Un retour au niveau de vie de 2021 était annoncé pour cette année. La guerre au Moyen-Orient vient de le repousser, et les chiffres de juin ne le disent pas encore.
2021. C'est l'année que le pouvoir d'achat des salariés français n'a toujours pas retrouvée, cinq ans plus tard, malgré une promesse officielle de rattrapage fixée pour 2026 même.
Une promesse que l'Insee et la Banque de France avaient elles-mêmes datée Fin 2025, l'Insee et la Banque de France anticipaient un rattrapage complet : le pouvoir d'achat des salaires devait retrouver, cette année, son niveau de 2021. Le calcul reposait sur une trajectoire connue. Entre juin 2021 et décembre 2023, le salaire réel moyen a reculé ou stagné pendant dix trimestres consécutifs. Sur cette période, selon Force Ouvrière, les salaires du privé ont progressé de 9,77 % quand les prix grimpaient de 14,8 %, une perte de pouvoir d'achat de 5,03 %. Dans le public, où le point d'indice n'a augmenté que de 5 % sur la même période, la perte atteint 9,8 %, près du double.
Or ce chiffre du public mérite d'être isolé, car il éclaire directement le 29 septembre. Un agent public n'a donc pas seulement subi le même choc que le privé : il l'a subi deux fois plus fort, faute d'un mécanisme d'indexation comparable au Smic.
Le mécanisme qui a évité l'effondrement, et celui qui l'a aggravé De fait, une audition parlementaire de 2024 l'a établi sans ambiguïté : la seule chose qui a empêché le pouvoir d'achat des salariés français de s'effondrer davantage est l'existence d'un salaire indexé sur l'inflation, le Smic, revalorisé dès que les prix dépassent 2 %. Cet ancrage a entraîné vers le haut les rémunérations proches de ce seuil, sans empêcher les autres grilles de rester, en moyenne, revalorisées en dessous de l'inflation.
Reste que la comparaison internationale confirme le rôle de ce mécanisme. Selon l'OCDE, la Belgique, dotée d'une indexation automatique et générale des salaires sur les prix, a vu ses salaires réels progresser de 2,9 % entre le premier trimestre 2022 et 2023, quand la France reculait. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, les salaires ont globalement rattrapé l'inflation sur la période récente. La France reste, elle, parmi les pays européens les plus en retard, devant l'Irlande et l'Espagne mais loin derrière l'Allemagne et les Pays-Bas, qui se rapprochent de leur niveau d'avant-crise.
Le pays qui indexe tous ses salaires sur les prix a vu son pouvoir d'achat progresser pendant la crise. Le pays qui n'indexe qu'un seul salaire, le Smic, a vu le sien reculer partout ailleurs.
Ce que la guerre de 2026 a fait à un calendrier déjà écrit
Pourtant, cette trajectoire de rattrapage tenait jusqu'à l'hiver, avant que le conflit au Moyen-Orient ne rouvre le dossier des prix de l'énergie. Selon l'estimation de l'Insee publiée le 29 mai, l'inflation est passée de 0,3 % en janvier à 1,7 % en mars, 2,2 % en avril, 2,4 % en mai, un emballement que la note de conjoncture de mars, intitulée sans détour « Inflation ravivée, croissance fragilisée », anticipait déjà en retenant l'hypothèse d'un baril proche de 100 dollars jusqu'en juin. L'institut y chiffrait précisément la conséquence attendue sur les salaires : un repli des salaires réels de 0,5 % au deuxième trimestre 2026.
C'est que, fin 2025 déjà, Dorian Roucher, chef du département de la conjoncture de l'Insee, estimait à environ 3 % le recul cumulé des salaires réels depuis 2021. Ainsi, la guerre de 2026 n'a pas créé un nouveau problème : elle a interrompu la correction d'un problème ancien, au moment précis où l'Insee la déclarait sur le point de s'achever.
Pourquoi la publication de la Dares ne mesure pas encore le choc qu'elle annonce Dès lors, rapprochés des chiffres publiés jeudi, ces éléments changent la nature du résultat. La Dares affiche un gain réel de 0,2 % sur le salaire mensuel de base au deuxième trimestre. L'Insee, dans sa note de mars, prévoyait un repli de 0,5 % sur ce même trimestre. L'écart entre les deux n'est pas une contradiction, il tient à ce que chaque institut mesure : la Dares regarde le glissement sur douze mois, l'Insee anticipait la variation trimestrielle brute, plus directement exposée au choc pétrolier du printemps.
Mieux : le modèle français de négociation collective, fondé sur des accords annuels signés sur la base de l'inflation passée, ralentit structurellement la correction, quel que soit le sens du choc. C'est ce mécanisme, documenté depuis 2021, qui explique pourquoi la photographie de juin reste optimiste par construction : les accords qui absorbent le choc pétrolier du printemps se négocient maintenant, pour être mesurés dans les statistiques de l'automne, pas dans celles de l'été.
Le rattrapage promis pour 2026 ne se lira pas dans les chiffres de juin. Il se lira, ou ne se lira pas, dans ceux de l'automne, quand les négociations retardées de plusieurs mois croiseront enfin un choc pétrolier que l'Insee avait vu venir avant même qu'il ne commence.






