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La montée en puissance de l’extrême droite : adhésion au radicalisme ou exploitation politique ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Une étude universitaire consacrée au théoricien autrichien Martin Sellner, une décision de justice allemande contestant le récit médiatique de Potsdam et un raz-de-marée électoral en Saxe-Anhalt dessinent, ensemble, les contours d'un mot que les partis d'extrême droite assument désormais publiquement, sans toujours en assumer le sens le plus radical

Le mot que l'AfD refusait de prononcer en 2023 est celui-là même que sa coprésidente a revendiqué devant son congrès en janvier 2025, avant de le retrouver, en septembre 2026, dans les urnes de Saxe-Anhalt. Entre une recherche publiée en juin par un journal scientifique de référence, un tribunal berlinois qui vient de contredire une partie du récit fondateur de l'affaire, et une percée électorale sans précédent dans l'Allemagne d'après-guerre, la « remigration » cesse d'être un mot de colloque pour devenir un objet politique. Reste à savoir ce que ce mot recouvre exactement, et ce qu'il ne dit pas.

Le 6 septembre 2026, l'Alternative pour l'Allemagne a recueilli 43,8 % des voix en Saxe-Anhalt, doublant son score de 2021 et manquant de trois sièges seulement la majorité absolue au Landtag. Le parti a obtenu une pluralité des voix, doublant son soutien à 43,8 %, mais a échoué à obtenir une majorité de sièges, tandis que l'Union chrétienne-démocrate au pouvoir a perdu plus de la moitié de son score précédent avec 17,2 %. Si l'on exclut l'AfD et que l'on recherche une coalition majoritaire, il faudrait réunir toutes les autres formations représentées, la CDU, le SPD, les Verts, Die Linke et le BSW ne totalisant ensemble que 44 sièges sur 83.

Ce basculement n'est pas un accident de calendrier électoral local. Il coïncide, à quelques mois près, avec la publication en ligne, le 19 juin 2026 par Cambridge University Press dans l'European Journal of Political Research, d'une étude qui dissèque précisément le mot au cœur de la campagne de l'AfD depuis 2023.

Le mot que l'AfD niait et qu'elle a fini par revendiquer

Le 25 novembre 2023, une réunion se tient dans une villa au bord du lac Lehnitz, à Potsdam. Un groupe majoritairement composé d'extrémistes de droite s'y retrouve, et l'activiste autrichien Martin Sellner y présente un plan de déportation, qu'il appelle lui-même « remigration », visant certains pans de la population allemande, à savoir les demandeurs d'asile, les étrangers titulaires d'un titre de séjour et les citoyens allemands jugés « non assimilés ». La réunion rassemble des membres de l'Alternative pour l'Allemagne, de l'Union chrétienne-démocrate, du Werteunion et du mouvement identitaire.

La révélation de cette réunion par le collectif de journalisme d'investigation Correctiv, en janvier 2024, provoque une onde de choc. Le rapport fait l'objet de comparaisons critiques avec le plan Madagascar de 1940, projet de déportation de quatre millions de Juifs, et avec la conférence de Wannsee de 1942, où fut organisée la Solution finale. Des mois de manifestations suivent dans tout le pays.

Face à cette exposition, la présidente du parti adopte d'abord une ligne de déni. Puis elle change de position. Initialement, Alice Weidel avait rejeté l'utilisation du mot, alors même que l'AfD l'employait déjà dans ses campagnes régionales à l'Est. Lors du congrès du parti en janvier 2025, elle a elle-même employé le terme, marquant une nouvelle radicalisation de son propos. Ce revirement n'est pas anecdotique. C'est un choix de communication assumé.

Ce que l'AfD dément avoir planifié en privé fin 2023, elle le revendique en public dès 2025. Cet écart entre le démenti d'hier et l'aveu d'aujourd'hui constitue, en lui-même, une information. Weidel a détaillé les mesures prévues pour les cent premiers jours d'un éventuel gouvernement AfD, comprenant le basculement des aides en espèces vers des aides matérielles pour les demandeurs d'asile, la suppression des prestations sociales pour les non-résidents, et le lancement de ce qu'elle a présenté comme les plus importantes déportations de l'histoire allemande, en assumant publiquement le terme de remigration.

Ce que le tribunal de Berlin vient de contredire, et ce que cela ne change pas

Un fait mérite d'être signalé sans détour, car il complique le récit dominant sans l'invalider. En décembre 2025, le tribunal régional de Hambourg a rejeté une plainte contre Correctiv, traitant le terme « plan directeur » comme une opinion protégée. En mars 2026, le tribunal régional de Berlin II a jugé que l'affirmation centrale de Correctiv, selon laquelle la réunion visait à expulser des citoyens allemands, était substantiellement fausse ; Correctiv fait appel.

Ce jugement ne blanchit pas la réunion de Potsdam. Il ne dit pas que rien de problématique ne s'y est produit. Il tranche un point précis, technique : la formulation exacte de ce qui s'y est dit sur le sort des citoyens allemands d'origine étrangère fait débat devant les juges, et la procédure d'appel reste ouverte.

Ce qui n'est pas contesté, en revanche, c'est ce que Martin Sellner écrit noir sur blanc dans son propre livre, publié en 2024, soit après la réunion de Potsdam. Là, aucune ambiguïté de compte rendu journalistique ne s'applique, puisqu'il s'agit de son texte signé. Sellner y décrit l'application d'un programme de remigration en Europe ciblant les migrants répartis en trois groupes distincts, les migrants illégaux, les migrants légaux non-citoyens considérés comme un fardeau économique, criminel ou culturel, et les migrants « non assimilés » ayant obtenu la citoyenneté, jugés fidèles à des nations étrangères ou à des religions radicales. Il y propose la création d'une base de données centralisée de « surveillance de l'assimilation » incluant les antécédents migratoires, les taux de criminalité et le recours aux aides sociales.

Autrement dit, la contestation judiciaire porte sur les minutes d'une réunion privée. Elle ne porte pas sur le contenu, public et publié, du livre qui a donné son nom au mot d'ordre. C'est cette nuance que le débat médiatique, dans sa polarisation, a souvent effacée.

Ce que l'étude universitaire ajoute, et pourquoi elle sort maintenant L'étude, en menant une analyse qualitative détaillée, examine dans quelle mesure des termes en apparence neutres peuvent fonctionner comme des vecteurs linguistiques de messages excluants, racistes et antisémites à destination d'un public idéologiquement aligné, tout en permettant à ses auteurs d'échapper aux accusations de racisme explicite.

Son apport principal tient à la mécanique qu'elle décrit. Elle montre que l'approche de Sellner s'enracine dans un « gramscisme retourné de droite », selon lequel le pouvoir politique est précédé par l'hégémonie culturelle, et que Sellner justifie ainsi la production de textes théoriques denses comme des outils essentiels pour déplacer la fenêtre d'Overton, plutôt que de s'en remettre aux seuls rassemblements de rue.

Ce n'est donc pas un hasard de calendrier si l'étude paraît en juin 2026. Elle documente, avec les outils de la science politique, un phénomène que les urnes allemandes viennent de confirmer trois mois plus tard, celui d'une radicalisation lexicale qui a réussi à migrer du texte théorique vers le programme électoral d'un parti qui pèse désormais 43,8 % des voix dans un Land.

Le concept central que Sellner mobilise, celui d'Ersetzungsmigration, la migration de remplacement, n'est pas une invention allemande isolée. Le grand remplacement est une théorie conspirationniste d'extrême droite, à caractère nationaliste blanc, diffusée par l'auteur français Renaud Camus, selon laquelle, avec la complicité ou la coopération d'élites « remplacistes », les populations ethniquement françaises et européennes blanches seraient démographiquement et culturellement remplacées par des populations non blanches, notamment issues de pays à majorité musulmane, par le biais de l'immigration massive, de la croissance démographique et de la baisse de la natalité européenne. Les chercheurs universitaires rejettent ces affirmations, les considérant comme fondées sur une mauvaise compréhension des statistiques démographiques et sur une vision du monde non scientifique et raciste.
Ce que l'étude sur Sellner ajoute à ce constat déjà ancien, c'est la démonstration que le vocabulaire a changé de registre sans changer de contenu. On ne parle plus de « remplacement » mais de « préservation culturelle », plus d'« expulsion ethnique » mais de « remigration ». Le fond reste identique. Seule l'habillage lexical évolue, précisément pour rendre le propos audible dans le débat public.

Ce que les partis au pouvoir font réellement, et ce qu'ils ne font pas Il faut ici séparer nettement deux plans, celui de la théorie la plus radicale et celui des politiques effectivement conduites par les partis d'extrême droite lorsqu'ils accèdent au gouvernement. Sept États membres de l'Union européenne, la Croatie, la République tchèque, la Finlande, la Hongrie, l'Italie, les Pays-Bas et la Slovaquie, comptent aujourd'hui des partis d'extrême droite au sein de leur gouvernement.

En Italie, la politique migratoire de Giorgia Meloni, pourtant issue d'un parti aux racines néofascistes, s'est traduite concrètement par un accord bilatéral avec l'Albanie. Meloni a mis en œuvre une stratégie consistant à s'associer à l'Albanie pour traiter à l'extérieur du territoire italien plus de trente-six mille demandes d'asile, et a depuis élargi cette proposition en signalant des projets de déportations massives vers des centres de rétention en Albanie, malgré l'opposition des tribunaux. Rien, dans ce dispositif, ne cible des citoyens italiens en raison de leur origine. C'est une politique d'externalisation de l'asile, contestable sur le plan du droit international, mais qui ne recoupe pas la définition ethnonationaliste théorisée par Sellner.

Aux Pays-Bas, la coalition menée par Geert Wilders s'est même effondrée sur ce terrain précis. Le dirigeant d'extrême droite néerlandais a retiré son parti du gouvernement en juin 2025 dans un différend sur l'immigration, provoquant la chute d'une coalition fragile, frustré par ce qu'il percevait comme la lenteur de la mise en œuvre de la politique migratoire la plus stricte jamais annoncée, convenue avec ses partenaires après sa victoire électorale surprise de novembre 2023. Autrement dit, même au sommet de l'appareil d'État, la mise en œuvre concrète d'un programme radical se heurte à des partenaires de coalition, à des tribunaux, à l'architecture juridique européenne elle-même.

C'est cette friction institutionnelle qui, jusqu'ici, a empêché la bascule du discours théorique vers la politique effective de masse. Rien dans les politiques réellement appliquées en Italie, en Finlande ou en Hongrie ne correspond à un programme d'expulsion de citoyens en fonction de leur origine ethnique. La question devient plus sérieuse précisément là où, comme en Allemagne, un parti classé extrémiste par les services de renseignement se rapproche du seuil de gouvernance.

Le classement contesté d'un parti aux portes du pouvoir

Le 2 mai 2025, l'Office fédéral allemand de protection de la Constitution a classé l'Alternative pour l'Allemagne comme mouvement d'extrême droite avéré. Ce classement n'est cependant pas définitif. Le tribunal administratif de Cologne a, dans le cadre d'une procédure d'urgence, interdit à l'Office fédéral de surveiller l'AfD au-delà du simple cas suspect et de la désigner publiquement comme mouvement d'extrême droite avéré, la décision reposant en partie sur l'incertitude quant à la volonté du parti de faire suivre ses discours haineux d'actes concrets.

C'est précisément dans cet entre-deux juridique, entre un classement officiel suspendu et une percée électorale historique, que le parti a choisi d'assumer publiquement le mot « remigration ». Le calcul politique est lisible. Tant que la qualification d'extrémiste reste juridiquement contestée, le parti dispose d'un espace pour normaliser un vocabulaire qui, prononcé cinq ans plus tôt, aurait suffi à le marginaliser durablement.

L'ethnopluralisme, matrice intellectuelle plus ancienne que Sellner

Le raisonnement de Sellner ne sort pas de nulle part. Il prolonge une doctrine élaborée dès les années 1970 par le think tank français GRECE. L'ethnopluralisme est une doctrine politique originaire du mouvement intellectuel de la Nouvelle Droite, préconisant la préservation de cultures ethniques distinctes par leur ségrégation géographique en territoires autonomes, s'opposant ainsi à l'immigration de masse, au multiculturalisme et à l'homogénéisation culturelle. Formulée principalement par le philosophe français Alain de Benoist dans les années 1970 via le think tank GRECE, elle met l'accent sur le « droit à la différence ».
Ce qui est frappant, c'est que même à l'intérieur de cette filiation intellectuelle, un débat existe sur le degré de radicalité acceptable. Guillaume Faye, issu des cercles du GRECE, a intensifié cette critique en estimant que le différentialisme de de Benoist risquait de basculer vers un multiculturalisme de fait en tolérant une présence diasporique indéfinie, et a plutôt appelé à une remigration proactive pour éviter un effondrement civilisationnel. Sellner se situe dans la filiation de Faye, la version la plus dure de ce courant, non dans celle, plus modérée en apparence, de de Benoist. Ce détail généalogique compte, parce qu'il montre que la « remigration » sellnérienne n'est pas le point de départ de la pensée identitaire mais son aboutissement le plus radical, celui que d'autres théoriciens du même courant jugeaient eux-mêmes excessif.

Les migrants sont-ils la menace que décrit ce discours

La question posée est légitime et mérite une réponse directe, non un renvoi dos-à-dos prudent. Aucune donnée scientifique disponible ne permet de valider l'idée qu'une catégorie entière de population, définie par son origine, constituerait en tant que telle une menace. C'est précisément le mécanisme que les chercheurs identifient et nomment.

L'extrême droite européenne et l'islamisme radical ne sont pas seulement des adversaires qui s'affrontent, ils sont aussi, bien souvent, des partenaires de fait. Plus le discours de l'un se radicalise, plus l'autre gagne en force et en influence. Chaque fois que l'un commet un acte extrémiste, l'autre y trouve un argument précieux pour élargir sa base populaire, et après chaque campagne d'incitation à la haine contre les musulmans, les partisans du repli gagnent du terrain dans certains milieux.

Ce constat renverse la question posée. Ce n'est pas l'existence réelle d'une menace migratoire uniforme qui alimente ce discours, mais l'existence d'un système de rétroaction où chaque extrémisme a besoin de l'autre pour se justifier. Les statistiques d'arrestations liées au terrorisme, en Europe, distinguent d'ailleurs nettement les motivations djihadistes des motivations d'extrême droite, sans jamais les fondre en une seule catégorie de danger migratoire indifférencié.

L'extrême droite se rapproche-t-elle de l'extrémisme islamiste

C'est la question la plus délicate, et celle qui mérite le plus de précision, car la réponse honnête n'est ni oui ni non tranché, mais une distinction entre convergence de contenu et convergence de mécanisme.

Sur le contenu, aucune convergence n'existe. Les deux courants se définissent l'un contre l'autre et revendiquent des projets de société diamétralement opposés. Sur le mécanisme de radicalisation, en revanche, la ressemblance est documentée. Tout comme l'extrémisme islamiste, la radicalisation vers la violence de l'extrême droite se produit à l'intersection d'un environnement propice et d'une trajectoire personnelle, déclenchée par des expériences personnelles, des liens parentaux ou d'amitié, la dynamique de groupe et la socialisation. L'extrémisme islamiste, de son côté, est partiellement enraciné dans des conflits armés et orchestré par des organisations situées à l'étranger, ce qui suggère que le développement de l'extrémisme de droite peut en partie découler d'autres facteurs.

Un chercheur belge spécialiste du terrorisme résume ce paradoxe de façon saisissante. Ces adeptes de l'ultradroite sont convaincus que l'Europe est en pleine guerre raciale et utilisent les attentats islamistes comme des symptômes de cette confrontation. L'islamisme et l'extrême droite s'alimentent, car ils sont tous deux convaincus de vivre un conflit civilisationnel. Le terrorisme d'extrême droite représente une menace en pleine expansion en Belgique, la part de signalements liés à cette mouvance ayant bondi de 5 % en 2024 à 13 % en 2025.

Au niveau européen, les autorités de sécurité elles-mêmes commencent à documenter un brouillage des frontières idéologiques. La menace terroriste reste complexifiée par des courants idéologiques déstabilisants, des frontières idéologiques floues, et d'autres formes de violence, la catégorisation par idéologie devenant de plus en plus complexe. Le rapport TE-SAT 2026 d'Europol recense quarante-cinq attaques terroristes signalées par dix États membres, dont vingt-deux menées à bien, causant six décès, et confirme la jeunesse des auteurs, plus du quart ayant dix-huit ans ou moins.

L'assassin de Christchurch fournit l'illustration la plus tragique de ce point de bascule entre théorie et violence. La théorie du grand remplacement a poussé un nationaliste blanc à commettre les attentats terroristes de 2019 contre deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, faisant cinquante et un morts. C'est un fait, pas une extrapolation. La rhétorique du remplacement de population n'est donc pas qu'un objet de débat universitaire, elle a déjà, une fois au moins, débouché sur un massacre de masse revendiqué en ces termes exacts.

Ce que l'on peut établir avec certitude, c'est ceci. Les deux extrémismes ne fusionnent pas idéologiquement, mais ils convergent structurellement, se nourrissant mutuellement d'une même grammaire du conflit civilisationnel, chacun brandissant les actes de l'autre comme preuve de sa propre nécessité.

« L'islamisme et l'extrême droite s'alimentent, car ils sont tous deux convaincus de vivre un conflit civilisationnel. »

Mohamed Fahmi, chercheur en terrorisme, Université libre de Bruxelles Entre percée électorale et limites institutionnelles : jusqu’où l’extrême droite peut-elle aller ?

L'issue la plus probable, dans les prochaines semaines, tient à la réplication du schéma de Saxe-Anhalt lors des scrutins régionaux qui suivent en Allemagne. Le signal à surveiller est la capacité, ou non, des partis non identifiés à l'AfD à s'entendre sur une coalition majoritaire dans les Länder où le parti frôle la majorité absolue, sachant que l'addition de toutes les autres formations représentées ne dégage, en Saxe-Anhalt même, qu'une majorité arithmétiquement fragile.

Une deuxième trajectoire, moins immédiate mais lourde de conséquences institutionnelles, dépend du sort judiciaire de la classification du parti par les services de renseignement. Si le tribunal administratif de Cologne confirme, au terme de la procédure sur le fond, la levée de la qualification d'extrémiste avéré, l'AfD entrera en 2027 dans la campagne pour les élections fédérales suivantes libérée d'un obstacle juridique majeur. Le jugement attendu sur le fond, dont la date reste ouverte, sera l'indicateur déterminant.

Une troisième piste, plus incertaine mais à ne pas négliger, concerne l'institutionnalisation transnationale du courant le plus radical. Sellner a organisé en mai 2026 un rassemblement au Portugal réunissant entre cinq cents et six cents participants, incluant des membres de partis d'extrême droite européens et des activistes venus du Canada, des États-Unis et d'Europe. Si cette structure transnationale parvient à fédérer des relais parlementaires dans plusieurs pays simultanément, la théorie ethnonationaliste la plus dure, celle qui vise les descendants nés en Europe indépendamment de leur citoyenneté, pourrait cesser d'être un objet d'étude universitaire pour devenir un point de programme partagé au-delà du seul cas allemand. L'indicateur à surveiller sera la présence, ou l'absence, d'élus nationaux ou européens en exercice lors des prochaines éditions de ce rassemblement.

Ce que les faits établissent, à ce stade, tranche avec les deux caricatures qui dominent le débat public. Non, les partis d'extrême droite aujourd'hui au pouvoir en Europe n'appliquent pas un programme d'expulsion ethnique de masse, leurs politiques migratoires effectives, aussi dures soient-elles, restent bornées par le droit et par leurs coalitions. Mais non, également, il ne s'agit pas d'un fantasme journalistique, puisqu'un parti allemand crédité de 43,8 % des voix dans un Land a publiquement assumé le mot théorisé par un idéologue dont le livre, publié noir sur blanc, vise explicitement des citoyens en fonction de leur origine plutôt que de leur nationalité. La ligne qui sépare une politique migratoire restrictive d'un projet ethnonationaliste n'a pas encore été franchie au niveau d'un gouvernement européen. Elle s'est en revanche nettement rapprochée, en l'espace de deux ans, du terrain électoral.

TROIS NOTIONS A NE PAS CONFONDRE

Remigration légale, retour organisé de personnes en situation irrégulière ou sous obligation de quitter le territoire, politique appliquée par plusieurs gouvernements européens actuels Grand remplacement, théorie conspirationniste formulée par Renaud Camus en 2011, rejetée par les démographes comme reposant sur une lecture erronée des statistiques migratoires Remigration ethnonationaliste, conception défendue par Martin Sellner selon laquelle la citoyenneté ou la naissance en Europe ne suffiraient pas à établir l'appartenance nationale, faisant de l'origine ethnique un critère déterminant y compris pour des citoyens

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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