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Isolement : la campagne se referme, la ville se sent seule sans y être

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Un essai attribue le malaise français à une rupture culturelle. Les chiffres de la Fondation de France racontent une autre histoire, plus matérielle, et pas la même selon qu'on l'examine à la campagne ou dans les tours du centre-ville.

32 %. C'est la part des Français en situation d'isolement relationnel ou proche de l'isolement. Un tiers du pays, pas une marge.

Deux mots, deux réalités

L'étude Solitudes 2025, publiée en janvier par la Fondation de France avec le Crédoc et le Cerlis auprès de plus de 3 000 personnes, distingue deux phénomènes que le débat public confond systématiquement. L'isolement relationnel désigne une situation objective, mesurée par la faiblesse des contacts dans la famille, l'amitié, le voisinage, le travail ou la vie associative. Il touche 11 % des Français. La solitude, elle, est un sentiment subjectif d'insatisfaction relationnelle. Elle concerne 24 % de la population, plus du double.

Cet écart n'a rien d'anecdotique. Il signifie qu'une personne peut multiplier les contacts et se sentir seule, quand une autre, objectivement isolée, peut ne ressentir aucun manque. Les deux courbes ne se superposent pas, et c'est précisément là que se loge le premier résultat contre-intuitif de l'étude.

Le paradoxe des territoires

Les cartes de l'isolement et de la solitude ne dessinent pas la même France. Dans les communes rurales, 14 % des habitants sont en situation d'isolement relationnel en 2025, contre 9 % dans les grandes agglomérations et à Paris. Le chiffre rural a progressé nettement, de 11 % en 2023 à 14 % deux ans plus tard, sous l'effet conjugué de l'éloignement, des difficultés de mobilité et du recul des services de proximité.

Mais interrogez ces mêmes habitants sur ce qu'ils ressentent, et la hiérarchie s'inverse. 28 % des résidents des grandes agglomérations déclarent se sentir seuls, contre 21 % en zone rurale. Vivre entouré de millions de voisins n'immunise donc pas contre la solitude ressentie, alors même que ces mêmes zones urbaines présentent objectivement moins d'isolement mesuré.

La campagne perd ses liens sans toujours le ressentir. La ville garde ses contacts sans se sentir accompagnée. Les deux France ne souffrent pas de la même chose.

Le chômage, premier facteur de rupture

Aucune variable ne pèse autant que la situation économique. 20 % des personnes au chômage sont en situation d'isolement relationnel, contre 9 % des actifs occupés, un rapport de plus du double. Le sentiment de solitude suit la même pente, avec un écart plus large encore : 45 % des chômeurs se disent seuls, contre 25 % des actifs.

Le niveau de revenu produit un effet comparable. 16 % des personnes à faibles revenus sont isolées, contre 5 % des personnes aisées, soit un rapport de un à trois. La fragilité de santé referme le même engrenage : 30 % des personnes dont l'état de santé est dégradé se trouvent en situation d'isolement relationnel.

La Fondation de France se garde d'affirmer une causalité unique. La perte d'un emploi réduit les occasions de sociabilité et le statut social ; la précarité limite les déplacements et les activités. Mais l'ampleur des écarts, du simple au triple selon le revenu, du simple au double selon l'emploi, situe la précarité économique bien au-dessus de tout autre facteur identifié dans l'étude.

Ce qui tient encore

Le tableau n'est pas uniformément sombre. 58 % des personnes interrogées voient régulièrement leurs amis, 54 % ont des contacts réguliers avec leurs voisins, 52 % avec leur famille. Le lien de proximité résiste mieux que le discours sur l'effondrement du collectif ne le laisse parfois entendre.

Les commerces de quartier jouent un rôle que l'on sous-estime généralement. Dans les grandes agglomérations, 23 % des habitants disent avoir échangé sur des sujets personnels avec un commerçant au cours de l'année, contre 18 % en zone rurale, un chiffre paradoxal compte tenu du récit habituel sur la chaleur des petites communes. Les associations, de leur côté, ne se contentent pas d'occuper des personnes seules : la Fondation de France observe que le fait de devenir soi-même bénévole, après avoir été accompagné, renforce le sentiment d'utilité et l'estime de soi.

La thèse d'un essai à paraître

C'est dans ce paysage statistique que s'inscrit Homo occidentalis, l'essai à paraître le 2 octobre au Seuil sous la signature de l'analyste politique Jérôme Fourquet et du psychanalyste Ruben Rabinovitch. Les auteurs y décrivent une « rupture anthropologique » : l'affaiblissement des structures familiales et des autorités traditionnelles aurait produit un individu plus autonome, mais laissé sans repères collectifs, davantage exposé à la solitude, aux addictions et à différentes formes de souffrance psychique.

Le concept de narcissisme qu'ils emploient désigne la place croissante prise par l'image de soi dans la construction identitaire, amplifiée par les réseaux sociaux. Fourquet et Rabinovitch prennent soin de distinguer ce narcissisme sociologique du trouble narcissique au sens clinique : parler de soi ou soigner son image ne relève pas d'un diagnostic psychiatrique appliqué à la population.

Ce que la thèse culturelle explique, et ce qu'elle n'explique pas Deux lectures peuvent rendre compte des mêmes chiffres. La première, celle de Homo occidentalis, y verrait une confirmation de la rupture anthropologique : l'affaiblissement du collectif toucherait l'ensemble de la société occidentale, indépendamment des catégories sociales. La seconde, matérialiste, soutiendrait que l'isolement mesuré n'est pas d'abord un problème culturel mais un problème de statut économique et d'accès aux structures qui produisent du lien, l'emploi, le revenu, la santé.

Les données tranchent, au moins pour l'isolement objectif. Si la rupture anthropologique frappait uniformément la société occidentale, l'écart entre chômeurs et actifs, ou entre revenus faibles et élevés, ne devrait pas dépasser du simple au double. Il atteint le triple pour le revenu. C'est la signature d'un phénomène structuré par la position sociale, non d'une transformation culturelle homogène.

Un individualisme qui frapperait toute la société de la même façon ne produirait pas un écart de un à trois selon le revenu. Cet écart porte la marque d'une cause économique, pas d'une mutation anthropologique partagée par tous.

La solitude ressentie, en revanche, résiste moins bien à cette objection. Elle reste élevée jusque dans les grandes villes, chez des populations connectées, entourées, souvent insérées professionnellement, là où l'hypothèse culturelle retrouve sa pertinence : la multiplication des contacts n'a pas produit la même multiplication du sentiment d'appartenance. Sur ce point précis, la thèse de Fourquet et Rabinovitch rejoint ce que mesure déjà la Fondation de France sans avoir besoin de la nommer « rupture anthropologique ».

La médicalisation d'un mal partiellement social

La consommation de psychotropes documente une autre face du problème. Selon l'Assurance Maladie, les psycholeptiques, une famille qui regroupe notamment les anxiolytiques, ont été délivrés à près de 11 millions de patients en France, les psychoanaleptiques à près de 7 millions. Entre juillet 2023 et juin 2024, les seules benzodiazépines ont représenté environ 95 millions d'euros de dépenses, dont 75 millions pour les anxiolytiques.

L'Assurance Maladie elle-même refuse d'établir un lien de causalité directe avec l'isolement ou l'individualisme : troubles anxieux, dépression, vieillissement, pathologies chroniques et conditions de vie s'y mêlent. Mais le chevauchement entre les populations les plus prescrites, notamment les personnes âgées, et les populations les plus isolées selon la Fondation de France, invite à lire les deux séries de données côte à côte plutôt que séparément.

Une politique publique conçue pour un autre isolement

La France dispose depuis 2014 d'un dispositif national de lutte contre l'isolement, Monalisa, né d'un rapport remis à la ministre déléguée aux Personnes âgées Michèle Delaunay. Sa cible reste explicitement définie : la Fondation de France estimait alors à 1,2 million le nombre de personnes de plus de 75 ans en situation d'isolement, un chiffre porté depuis à 1,5 million par les mêmes réseaux associatifs.

Le problème que documente l'étude 2025 dépasse largement ce périmètre. Avec 11 % de la population en isolement relationnel, la France compte aujourd'hui plusieurs millions de personnes concernées parmi les actifs, les chômeurs et les habitants des zones rurales, des catégories que la politique publique historique ne visait pas en priorité. Un dispositif pensé pour le grand âge affronte désormais un phénomène dont le moteur principal, selon les chiffres mêmes de la Fondation de France, est autant l'emploi et le revenu que l'âge.

La France de 2026 ne compte pas un isolement, mais deux. Celui des campagnes, qui progresse dans le silence des statistiques et qui touche d'abord ceux que le chômage ou le faible revenu ont déjà mis à l'écart. Et celui des métropoles, ressenti plus qu'il n'est mesurable, qui nourrit la thèse d'une rupture culturelle sans jamais s'y réduire tout à fait. Les deux appellent des réponses différentes, et aucun essai, aussi bien documenté soit-il, ne peut à lui seul en tenir lieu.

Par RT• L'Appel · L'Appel
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