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L’IA va-t-elle résoudre la crise financière de la presse française ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Plans sociaux en cascade, pertes à huit chiffres, publicité divisée par deux. Les éditeurs français misent sur l'intelligence artificielle pour sortir du rouge. Les chiffres montrent qu'elle ne peut combler qu'une petite partie du gouffre.

« Entre 10 et 12 millions d'euros par an. » C'est ce que perd aujourd'hui Ouest-France, premier quotidien du pays, selon son directeur général.

Rennes, le signal qui a fait basculer la profession

Au siège de Ouest-France, rue du Breil à Rennes, l'aveu a valeur de symbole. Le quotidien qui domine la diffusion payante en France, avec environ 597 470 exemplaires par jour en 2025, 1 600 salariés dont 800 journalistes, perd désormais entre 10 et 12 millions d'euros chaque année, a reconnu son directeur général Fabrice Bazard.

Le groupe a déjà réduit ses charges externes de 2 à 3 millions d'euros. Il s'est lourdement endetté, notamment pour lancer sa chaîne de télévision Novo 19. Les ventes papier reculent de 5 % à 6 % par an, une rotative a encore été arrêtée début juin. « Ce n'est plus possible, il faut s'attaquer aux charges » et réduire « la masse salariale », a expliqué le dirigeant, qui table sur des « gains de productivité ».
Le plan présenté prévoit la suppression de 156 postes, dont 116 dans les rédactions. La direction assure qu'elle ne touchera pas à la couverture territoriale du journal, tout en reconnaissant la nécessité d'« ajuster » les moyens, en particulier dans le Finistère.

Quand le premier quotidien de France annonce qu'il perd plus de dix millions par an, la crise n'est plus celle des titres fragiles. C'est celle du modèle lui-même.

La carte des plans sociaux de 2026

Ouest-France n'est que le dernier nom d'une liste qui s'allonge depuis janvier. Le groupe EBRA, propriétaire notamment du Dauphiné libéré, du Progrès, de L'Est républicain et des Dernières Nouvelles d'Alsace, prévoit jusqu'à 400 départs sur 3 200 salariés, soit environ 10,4 % des effectifs. Il diffuse plus de 800 000 exemplaires par jour et revendique 21,4 millions de visiteurs uniques mensuels sur ses sites. Mais ses ventes au numéro et ses abonnements ont été divisés par deux en dix ans, et sa perte opérationnelle a dépassé 10 millions d'euros en 2025.

« Si nous ne faisons rien, cette perte pourrait tripler d'ici 2030 », a averti sa présidente Sophie Gourmelen dans un message vidéo interne, évoquant le risque de « disparaître de certains territoires ».

Centre France, éditeur de La Montagne et de huit quotidiens régionaux, a lancé en avril son sixième plan social en douze ans : 152 suppressions de postes, environ 10 % des effectifs, après une perte brute d'exploitation de 4,3 millions d'euros en 2025. Le Parisien supprime 29 postes après 30 millions d'euros de pertes en 2024. Prisma Media, premier éditeur de magazines, a annoncé fin mars la suppression de 261 postes, soit 40 % de ses effectifs. BFM TV et La Tribune fusionnent leurs rédactions en licenciant 56 journalistes du quotidien économique.

Selon le décompte de l'intersyndicale des métiers de l'information, 1 331 emplois dans les médias français ont été supprimés ou sont en passe de l'être depuis janvier 2026. Les syndicats reconnaissent eux-mêmes qu'il est impossible d'attribuer précisément ces suppressions à l'intelligence artificielle, tant les causes économiques s'entremêlent.

Les chiffres d'un modèle à bout de souffle

L'étude sur le modèle économique de l'information en France, réalisée par le cabinet PMP Strategy pour le ministère de la Culture et l'Arcom à la demande des États généraux de l'information, pose le diagnostic avec une précision inédite. Produire l'information politique et générale a coûté 2,9 milliards d'euros en 2024. Environ 70 % de ce coût relève de la masse salariale. Et 56 % des médias interrogés étaient déficitaires cette année-là.

Du côté des recettes, l'effondrement est documenté par le Sénat. Les recettes publicitaires de la presse sont passées de 3,1 milliards d'euros en 2012 à 1,6 milliard en 2025, soit une perte de 1,5 milliard par an en treize ans. Rien qu'entre 2023 et 2025, elles ont encore reculé de 10,2 %.

L'argent de la publicité n'a pas disparu : il a changé de mains. Le marché français de la publicité numérique a atteint 12,4 milliards d'euros en 2025, dont environ 76 %, près de 9,4 milliards, captés par huit grands acteurs internationaux. Sur vingt ans, le chiffre d'affaires global de la presse est tombé d'environ 10,4 milliards d'euros en 2003 à 5,9 milliards en 2023, une baisse de 43 % en euros courants.

La presse a perdu la moitié de sa publicité en treize ans pendant que huit plateformes encaissaient les trois quarts du marché numérique. Le trou n'est pas dans les rédactions. Il est dans les recettes.

Ce que l'IA fait déjà dans les rédactions

C'est dans ce contexte que l'intelligence artificielle entre dans les plans des directions. Chez EBRA, un outil baptisé MEPA, pour mise en page automatique, doit prendre en charge une partie de la composition des 81 éditions du groupe. Une boîte à outils assistera les rédacteurs et les éditeurs : propositions de titres pour le papier et le web, mots-clés, métadonnées, vérification orthographique, reformulation.

« Ce temps, nous voulons le mettre là où il compte le plus, sur les contenus, sur le terrain et sur le numérique », justifie Sophie Gourmelen. L'intersyndicale SNJ-CGT-CFDT de L'Est républicain et de Vosges Matin a répliqué en s'interrogeant sur cette « machine magique » dont personne ne connaît « ni les capacités, ni le périmètre ».

Ouest-France a de son côté confié depuis 2024 le déploiement de l'IA à un chef de projet dédié, ancien directeur du News Lab de Google en France. Ses ingénieurs développent, avec l'Institut de recherche en informatique de Rennes, des assistants conversationnels capables d'interroger un patrimoine éditorial de plus de 110 millions de documents. Les contenus du journal sont en revanche protégés contre l'aspiration par les robots des entreprises d'IA.

Le calcul que les directions ne font pas à voix haute

Les données publiques permettent d'estimer l'ordre de grandeur de ce que l'automatisation peut rapporter. Le calcul qui suit est une estimation de L'Appel, fondée sur les chiffres de l'étude du ministère de la Culture et du Sénat, et non une donnée officielle.

Si 70 % des 2,9 milliards d'euros consacrés à l'information politique et générale relèvent de la masse salariale, celle-ci représente environ 2 milliards d'euros par an. Une réduction de 10 % de ces coûts grâce aux gains de productivité, hypothèse cohérente avec l'ampleur des plans actuels chez EBRA ou Centre France, dégagerait environ 200 millions d'euros par an pour l'ensemble du secteur.

Or la presse a perdu 1,5 milliard d'euros de recettes publicitaires annuelles depuis 2012. Même une baisse de 10 % de toute la masse salariale ne compenserait qu'environ 13 % de ce manque à gagner. Pour combler l'écart par la seule réduction des coûts, il faudrait supprimer près des trois quarts de la masse salariale du secteur, c'est-à-dire la presse elle-même.

Couper 10 % des salaires de toute la presse rapporterait 200 millions. La publicité perdue en coûte 1,5 milliard chaque année. L'automatisation ralentit l'hémorragie, elle ne la referme pas.

Le cas de Ouest-France illustre la même équation à l'échelle d'un titre. La direction ne publie pas le coût employeur moyen de ses salariés. Avec l'hypothèse de 4 000 euros par mois et par poste, retenue ici à titre purement illustratif, 156 suppressions représenteraient environ 7,5 millions d'euros d'économies annuelles, pour une perte de 10 à 12 millions. Même dans ce scénario, le plan ne suffit pas seul : le groupe vise 300 000 abonnés numériques payants d'ici 2028, contre 200 000 aujourd'hui, et reconnaît que le numérique ne compense pas encore la chute du papier.

La même technologie qui promet des économies menace les recettes

Le paradoxe est au cœur du dossier. L'intelligence artificielle générative qui doit alléger les rédactions est aussi celle qui détourne une partie de leur audience. Les moteurs de réponse synthétisent désormais les articles sans renvoyer systématiquement le lecteur vers le site qui les a produits. Chaque clic perdu est une page vue en moins, donc une recette publicitaire ou une chance d'abonnement en moins.

Plusieurs éditeurs ont choisi de monnayer cette exploitation. Le Monde a signé en 2024 un accord de licence avec OpenAI. L'Agence France-Presse a conclu en janvier 2025 un partenariat avec la start-up française Mistral AI pour l'utilisation de ses dépêches. Ouest-France annonce vouloir « aller au combat » contre les plateformes d'IA pour obtenir une rémunération des contenus exploités « sans contrepartie financière ».

Le terrain est aussi législatif. Une proposition de loi déposée au Sénat en décembre 2025 par Laure Darcos vise à instaurer une présomption d'exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d'IA. Le principe renverserait la charge de la preuve : ce serait aux opérateurs de démontrer qu'ils n'ont pas utilisé les articles, et non aux éditeurs de prouver qu'ils l'ont été. Les éditeurs dénoncent en parallèle un lobbying intense des géants technologiques à Bruxelles pour affaiblir les garanties européennes.

Le prix caché : moins de journalistes, moins de confiance

Les syndicats pointent un autre risque, plus difficile à chiffrer. « Au Parisien, nous avons connu deux plans de départs en cinq ans », rappelle Gwenaël Bourdon, secrétaire général du SGJ-FO. Les éditions locales, « pilier du journal », ont vu leurs effectifs divisés par deux. Sur la qualité de l'information produite dans ces conditions, il laisse ses interlocuteurs conclure eux-mêmes.

La mécanique redoutée est simple : moins de journalistes signifie moins de reportages, moins de vérification, davantage de contenus standardisés, et à terme une perte de confiance des lecteurs. Or la confiance est précisément ce que l'abonné paie. Une économie de quelques millions d'euros sur la production peut se transformer en perte d'abonnés, c'est-à-dire en recettes détruites.

Les directions répondent qu'elles protègent le terrain. EBRA affirme vouloir consacrer le temps libéré « aux contenus » et « au terrain », Ouest-France promet de préserver sa couverture territoriale. Les plans présentés le disent aussi : ce sont d'abord les fonctions de secrétariat de rédaction, de mise en page, de relecture et d'édition qui sont visées, celles que l'automatisation remplace le plus facilement.

Les salaires, première variable d'ajustement

La question des rémunérations traverse tous ces plans sans être jamais posée frontalement. Quand 70 % du coût de l'information relève de la masse salariale, chaque euro d'économie recherché par les directions passe d'abord par les effectifs. Les plans de 2026 privilégient pour l'essentiel les départs volontaires, chez EBRA comme au Parisien, afin d'éviter des licenciements secs et des contentieux longs.

Mais la charge ne disparaît pas avec les postes : elle se reporte sur ceux qui restent. Moins de secrétaires de rédaction signifie davantage de relecture pour les rédacteurs, moins d'éditeurs signifie davantage de pages par éditeur. L'intelligence artificielle est présentée comme l'outil qui doit absorber ce surcroît de travail. Si elle n'y parvient pas, c'est la qualité du journal qui servira d'amortisseur.

Aucune des directions concernées n'a par ailleurs annoncé que les gains de productivité attendus se traduiraient par des revalorisations pour les journalistes maintenus en poste. Les économies servent d'abord à réduire les pertes, et non à partager la productivité.

Trois hypothèses, une seule tient

Trois lectures s'affrontent sur le rôle que jouera l'intelligence artificielle. La première la présente comme l'outil du sauvetage : en réduisant les coûts de production, elle permettrait aux groupes de revenir à l'équilibre. La deuxième y voit l'accélérateur du déclin : en détournant l'audience et en appauvrissant les rédactions, elle précipiterait la chute. La troisième la considère comme une monnaie d'échange : en devenant dépendants des contenus de presse, les géants de l'IA pourraient être contraints de les payer.

La première hypothèse ne résiste pas à l'arithmétique. Les économies possibles se comptent en centaines de millions d'euros quand le manque à gagner publicitaire se compte en milliards. La deuxième décrit un risque réel, mais elle ignore que l'automatisation des tâches répétitives peut aussi libérer du temps pour l'enquête, si les directions en font ce choix.

La troisième est la seule qui modifie l'échelle du problème, parce qu'elle agit sur les recettes et non sur les coûts. Mais elle ne dépend pas des rédactions. Elle dépend de la loi, des tribunaux et du rapport de force face à des entreprises parmi les plus puissantes du monde.

L'IA ne sortira pas la presse française du déficit par les économies qu'elle permet. Elle ne le fera, peut-être, que par l'argent qu'on obligera ses propriétaires à reverser.

En 2026, les éditeurs français demandent à l'intelligence artificielle de réparer ce que les plateformes numériques ont défait en vingt ans. Elle composera les pages de 81 éditions, proposera des titres, corrigera les fautes. Mais le 1,5 milliard d'euros de publicité disparu depuis 2012 ne se trouve pas dans une rédaction. Il se trouve dans les comptes de huit entreprises, et c'est là, désormais, que se joue l'avenir des journaux.

Par G • L'Appel · L'Appel
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