La France prépare avec Washington un texte pour rouvrir le détroit. Il peut passer au Conseil de sécurité. Il ne suffira pas, seul, à faire repartir les pétroliers
Deux navires. C'est le nombre de cargos de matières premières qui ont franchi le détroit d'Ormuz le 21 septembre, contre quelque 125 grands navires commerciaux par jour avant l'escalade.
La France travaille, en coordination avec les États-Unis, à un nouveau projet de résolution du Conseil de sécurité destiné à rétablir la navigation commerciale dans le détroit et à ouvrir la voie à une mission internationale de sécurisation. Le texte n'a pas encore été distribué aux quinze membres du Conseil. Aucune date n'a été fixée.
L'initiative prend forme après l'entretien entre Emmanuel Macron et Donald Trump à la Trump Tower, en marge de l'Assemblée générale. Le président français a dit vouloir poursuivre immédiatement la voie diplomatique pour permettre le passage des pétroliers et des porte-conteneurs, qu'un accord global avec l'Iran soit conclu ou non. Le 18 septembre, il avait précisé que Paris travaillait depuis avril à une mission internationale défensive, capable d'escorter les navires une fois un accord trouvé.
Le calendrier offre à Paris un avantage institutionnel : la France préside le Conseil de sécurité pendant tout le mois de septembre, ce qui lui donne la main sur l'ordre du jour et le rythme des consultations. Mais il n'existe à ce jour ni résolution adoptée, ni force constituée, ni décision d'envoyer de nouveaux militaires français dans la zone.
Un projet en préparation, une présidence du Conseil à exploiter, une mission encore théorique : la France avance sur le terrain qu'elle maîtrise, celui du droit, avant celui des navires.
Le précédent du 7 avril, ou la leçon d'un veto
Pour mesurer les chances du texte français, il faut revenir au 7 avril 2026. Ce jour-là, un projet porté par Bahreïn et soutenu par les monarchies du Golfe réclamait le déblocage du détroit, encourageait l'escorte armée des navires et ne condamnait que les attaques iraniennes. Il visait initialement à autoriser tout État ou coalition à employer « tous les moyens nécessaires ».
La France elle-même s'y était opposée, jusqu'à l'ajout d'une mention limitant les moyens à un usage « défensif ». Le texte a recueilli 11 voix pour, 2 contre et 2 abstentions, celles du Pakistan et de la Colombie. La Russie et la Chine ont opposé leur veto, en jugeant le texte sélectif. Moscou n'a jamais caché qu'il regrettait son abstention de 2011 sur la Libye, qui avait ouvert la voie à l'intervention de l'Otan.
La Russie et la Chine ont alors annoncé un texte alternatif, appelant « toutes les parties » à cesser les attaques contre les civils et les infrastructures, et réclamant la liberté de navigation sans même nommer Ormuz. Le 17 septembre, les deux puissances ont de nouveau fait usage de leur veto contre une résolution prolongeant un mécanisme de surveillance des sanctions visant l'Iran.
Une stratégie française taillée pour éviter le même sort
Le projet français a été conçu à partir de cet échec. Selon les diplomates qui en ont connaissance, il dissocie la sécurité maritime du conflit plus large avec l'Iran. Son objet se limite à la liberté de navigation et à la continuité des approvisionnements énergétiques, sans condamnation générale de Téhéran.
Paris multiplie en parallèle les canaux. Le 22 septembre à New York, Jean-Noël Barrot a rencontré son homologue iranien Abbas Araghchi, l'appelant à revenir sur la voie diplomatique et présentant la réouverture du détroit comme une priorité pour la stabilité régionale et la sécurité énergétique et alimentaire mondiale. Le même jour, il s'est entretenu avec ses homologues indien et émirien : les trois pays ont convenu de travailler ensemble au rétablissement de la navigation autour d'Ormuz et de Bab-el-Mandeb. Une déclaration franco-saoudienne du 25 août et une déclaration franco-jordanienne du 17 septembre avaient déjà posé le principe de la liberté de navigation conforme au droit de la mer.
Téhéran a répondu sur un ton peu engageant. Selon les médias d'État iraniens, Abbas Araghchi a critiqué lors de cet entretien les positions « interventionnistes » de la France et jugé inacceptable son attitude face aux opérations militaires américaines et israéliennes contre l'Iran.
Paris a retiré du texte tout ce qui avait fait tomber celui de Bahreïn : la désignation d'un coupable unique et l'autorisation de la force. Reste à savoir si Moscou et Pékin jugeront la version assez neutre.
Pourquoi le dossier se joue aussi à la pompe
Pour la France, Ormuz n'est pas un enjeu lointain. Emmanuel Macron a lui-même relié la fermeture quasi complète du détroit à la hausse des prix de l'énergie et des carburants dans le pays. Le gazole a atteint environ 2,41 euros le litre. Le gouvernement vient de débloquer environ 450 millions d'euros d'aides jusqu'à la fin de l'année, dans un budget 2027 déjà contraint. Chaque semaine de fermeture prolonge une facture que l'État ne peut compenser qu'en partie.
La diplomatie française à New York est donc aussi une politique intérieure. Un succès au Conseil offrirait au chef de l'État, à quelques mois de la fin de son mandat, une réponse structurelle là où les aides à la pompe ne sont que des palliatifs.
Le texte passera-t-il ? Les arguments des deux camps
Deux lectures s'affrontent. La première anticipe un nouveau veto. Le schéma est installé : deux vetos russo-chinois sur l'Iran en six mois, une coécriture avec Washington qui rendra le texte suspect à Moscou et Pékin, et un Iran hostile à l'initiative française. Pour la Russie, grand exportateur d'hydrocarbures, un pétrole cher n'est pas une catastrophe.
La seconde lecture souligne que le contexte a changé depuis avril. La flambée des cours pèse désormais sur tous les importateurs, dont la Chine, premier acheteur mondial de pétrole brut, très dépendant des flux du Golfe. La menace qui plane sur Bab-el-Mandeb, où les rebelles houthis du Yémen peuvent à leur tour perturber le trafic, élargit le risque au commerce entre l'Asie et l'Europe. Et un texte centré sur la navigation, sans autorisation de la force ni condamnation unilatérale, prive Pékin de l'argument de sélectivité qu'il avait opposé à Bahreïn.
La balance penche vers la seconde lecture, à une condition précise. Un texte a de réelles chances d'être adopté s'il reste dans le registre politique : réaffirmation de la liberté de navigation, appel à toutes les parties, mission de surveillance ou d'escorte subordonnée à un accord. Il sera en revanche bloqué s'il ressemble, même partiellement, à une autorisation d'intervention placée sous l'autorité de Washington.
La résolution peut passer si elle ne commande rien. Elle échouera si elle autorise quelque chose.
Adoptée ou non, la clé n'est pas à New York
C'est la limite qui traverse tout le projet. Même adoptée, une résolution ne rouvrira pas le détroit par elle-même. La mission défendue par Paris est conçue pour escorter les navires une fois un accord trouvé, et non pour forcer le passage.
Or les termes de cet accord se négocient ailleurs. Une source iranienne a indiqué que Téhéran était disposé à rouvrir le détroit dans un délai pouvant aller jusqu'à une semaine, à condition que les États-Unis réduisent leur pression militaire et lèvent leur blocus des ports iraniens. Cette offre n'engage pas encore les autorités iraniennes, mais elle révèle la nature réelle du verrou : un marchandage entre Washington et Téhéran, auquel la France n'est pas partie.
Les questions opérationnelles demeurent entières : qui commanderait la mission, quels pays y participeraient, avec quels moyens, pour quelle durée, selon quelles règles d'engagement et dans quelles circonstances la force pourrait être employée. Aucune de ces réponses n'a été rendue publique.
Le texte français peut donc offrir un cadre juridique incontestable à une réouverture future. Il ne peut pas la provoquer. Son véritable pari est d'être prêt le jour où l'accord américano-iranien interviendra, afin que la sécurisation du détroit se fasse sous mandat de l'ONU plutôt que sous la seule bannière américaine.
En avril, le texte de Bahreïn désignait un coupable et demandait la force. Il est tombé sous deux vetos. En septembre, le texte français ne désigne personne et ne réclame que la liberté de passer. Il a plus de chances d'être adopté. Mais entre le vote à New York et le premier pétrolier escorté, il faudra que Washington et Téhéran se soient d'abord parlé.






