Marine Le Pen domine les sondages, l'immigration domine les plateaux. Les chiffres de l'opinion racontent pourtant une histoire plus étroite, et plus politique, qu'un basculement general vers le racisme.
31 %. C'est le score de Marine Le Pen au premier tour selon Cluster17. Et 31 %, exactement le même chiffre, c'est aussi la part des Français qui citent l'immigration parmi leurs trois préoccupations principales. La coïncidence s'arrête là où commence la vraie explication.
Ce que dit vraiment le sondage Cluster17
Publiée le 24 septembre par Cluster17 pour Politico, l'enquête confirme une tendance déjà mesurée en septembre par plusieurs instituts : Marine Le Pen se situe nettement devant les autres candidats testés, à 31 % dans le scénario Édouard Philippe comme dans le scénario Gabriel Attal. Derrière elle, la bataille pour la deuxième place reste ouverte, Mélenchon et Philippe à 19 % chacun, Mélenchon franchissant pour la première fois la barre des 20 % lorsque Attal remplace Philippe.
L'agrégation des enquêtes de septembre, OpinionWay les 9 et 10, Harris Interactive du 8 au 10, situe même Marine Le Pen plus haut encore, autour de 33 à 34 %. Réalisée les 15 et 16 septembre auprès de 2 045 personnes, l'enquête Cluster17 affiche une marge d'erreur de 1,2 à 2,7 points, suffisante pour relativiser les écarts de quelques points mais pas l'écart qui sépare Le Pen du reste du peloton.
L'immigration domine les plateaux, pas le classement des priorités C'est le premier chiffre qui vient contredire l'intuition. Selon le baromètre Ipsos bva-CESI pour La Tribune Dimanche de septembre 2026, l'immigration arrive en quatrième position des préoccupations des Français, citée par 31 % d'entre eux, loin derrière le pouvoir d'achat, 54 %, et l'avenir du système social, 40 %, à peu près au niveau de l'environnement, 31 % également.
Le sujet qui occupe le plus de temps d'antenne n'est donc pas celui qui inquiète le plus grand nombre de Français au quotidien. Cet écart entre l'agenda médiatique et l'agenda vécu constitue la première clé pour comprendre pourquoi l'immigration paraît omniprésente sans être la priorité numéro un déclarée par la majorité.
Le vrai clivage n'est pas national, il est partisan
Le même baromètre, ventilé par sympathie politique en juillet 2026, révèle où se loge réellement la préoccupation immigration. Chez les sympathisants de La France insoumise, elle n'est citée que par 3 % des personnes interrogées. Chez ceux du Parti socialiste et de la majorité présidentielle, 11 %. Chez les sympathisants Les Républicains, le chiffre bondit à 42 %. Et chez les sympathisants du Rassemblement national, il atteint 59 %, la préoccupation la plus citée devant même la délinquance, mentionnée par 49 % d'entre eux.
Cette ventilation change la nature de la question posée. L'immigration n'est pas devenue la préoccupation de la société française dans son ensemble. Elle est devenue la préoccupation structurante d'un électorat précis, celui qui vote ou penche pour la droite et l'extrême droite, et qui représente, selon les scénarios testés par Cluster17, autour de 40 % du corps électoral si l'on additionne Le Pen, Retailleau et Zemmour. L'omniprésence du thème dans le débat public tient moins à son adhésion majoritaire qu'à la taille électorale du bloc pour lequel il constitue la priorité absolue.
La société française est-elle devenue plus raciste ? Les chiffres répondent non C'est la question la plus lourde, et les données disponibles y répondent de façon nette. La Commission nationale consultative des droits de l'homme mesure depuis 1990 un indice longitudinal de tolérance envers les minorités. En 2025, cet indice s'établit à 64 sur 100, un score identique à 2024 et le quatrième meilleur enregistré depuis la création de l'outil. Il était de 54 en 2013. Sur le temps long, la tendance est à la hausse, et non à la dégradation.
Le phénomène le plus marquant concerne les générations. La cohorte née en 1987 et après est la seule dont l'indice a progressé sans interruption depuis 2019, atteignant un record historique, avec un écart de 25 points par rapport aux personnes nées avant 1956. Ce sont les jeunes, pas les anciens, qui tirent la tolérance française vers le haut. L'idée d'une jeunesse qui basculerait massivement vers le rejet des minorités ne trouve, à ce stade, aucun appui statistique.
64 sur 100, quatrième meilleur score depuis 1990, et une jeunesse plus tolérante que ses aînés de 25 points : la trajectoire longue de la société française ne dessine pas un basculement vers le racisme.
Mais un paradoxe précis subsiste, et c'est celui-là qui compte
La hausse de la tolérance générale ne dissout pas des préjugés spécifiques, particulièrement concentrés sur la question migratoire. La même enquête CNCDH relève que 59 % des Français estiment que les immigrés viennent principalement pour bénéficier de la protection sociale, et 44 % considèrent l'immigration comme la première cause de l'insécurité. 64 % perçoivent encore les Roms comme un groupe à part, la minorité la moins acceptée du baromètre.
Le terrain des actes suit une trajectoire inverse de celle des opinions déclarées. Le ministère de l'Intérieur a recensé 9 737 crimes et délits à caractère raciste ou antireligieux en 2025, en hausse de 5 % sur un an, avec une progression de 11 % pour les seules atteintes physiques. La CNCDH nomme elle-même ce grand écart un paradoxe : une société globalement plus tolérante dans ses principes, mais traversée par des passages à l'acte en hausse et par des préjugés très concentrés sur un petit nombre de sujets, au premier rang desquels l'immigration et l'assistanat perçu.
Le Rassemblement national s'est-il modéré, ou a-t-il changé de vitrine ?
C'est la dernière question, et elle explique en grande partie le score de Marine Le Pen sans recourir à l'hypothèse d'un pays devenu raciste. Le parti a mené depuis plus de dix ans une stratégie assumée de présentabilité. Jordan Bardella, à la tête du parti depuis 2022, cultive une image jeune, posée, gouvernementale, à l'opposé du style de Jean-Marie Le Pen. En septembre, sa rencontre publique avec Nigel Farage à Birmingham a scellé une alliance impensable il y a douze ans : en 2014, Farage refusait toute alliance avec le Front national, invoquant son antisémitisme.
Le fond du programme, lui, n'a pas suivi la même courbe. Le RN continue de porter la suppression du droit du sol, le rétablissement des peines plancher, un référendum sur l'immigration adossé au concept de préférence nationale, et la primauté du droit national sur le droit européen, une disposition que plusieurs juristes analysent comme une remise en cause frontale de l'État de droit. Le triptyque affiché par Jordan Bardella depuis 2024, pouvoir d'achat, sécurité, immigration, recoupe presque exactement les trois premières préoccupations mesurées par les baromètres Ipsos, ce qui n'est probablement pas un hasard de calendrier.
La dédiabolisation a changé le visage du parti, pas son programme. Bardella parle plus doucement que Le Pen père ; il défend toujours la préférence nationale et la primauté du droit interne sur le droit européen.
Trois explications concurrentes, une seule qui résiste aux chiffres Trois hypothèses s'affrontent pour expliquer la position de Marine Le Pen. La première voudrait que la France ait basculé collectivement vers des positions racistes. Les données de la CNCDH la contredisent directement : l'indice de tolérance n'a jamais été aussi élevé depuis quinze ans, et ce sont les plus jeunes qui le tirent vers le haut. La deuxième voudrait que le Rassemblement national ait renoncé à son fond idéologique pour devenir un parti de gouvernement ordinaire. Le contenu du programme, inchangé sur le droit du sol, la préférence nationale et la hiérarchie des normes, contredit également cette lecture.
La troisième hypothèse résiste mieux à l'examen. Le Rassemblement national a réussi à faire converger trois éléments distincts : une inquiétude sociale réelle et majoritaire sur le pouvoir d'achat, qu'il intègre à son offre électorale ; une inquiétude sécuritaire et migratoire minoritaire dans la population générale mais dominante dans son propre électorat, qu'il continue de nourrir sans en changer la substance ; et une crédibilisation de façade, portée par le style et les alliances internationales de Jordan Bardella, qui rend cette offre acceptable à des électeurs qui auraient rejeté le même programme porté par une image plus dure.
L'immigration n'est pas devenue le sujet de tous les Français, elle est devenue le sujet d'un électorat suffisamment large et suffisamment mobilisé pour dicter l'agenda des autres. Le Rassemblement national n'a pas eu besoin de convaincre une majorité que l'immigration est le problème central : il lui a suffi de garder son électorat déjà acquis, d'y ajouter le pouvoir d'achat, et de présenter le tout avec un visage que la génération Bardella rend, pour beaucoup, moins effrayant que celui d'hier.






