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Pendant qu’Abou Dhabi investit le monde, Alger affronte ses propres chiffres

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Une rupture diplomatique, un récit de puissance douce venu du Golfe et les statistiques qu'aucun communiqué officiel ne cite

La rupture entre Alger et Abou Dhabi, actée le 10 septembre 2026, a déjà été racontée dans ses grandes lignes. Ce qui reste à lire, c'est ce que les deux capitales ne disent pas - les chiffres qui rongent la société algérienne de l'intérieur, le récit de bienfaisance que les Émirats arabes unis diffusent au moment même où ils sont accusés de complicité dans une guerre qualifiée de génocidaire au Soudan, et une France qui regarde cette querelle du Golfe avec l'inconfort de qui a, chez elle, un contentieux presque identique avec Alger.

« Abou Dhabi est une lumière dans une région sombre. » La formule n'est pas d'un porte-parole officiel. Elle vient d'un témoignage recueilli en exclusivité par L'Appel, celui d'un homme qui se présente sous le nom de Mohammed al-Hachemi et qui reprend, presque mot pour mot, une image déjà utilisée par la présidence émiratie elle-même.

Ce n'est pas un hasard de calendrier. C'est un mécanisme. Et il mérite d'être décrit avant d'être cru.

Une rupture, cinq précédents

Le 10 septembre 2026, l'Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, donné 48 heures à l'ambassadeur émirati pour quitter le pays et fermé son espace aérien aux appareils immatriculés à Abou Dhabi, à l'exception des vols commerciaux jusqu'à la fin de l'année. Ces faits sont désormais établis et documentés.

Ce qui l'est moins, c'est le motif exact. Alger a accusé le pays du Golfe d'« actes provocateurs et hostiles », sans que le catalyseur précis de cette rupture soudaine soit clairement établi. Aucun fait déclencheur unique n'a été rendu public.
Un site d'analyse indépendant qualifiait cette rupture d'« une des ruptures les plus importantes de la diplomatie algérienne depuis celle avec le Maroc, en août 2021 ». Une publication marocaine va plus loin dans le décompte, rappelant qu'il s'agit de la cinquième crise de cette ampleur en cinq ans, après le Maroc, l'Espagne, le Mali et la France.

Cinq ruptures ou quasi-ruptures en cinq ans avec des partenaires aussi différents qu'un royaume voisin, un membre de l'Union européenne, un pays du champ sécuritaire sahélien et une ancienne puissance coloniale. Le fait, à lui seul, mérite d'être posé sans commentaire moral. Il parle de sa propre autorité.

Ce que Tebboune avait déjà dit, en public

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune n'a pas attendu le 10 septembre pour installer le climat. Il a régulièrement qualifié les Émirats arabes unis d'« État minuscule » ou de « micro-État » cherchant à déstabiliser plusieurs pays de la région, citant la Libye, le Mali et le Soudan.
En juillet, dans une interview télévisée, le ton est monté d'un cran. « Là où ils mettent le pied, le sang coule », a-t-il lancé, ajoutant vouloir que ce pays reste à l'écart « pour que le sang ne coule pas chez nous ». Il affirmait alors qu'une rupture diplomatique « aurait eu lieu depuis longtemps » si l'Algérie n'avait pas cherché à éviter d'« approfondir les divisions » dans le monde arabe.
Une source proche du dossier rapporte également une déclaration plus tranchante encore, prononcée fin juillet devant des journalistes algériens, où le chef de l'État affirmait disposer de « preuves », sans jamais les rendre publiques.
Face à cette rhétorique frontale, la réponse émiratie a choisi un tout autre registre. Le conseiller diplomatique de la présidence, Anwar Gargash, a insisté sur le fait que « les relations diplomatiques reposent sur une approche rationnelle, sur la communication et sur une compréhension claire des intérêts, et non sur des énigmes et des allusions qu'il faudrait décrypter », ajoutant que « l'ambiguïté n'est pas une politique ». Jamais l'Algérie n'y est nommée.

Ce contraste de ton, colère assumée d'un côté, formule de gestionnaire de l'autre, est lui-même une donnée politique. Il dit qui a besoin de convaincre son opinion intérieure, et qui a besoin de rassurer des partenaires financiers.

Le dossier kabyle, ou l'art de l'accusation à sens unique

Le grief le plus concret avancé par la presse proche du pouvoir algérien concerne le Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie, classé organisation terroriste par Alger. Un article du quotidien El Khabar, réputé proche des cercles officiels, évoquait « un rôle émirati visant à déstabiliser la région, à travers le soutien à des éléments algériens subversifs », en s'appuyant sur « des enquêtes en cours en France concernant le financement du mouvement terroriste MAK ».
Mais un site d'analyse marocain a relevé la faille logique de cette accusation avec une question simple. « Si le soutien présumé à un mouvement indépendantiste constitue un motif suffisant pour rompre avec un État, pourquoi l'Algérie ne rompt-elle pas avec la France ? » Le MAK est en effet une organisation qui opère principalement depuis l'étranger, son chef, Ferhat Mehenni, vivant en France et dirigeant depuis Paris le mouvement.

C'est précisément là que se niche ce que le communiqué algérien ne dit pas. Accuser un financement étranger tout en tolérant, chez un partenaire stratégique comme la France, la présence publique et légale du chef du mouvement visé, ce n'est pas de l'incohérence gratuite. C'est un choix de cible. Les Émirats, sans lien historique ni consulaire profond avec Alger, coûtent diplomatiquement moins cher à sanctionner que Paris.

Une rupture qui tombe le jour d'un chèque de 40 milliards d'euros Le 10 septembre 2026, jour même de la rupture algérienne, le président émirati Mohammed ben Zayed était à Berlin. Les Émirats arabes unis ont annoncé investir un total de 40 milliards d'euros dans des projets en Allemagne, notamment pour développer de nouveaux centres de données, une première visite d'État de ce niveau pour un dirigeant émirati en Allemagne.

Ce chiffre s'ajoute à une liste qui donne le tournis. Les Émirats arabes unis ont réaffirmé leur engagement à investir 1 400 milliards de dollars aux États-Unis. Un accord de partenariat économique global a été conclu avec le Canada en juillet 2026, dans la continuité d'une visite présidentielle à New Delhi en janvier où douze accords ont été signés dans l'énergie, l'espace, la sécurité alimentaire, les technologies avancées et la défense.

Cette diplomatie du chéquier n'est pas séparable, dans son calendrier, de la rupture avec Alger. Elle en est même le contrepoint silencieux. Pendant qu'un partenaire régional ferme une ambassade, Abou Dhabi ouvre des centres de données à Berlin. Le message adressé au reste du monde n'est pas celui d'un État isolé par une querelle maghrébine, c'est celui d'un État qui a d'autres échelles de préoccupation.

Ce que le témoignage recueilli par L'Appel révèle, malgré lui

Revenons au témoignage de Mohammed al-Hachemi. Sa description d'une Émirat qui « ne demande pas au monde d'attendre qu'il se calme » mais qui « investit et tend la main » recoupe, presque terme pour terme, la communication officielle émiratie sur l'aide à Gaza, où Abou Dhabi a annoncé une contribution additionnelle de 1,2 milliard de dollars lors de la première réunion du Conseil pour la paix, présidée par Donald Trump, et où la ministre d'État à la Coopération internationale a affirmé que « les Émirats arabes unis demeurent résolument engagés à soutenir les efforts humanitaires mondiaux ».

Rien, dans ces éléments, n'est faux en soi. Mais ce que ce témoignage ne dit pas, et que le communiqué émirati ne dit pas davantage, c'est que cette image de bienfaiteur se construit exactement au moment où les Émirats arabes unis font face à leur dossier international le plus lourd depuis des années. En mars 2026, le Soudan a accusé les Émirats devant la Cour internationale de justice d'avoir violé la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide en soutenant les Forces d'appui rapide, avant qu'une enquête d'Amnesty International ne révèle en mai que les Émirats avaient enfreint l'embargo sur les armes décrété par l'ONU contre le Darfour.

Human Rights Watch est allé plus loin encore. Selon un rapport publié le 26 mai 2026, des mercenaires colombiens recrutés aux Émirats auraient combattu aux côtés des Forces de soutien rapide, ayant transité par des bases militaires émiriennes avant leur déploiement au Soudan. Abou Dhabi continue de nier tout soutien militaire, assurant que son aide au Soudan est uniquement humanitaire.

C'est ici que se referme la boucle. Le récit de la lumière dans l'obscurité n'est pas mensonger dans chacun de ses éléments matériels, les milliards existent, l'aide à Gaza existe. Mais il est construit, dans son calendrier et dans sa tonalité, pour compenser un dossier judiciaire et humanitaire qui s'alourdit à mesure que les preuves s'accumulent sur un autre continent. Ce n'est pas de la désinformation. C'est de la gestion de réputation, au sens le plus technique du terme.

Ce qu'Alger ne raconte pas sur elle-même

La rhétorique algérienne contre l'ingérence étrangère mériterait d'être mise en regard avec des données que le pouvoir communique très peu, ou jamais dans un format consolidé.

Sur le trafic de stupéfiants d'abord. En 2025, les services de sécurité algériens ont intercepté 37,239 tonnes de cannabis, 1461 kg de cocaïne, 2,037 kg d'héroïne et plus de 43,41 millions de comprimés de substances psychotropes, sur 143 968 affaires traitées. Une opération menée fin août 2026 a permis la saisie de 10,4 millions de capsules de prégabaline et 33,4 kg de cocaïne, avec 25 suspects arrêtés, présentée par la police comme la plus importante de son histoire.

Le rythme s'est encore accéléré depuis. Près de 60 millions de comprimés psychotropes ont été interceptés depuis le début de l'année 2026, un record jamais atteint auparavant, soit une hausse de 10 % par rapport à l'ensemble de l'année 2025. Ces chiffres, aussi spectaculaires soient les saisies, disent une chose simple, l'ampleur du marché qu'il faut saisir pour produire de tels volumes.

Sur l'emploi ensuite. Le secteur informel représente près de 45 % de l'emploi total selon la Banque mondiale, le chômage frappant 9,2 % des hommes contre 20,8 % des femmes, et 28,5 % des jeunes de 15 à 24 ans. Un jeune Algérien sur presque trois cherchant un emploi ne le trouve pas dans l'économie formelle.

Sur les violences faites aux femmes enfin, le silence statistique est presque institutionnel. Environ 7 500 plaintes pour violences faites aux femmes ont été enregistrées en 2024 par la police, soit une hausse de 12,4 % en un an, mais il n'existe aucune statistique officielle sur les féminicides. Le collectif militant qui tente de combler ce vide a recensé au moins 37 morts en 2025. Les données de la police elle-même, compilées dans un rapport indépendant, indiquent que 23 féminicides ont été dénombrés par la Direction générale de la sûreté nationale en 2024, soit deux femmes tuées chaque mois. Selon l'Organisation mondiale de la santé, plus de 50 % des femmes algériennes ont été victimes de violence physique, sexuelle ou psychologique au cours de leur vie.

Aucun de ces chiffres n'a de lien mécanique avec la rupture diplomatique du 10 septembre. Mais ils forment le décor domestique d'un État qui, sur la scène internationale, se pose en gardien intraitable de sa souveraineté et de sa dignité, tout en peinant à documenter, chez lui, l'ampleur réelle de ce qui détruit une partie de sa population.

Le contentieux que Paris connaît déjà par cœur

Ce qui frappe un lecteur français dans cette affaire émiratie, c'est sa ressemblance troublante avec un dossier que la France affronte depuis des mois. En avril 2025, la mise en examen de trois ressortissants algériens, dont un agent consulaire, soupçonnés d'avoir enlevé un influenceur algérien réfugié en France, a conduit Alger à réclamer le départ de douze agents de l'ambassade de France, sous 48 heures, exactement le même délai que celui imposé à l'ambassadeur émirati en septembre 2026.

L'influenceur en question, Amir Boukhors, connu sous le pseudonyme Amir DZ, suivi par plus d'un million d'abonnés et réfugié en France depuis 2016, a raconté avoir été conduit en Seine-et-Marne, drogué puis enfermé dans un conteneur pendant vingt-sept heures.

Un autre dossier, celui de l'influenceur Boualem Naman, dit Doualemn, a exposé la même dynamique en sens inverse. Expulsé de France après le retrait de son titre de séjour, il a été renvoyé par les autorités algériennes, provoquant l'accusation du ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau selon laquelle Alger cherchait à « humilier » la France.

À cela s'ajoute l'attentat de Mulhouse, le 22 février 2025, un mort et sept blessés, commis par un homme d'origine algérienne fiché pour radicalisation et visé par une obligation de quitter le territoire français, alors qu'Alger avait refusé à dix reprises en un an de le reprendre sur son sol.

Le déséquilibre institutionnel, lui, se lit dans les chiffres consulaires. La France accueille vingt consulats algériens contre seulement trois représentations françaises en Algérie, un déséquilibre encore aggravé en 2022 par l'ouverture de deux nouveaux consulats à Melun et Rouen, sans aucune contrepartie.

Et puis il y a l'hymne. Un décret présidentiel du 21 mai 2023 a rétabli, pour toutes les cérémonies officielles en présence du président de la République, le troisième couplet du Kassaman, où l'on peut entendre : « Ô France, le temps des palabres est révolu [...] voici venu le jour où il te faut rendre des comptes ». Ce couplet fait de l'Algérie le seul pays au monde dont l'hymne national cite nommément un autre État, une singularité que trois tentatives d'abrogation, en 1967, dans les années 1980 et en 2007, n'ont jamais réussi à défaire.

Ce que révèle cette accumulation, ce n'est pas qu'Alger aurait tort de porter la mémoire de cent trente-deux années de colonisation. C'est qu'un même schéma de rupture brutale, de délai de 48 heures et de rhétorique de dignité nationale non négociable se rejoue, presque à l'identique, avec des partenaires aussi différents que la France et les Émirats arabes unis. La méthode, elle, ne change pas.

Sur le narcotrafic transfrontalier, la coopération, quand elle existe, se construit d'ailleurs contre la logique du soupçon permanent plutôt qu'à travers elle. Une analyse publiée cet été notait que l'Algérie a tout à gagner à combattre les réseaux qui trouvent refuge sur son territoire pour échapper à la traque policière en France et en Europe, un tournant amorcé depuis quelques mois après une crise diplomatique particulièrement grave. Aucune source vérifiée ne permet en revanche d'identifier, à ce jour, un « parrain » unique et nommément établi qui serait sciemment protégé par la France, une affirmation qui circule sans preuve documentée et qu'il convient donc de traiter comme telle, une rumeur non confirmée, et non comme un fait.

Le Sahel, théâtre commun des deux dossiers

Le fil qui relie tout cela, c'est le Sahel. Le 29 août 2026, des soldats mutins ont tenté un coup d'État contre le président nigérien Abdourahamane Tiani, avec des coups de feu et des explosions signalés près de l'aéroport, du palais présidentiel et de la télévision nationale. La tentative a été rapidement maîtrisée par les forces loyalistes, soutenues par l'Alliance des États du Sahel et l'Africa Corps russe.

Dans les jours qui ont suivi, un détail passé largement inaperçu mérite d'être souligné, des chasseurs Sukhoi Su-30 algériens et un ravitailleur aérien ont atterri au Niger, les alliés du régime se mobilisant après la tentative de coup d'État. L'Algérie, qui accuse Abou Dhabi d'ingérence au Sahel, y déploie elle-même ses propres moyens militaires en soutien à la junte nigérienne. Chacun défend sa zone d'influence, aucun des deux ne revendique de neutralité.

Les prochaines lignes de faille à surveiller

Le plus probable, dans les prochains mois, est une gelée durable plutôt qu'une réconciliation rapide. Le précédent avec le Maroc, rompu en 2021, n'a jamais été renoué. Rien n'indique, dans le ton employé par Tebboune, une volonté de désescalade à court terme. L'indicateur à observer sera le sort du contrat aérien qui expire fin 2026 et dont dépend l'exception commerciale actuellement maintenue.

Une deuxième trajectoire, portée par la pression économique plus que par la volonté politique, verrait certains cercles d'affaires algériens plaider en coulisses pour un dégel partiel, à mesure que les entreprises émiraties présentes dans les ports et l'agroalimentaire algériens chiffreraient leurs pertes. Le signal à guetter serait une reprise discrète des contacts techniques, sans annonce officielle, comme cela s'est produit par le passé avec d'autres partenaires brouillés.

Une troisième issue, plus incertaine, dépendrait du dossier judiciaire soudanais. Si la pression internationale sur le soutien émirati aux Forces de soutien rapide continuait de s'alourdir, notamment par de nouvelles sanctions européennes ou américaines, Abou Dhabi pourrait durcir sa communication et se montrer moins conciliant envers Alger, transformant une brouille bilatérale en confrontation plus large au sein de la Ligue arabe.

Quant à la France, rien dans les développements récents ne laisse présager un apaisement rapide de son propre contentieux avec Alger, tant que les dossiers de l'influenceur enlevé, des refus de laissez-passer consulaires et du couplet de l'hymne resteront ouverts. Les deux fronts, golfique et français, avancent désormais sur des calendriers distincts mais avec la même grammaire diplomatique du côté algérien, celle de la rupture comme réponse par défaut.

« Là où ils mettent le pied, le sang coule. »

Abdelmadjid Tebboune, président algérien, à propos des Émirats arabes unis

LES CHIFFRES QUE LES COMMUNIQUES NE RAPPROCHENT JAMAIS

43,41 millions de comprimés psychotropes saisis en Algérie en 2025, en hausse de 10 % sur les huit premiers mois de 2026

45 % de l'emploi algérien relève du secteur informel, avec 28,5 % de chômage chez les 15-24 ans

Aucune statistique officielle sur les féminicides en Algérie, un collectif indépendant en recensant au moins 37 en 2025

40 milliards d'euros d'investissements émiratis annoncés à Berlin le jour même de la rupture avec Alger

Vingt consulats algériens en France, contre trois représentations françaises en Algérie

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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