'étiquette « Frères musulmans », finit par se retourner contre elle.
Cinquante et une pages. Une juge fédérale. Et une phrase qui résume tout : ce dossier n'est qu'« une affaire de diffamation en quête d'une théorie juridique ».
Washington, 15 septembre, la plainte à plus d'un milliard s'éteint Le 15 septembre 2026, au tribunal fédéral du district de Columbia, la juge Amy Berman Jackson a rendu son mémorandum dans l'affaire n° 1:24-cv-00206. D'un côté, Hazim Nada, homme d'affaires italo-américain domicilié à Côme, et sa société de négoce pétrolier Lord Energy SA, basée à Lugano. De l'autre, l'État des Émirats arabes unis, la société genevoise d'intelligence économique Alp Services et sa structure sœur Diligence, leurs dirigeants Mario Brero et Muriel Cavin, un employé, Lionel Badal, le journaliste suisse Sylvain Besson et l'universitaire américain Lorenzo Vidino.
Les plaignants réclamaient plus d'un milliard de dollars de dommages et intérêts. Ils accusaient Abu Dhabi d'avoir financé, à partir de 2017, une campagne de dénigrement « noire » destinée à associer faussement Lord Energy aux Frères musulmans et même à Al-Qaïda. Objectif supposé, selon la plainte, éliminer un concurrent de la compagnie pétrolière nationale ADNOC sur le marché spot du brut léger exporté vers l'Asie. Les banques auraient coupé leurs lignes de crédit, Credit Suisse étant citée dans un message versé au dossier. Lord Energy, valorisée selon ses fondateurs à environ 150 millions de dollars, a fait faillite en 2019.
La juge a tout rejeté. Les Émirats bénéficient de l'immunité des États étrangers prévue par le Foreign Sovereign Immunities Act, et aucune exception ne s'applique, faute d'activité commerciale ou d'« effet direct » aux États-Unis. Le tribunal se déclare incompétent à l'égard des défendeurs suisses. Quant à Lorenzo Vidino, seul défendeur basé aux États-Unis, la plainte ne démontre pas qu'il ait sciemment adhéré à un quelconque complot.
Une affaire de diffamation en quête d'une théorie juridique.
- Juge Amy Berman Jackson, 15 septembre 2026 (traduction)
Reste un paragraphe que les avocats des deux camps liront différemment. La juge précise que rien dans sa décision ne signifie que la diffusion délibérée de fausses accusations de liens avec les Frères musulmans ou des organisations terroristes ne pourrait pas causer un tort réel, ni qu'il s'agirait d'une tactique acceptable. Hazim Nada, cité par Swissinfo, envisage de faire appel. Selon lui, la décision revient à dire aux gouvernements étrangers qu'il est permis de confier « le sale travail » à un tiers.
Ce que disent les pièces du dossier
Le mémorandum ne tranche pas les faits. Il les résume tels que la plainte les présente, et c'est déjà beaucoup. Le 13 septembre 2017, Alp aurait rédigé une note interne d'une page et demie sur Hazim Nada et Lord Energy. Le 6 octobre 2017, un premier rapport évoque de prétendus « documents confidentiels », dont des relevés téléphoniques, qui auraient révélé des contacts avec des personnes « liées à Al-Qaïda ». L'activité pétrolière y est présentée comme une « couverture parfaite » pour financer la confrérie.
Les méthodes décrites relèvent de l'ingénierie réputationnelle. Articles placés dans la presse, dont le quotidien suisse Le Temps selon la plainte, pages Wikipédia créées en plusieurs langues pour simuler un débat, courriels anonymes envoyés à des journalistes, des banques et des services de conformité, optimisation des moteurs de recherche pour maintenir ces contenus en tête des résultats Google. La plainte affirme qu'une société écran d'Abu Dhabi, Ariaf Studies and Research, servait d'intermédiaire contractuel.
Le détail le plus révélateur concerne l'universitaire. Selon la plainte, Lorenzo Vidino signe le 24 janvier 2018 un contrat avec Alp pour fournir des « pistes et rumeurs » sur des organisations et des individus en Europe, contre 3 000 euros. Alp aurait ensuite écrit à son client émirien avoir « canalisé » ses trouvailles vers « l'expert universitaire », afin de rester « complètement confidentielle ». La juge estime toutefois que ces éléments renseignent sur l'état d'esprit d'Alp, pas sur celui de Vidino.
Un expert payé à la mission, une page Wikipédia, un courriel anonyme à une banque. La plainte décrit une fabrique de soupçon plus qu'une opération d'espionnage.
Or, un point fragilise l'argumentaire des plaignants, et la décision le relève. Le père de Hazim Nada a eu un lien passé avec les Frères musulmans, ce que la plainte ne conteste pas. Le fils nie toute affiliation, pour lui comme pour sa société. C'est précisément sur cette zone grise, l'héritage familial transformé en soupçon personnel, que la campagne présumée aurait prospéré.
Abu Dhabi Secrets, la fuite qui a tout déclenché
Pourquoi les Émirats, longtemps absents des prétoires occidentaux, s'y retrouvent-ils aujourd'hui ? La réponse tient d'abord à une date, le 29 mars 2021. Ce jour-là, les serveurs de Mario Brero sont piratés. Environ 1,5 million de fichiers et 8 millions de courriels sont dérobés. Hazim Nada en reçoit une partie en avril 2021 et découvre, selon sa plainte, l'ampleur de ce qui l'a visé.
Le 7 juillet 2023, un consortium de médias européens coordonné par European Investigative Collaborations, dont Mediapart en France, publie « Abu Dhabi Secrets ». L'enquête décrit une opération baptisée « Arnika », lancée en juin 2017, un mois après la rupture entre plusieurs monarchies du Golfe et le Qatar. Environ 1 000 personnes et 400 organisations y auraient été fichées dans 18 pays européens, dont plus de 200 personnes en France, 160 personnes et 80 organisations en Belgique.
Les chiffres financiers donnent l'échelle. Un budget de 20 000 à 50 000 euros par personne à discréditer, au moins 5,7 millions d'euros versés à Alp à la date de 2021, selon les documents publiés par le consortium. La Belgique a convoqué l'ambassadeur émirien. Trois chercheurs associés à l'université George Washington ont démissionné. Des enquêtes pénales ont été ouvertes en Suisse et à Paris, et au moins huit procédures étaient recensées en 2025.
Avant 2021, il y avait des rumeurs. Depuis la fuite, il y a des fichiers. C'est la différence entre une polémique et un procès.
De fait, la fuite a changé la nature du risque. Les cibles présumées disposent désormais de documents, datés, chiffrés, qui leur permettent de saisir la justice. Abu Dhabi n'a jamais reconnu publiquement avoir commandé ces travaux, et son ambassade à Washington n'a pas répondu aux sollicitations de Swissinfo après la décision du 15 septembre. Aucune juridiction n'a, à ce jour, établi sur le fond la responsabilité de l'État émirien dans cette campagne.
La Haye, Washington, Genève : la stratégie du mur procédural Le dossier Nada n'est pas un cas unique. Il s'inscrit dans une série où les Émirats sortent vainqueurs sans que le fond soit jamais examiné. Le 4 février 2021, la Cour internationale de justice se déclare incompétente dans l'affaire que le Qatar avait introduite contre eux au titre de la Convention sur l'élimination de la discrimination raciale, après le blocus de 2017.
Le 5 mai 2025, c'est au tour du Soudan. Khartoum accusait Abu Dhabi de complicité de génocide au Darfour par son soutien présumé aux Forces de soutien rapide, accusation que les Émirats rejettent. La CIJ refuse les mesures conservatoires par 14 voix contre 2, puis raye l'affaire du rôle par 9 voix contre 7. Motif, la réserve émirienne à l'article IX de la Convention sur le génocide, formulée lors de l'adhésion et contre laquelle aucun État n'avait objecté. Abu Dhabi a salué « un rejet retentissant » des accusations soudanaises.
Ainsi se dessine une méthode. Immunité souveraine à Washington, réserve conventionnelle à La Haye, défaut de compétence personnelle pour les prestataires suisses. Chaque victoire est juridiquement solide. Aucune ne blanchit les faits allégués. Le score est parfait, mais le débat de fond n'a jamais eu lieu.
Abu Dhabi ne perd pas ses procès. Elle empêche qu'ils aient lieu.
Mieux, cette stratégie a un coût caché. Chaque procédure, même perdue par les plaignants, produit des pièces publiques, des auditions, des mémorandums de cinquante pages que la presse lit et cite. Le procès devient une tribune. La décision du 15 septembre, favorable aux Émirats sur le droit, remet en circulation l'intégralité du récit de la campagne présumée.
Le label « Frères musulmans », arme d'État ou boomerang ?
Sur le principe, la position émirienne est constante et assumée. Depuis 2014, les Frères musulmans figurent sur la liste des organisations terroristes des Émirats. L'État y voit une menace existentielle pour la stabilité régionale, et plusieurs capitales arabes partagent cette lecture. Combattre un mouvement qu'on juge subversif relève de la souveraineté d'un État.
Pourtant, les documents disponibles décrivent un glissement. Selon Human Rights Watch, 53 défenseurs des droits et dissidents ont été condamnés lors d'un procès de masse, dont 43 à la réclusion à perpétuité, verdicts confirmés en appel en mars 2025. En janvier 2025, onze dissidents et huit sociétés basées au Royaume-Uni ont été désignés comme « terroristes » en vertu de la loi antiterroriste de 2014, sans figurer sur aucune liste internationale reconnue. Et selon la plainte Nada, le même label aurait servi à écarter un concurrent pétrolier.
Dès lors, trois hypothèses s'affrontent. La première veut que l'accusation soit sincère, fondée sur une doctrine de sécurité nationale appliquée avec zèle. La deuxième y voit un outil opportuniste, utilisé contre des opposants, des concurrents ou des critiques sans lien réel avec la confrérie. La troisième combine les deux, une conviction idéologique réelle, instrumentalisée ensuite par des prestataires privés intéressés à multiplier les cibles et les factures.
La troisième hypothèse est la plus cohérente avec les pièces. Le coût unitaire par cible, le recours à des intermédiaires rémunérés à la mission et le nombre de personnes fichées, un millier, dépassent de loin le périmètre réel de la confrérie en Europe. Une accusation appliquée à tous finit par ne plus rien désigner. Et c'est là le vrai risque pour Abu Dhabi, voir son combat contre l'islamisme politique perdre toute crédibilité auprès des services occidentaux, précisément ceux dont elle a besoin.
À force de voir des Frères musulmans partout, on finit par ne plus être cru le jour où l'on en désigne un vrai.
La place financière menacée ? Ce que disent les chiffres
L'hypothèse d'une fuite des capitaux provoquée par ces procès ne résiste pas aux données. Les Émirats sont sortis de la liste grise du GAFI en février 2024, puis de la liste européenne des pays tiers à haut risque en matière de blanchiment en juillet 2025. Le rapport Henley 2026 sur la migration des fortunes, publié le 16 juin, les classe toujours comme la première destination mondiale des millionnaires sur les deux dernières années.
Un signal mérite toutefois attention. Le même rapport relève une hausse de 41 % des demandes émanant de résidents émiriens pour une résidence ou une citoyenneté alternative entre le dernier trimestre 2025 et le premier trimestre 2026, et de 29 % des dépôts de dossiers. Henley y voit de la diversification et de la précaution, non un départ. Le contexte est celui de la guerre régionale et de la crise d'Ormuz, pas celui des tribunaux.
Autrement dit, les investisseurs ne lisent pas les mémorandums de la juge Jackson. Ils lisent les cartes des détroits. Le danger réputationnel est ailleurs, dans les chancelleries et les parlements européens, là où se décident les partenariats stratégiques, les ventes d'armes et les accords d'investissement. C'est là qu'une étiquette d'« État qui fiche un millier d'Européens » coûte plus cher qu'une plainte perdue par un trader.
Au terme de cette enquête, le constat est net. Les Émirats ne sont pas davantage attaqués en justice parce qu'ils seraient devenus plus fragiles, mais parce qu'ils sont devenus plus visibles, et parce qu'une fuite de 2021 a donné à leurs adversaires la matière qui leur manquait. Juridiquement, Abu Dhabi gagne. Politiquement, chaque victoire entretient le récit qu'elle voudrait éteindre.
Hazim Nada réfléchit à un appel. Les enquêtes suisse et française suivent leur cours. Et une question demeure, que ni l'immunité ni les réserves conventionnelles ne peuvent régler. Un État qui se veut la place financière la plus sûre du monde peut-il durablement laisser croire que la réputation d'un concurrent se détruit sur commande ?






