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Pourquoi Riyad supplie Washington alors qu’il avait juré ne plus en avoir besoin ?

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Derrière le pacte de La Mecque et les appels répétés de Mohammed ben Salmane à la Maison-Blanche, une confiance stratégique qui s'effondre pièce par pièce

En quelques heures, un jeudi de septembre, le prince héritier saoudien a composé deux fois le numéro de Donald Trump. Deux refus, deux offres de renseignement, aucun engagement militaire. Ce que ce double appel révèle, ce n'est pas seulement l'hésitation d'un président américain. C'est l'effondrement discret d'une architecture de sécurité que Riyad croyait avoir déjà remplacée.

Jeudi 11 septembre, quelque part entre le palais Al-Yamamah et la ligne sécurisée de la Maison-Blanche, Mohammed ben Salmane décroche une première fois. Les Houthis viennent de s'emparer de Mokha, la porte du détroit. Il rappelle quelques heures plus tard, plus pressant. Mohammed ben Salmane appelle deux fois le président Trump, le pressant de lancer des frappes contre les Houthis alors que le groupe soutenu par l'Iran se rapproche d'un point de passage vital de la mer Rouge. La réponse ne varie pas d'un appel à l'autre. Trump refuse, et les responsables américains insistent sur le fait que l'administration n'a pour l'instant aucun projet d'intervention directe contre les Houthis.

Ce que peu de commentaires ont relevé, c'est le contraste avec ce que Riyad affirmait deux mois plus tôt. En juillet, lorsque les tensions ont repris après que Riyad avait empêché un avion iranien transportant des responsables houthis de se poser à Sanaa, le prince héritier avait demandé à Trump un appui politique pour frapper l'aéroport de Sanaa, précisant clairement que l'Arabie saoudite n'avait pas besoin d'une assistance militaire américaine. Deux mois plus tard, c'est l'inverse qui se produit. Le royaume qui affirmait pouvoir gérer seul la menace houthiste supplie désormais Washington d'intervenir.

Un pacte signé pour ne plus dépendre de personne, et qui échoue à sa première épreuve

Le 7 août, à La Mecque, l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan avaient signé ce qui devait précisément répondre à ce scénario. L'accord, signé par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, établit un mécanisme de défense collective en vertu duquel une attaque armée contre l'un des trois États est considérée comme une attaque contre les trois pays du pacte. Ankara n'a pas hésité à en vanter les vertus. Le président Erdoğan affirmait que « de beaux développements » étaient en cours autour du pacte, expliquant que la Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan entendaient envoyer « un signal au monde islamique ».

Le signal, en pratique, ne s'est jamais matérialisé militairement. Le 9 août déjà, un test grandeur réelle s'était présenté et personne n'avait bougé. Un drone houthiste avait touché la raffinerie saoudienne de Jizan, sans provoquer de réaction militaire turque ou pakistanaise. Un mois plus tard, rien n'a changé. Quelques jours plus tard, la même prudence a gagné le second partenaire militaire de Riyad, l'Arabie saoudite ayant sollicité ses alliés du pacte de La Mecque après des frappes houthistes contre des installations pétrolières et des zones civiles du royaume, sans qu'aucune réponse concrète ne suive.

Les mots turcs restent, eux aussi, prudemment vagues. Le chef de la diplomatie turque Hakan Fidan a déclaré que son pays constatait « des attaques très sérieuses contre l'intégrité territoriale et la souveraineté de l'Arabie saoudite », précisant que Riyad pourrait avoir « certains besoins militaires, notamment sur des questions techniques », et qu'Ankara n'aurait « aucun problème à y répondre ». Une disponibilité de principe, jamais traduite en avions, en batteries ou en troupes engagées contre les Houthis.
Un chercheur du centre de réflexion britannique Chatham House pointe la faiblesse structurelle de cette architecture. L'accord s'apparente moins à un véritable article 5 de l'OTAN qu'à une « expérience d'autonomie régionale », une manière de bâtir une légitimité politique plutôt qu'une capacité opérationnelle immédiatement mobilisable.

Même l'Égypte a dit non

Ce que le pacte ne dit pas non plus, c'est qui a refusé d'y entrer. L'Égypte n'a pas rejoint le pacte de défense stratégique conclu entre l'Arabie saoudite et le Pakistan, des sources égyptiennes distinguant soigneusement la solidarité politique affichée envers Riyad de l'engagement contraignant qu'impliquerait une adhésion à un accord de défense mutuelle. Le Caire, pourtant directement exposé à toute baisse du trafic du canal de Suez, a préféré rester en dehors d'un mécanisme qui l'aurait lié à des théâtres d'opérations qu'il ne maîtrise pas.

Le refus égyptien en dit long sur la manière dont les capitales de la région lisent réellement ce pacte. Ce n'est pas une alliance de guerre qu'elles rejoignent, c'est une déclaration de posture qu'elles saluent de loin, en évitant soigneusement d'y engager leurs propres forces.

Le détour par Jérusalem, ou l'aveu que l'axe islamique ne suffit pas C'est là que l'histoire prend un tour que peu de communiqués officiels assument. Faute d'obtenir de ses alliés déclarés une réponse militaire suffisante, Riyad s'est tourné, discrètement, vers celui que sa diplomatie officielle continue de désigner comme un partenaire conditionné à la cause palestinienne. Des officiels diplomatiques et sécuritaires de la région confirment que l'Arabie saoudite et Israël sont en contact et tiennent des discussions par l'intermédiaire du Commandement central américain, dans le but de fournir aux Saoudiens une assistance en matière de renseignement, le prince héritier ayant approché indirectement Israël en cherchant de l'aide dans la guerre contre les Houthis, dans laquelle il semble subir des revers importants.

Un officiel israélien n'a pas résisté à souligner l'ironie de la situation. « Vous avez demandé de l'aide et Israël a su vous aider. Sachez qui sont vos amis », a-t-il lancé, ajoutant qu'Israël et l'Arabie saoudite partageaient des intérêts communs.

Pourquoi Jérusalem et pas davantage Ankara ou Islamabad, alors que ces deux capitales sont liées à Riyad par un traité de défense mutuelle en bonne et due forme. La réponse tient à une asymétrie de capacités que le pacte de La Mecque ne peut pas combler. Israël bénéficie d'une supériorité informationnelle grâce à ses systèmes de surveillance avancés, tandis que la Turquie et le Pakistan ne peuvent pas offrir les mêmes capacités qu'Israël, étant limités par leurs propres relations avec l'Iran.

Un chercheur français décrit sans détour la situation réelle du royaume. L'Arabie saoudite se retrouve sans couverture opérationnelle réelle malgré la multiplication de ses alliances, selon l'analyse qu'en livre un spécialiste de l'IRIS. Riyad a beau afficher deux traités de défense mutuelle signés en moins d'un an, c'est vers l'ancien adversaire qu'elle a dû se tourner pour obtenir un renseignement exploitable.

Officiellement, personne ne veut appeler cela un rapprochement. Un responsable saoudien affirme que l'aide israélienne contre les Houthis ne fera pas avancer une quelconque normalisation, et que l'Arabie saoudite ne privilégie pas, à ce stade, une vaste offensive militaire contre les Houthis. Le langage diplomatique s'efforce de cloisonner ce qui, sur le terrain, s'entremêle déjà.

Ce que Washington ne dit pas en disant « nous les aidons »
Il faut ici traduire un vocabulaire précis. Quand un porte-parole américain explique que l'administration reste concentrée sur la protection de la liberté de navigation tout en « responsabilisant ses partenaires régionaux », il faut lire une chose très concrète, celle d'un désengagement militaire habillé en délégation stratégique.

Le chiffre qui éclaire cette prudence n'est pas classé. L'Arabie saoudite aurait consommé environ 2 400 de ses 2 800 intercepteurs PAC-3, soit 86 % de son stock d'avant-guerre, ne laissant qu'environ 400 missiles disponibles, tandis que les forces américaines elles-mêmes ont utilisé environ 65 % de leur inventaire de Patriot entre février et juillet. Washington n'a matériellement plus les moyens d'ouvrir un troisième front sans épuiser des stocks déjà critiques sur celui d'Ormuz.

Cette pénurie explique en partie pourquoi Trump préfère le langage du confinement à celui de l'engagement. À Dublin, il avait résumé sa position en une phrase que les Houthis eux-mêmes ont contribué à façonner. Les rebelles lui avaient fait savoir qu'ils ne visaient pas les navires américains, et le président en a tiré une conclusion commode, celle qu'il n'avait donc aucune raison de se battre à leur place pour protéger des intérêts qui ne sont pas directement les siens.

Le message, lu depuis Téhéran, n'est pas anodin. Un analyste du programme iranien à la Foundation for Defense of Democracies estime que ce basculement traduit l'effort de Téhéran pour reconquérir un levier de pression alors même que la pression autour d'Ormuz évolue. En clair, l'attentisme américain autour de Bab-el-Mandeb ne stabilise rien, il ouvre à l'Iran un second front que Washington a lui-même laissé se dessiner.

À qui profite l'attentisme, en creux

C'est ici que l'analyse doit être menée jusqu'au bout, sans se réfugier dans le vague diplomatique. Pendant que Riyad épuise ses intercepteurs et que Trump refuse d'engager l'armée américaine, la fortune personnelle du président a suivi une trajectoire inverse à celle de la crédibilité de son administration. Selon le dernier décompte de Forbes, mis à jour en septembre, la fortune du président s'élève à environ 7 milliards de dollars, soit 2,7 milliards de plus qu'au moment de son élection en 2024, une progression tirée par ses opérations dans la cryptomonnaie et ses accords à l'étranger. Un commentateur, cité par le même magazine, résume la singularité de la situation en une phrase qui vaut d'être répétée. Personne, dans l'histoire américaine, n'a gagné autant d'argent grâce à la politique.

Une part significative de ce gain trouve sa source précisément dans les capitales que Trump ménage militairement. En Arabie saoudite, le groupe Trump Organization a conclu des accords de licence pour deux développements immobiliers d'importance, une tour Trump à Riyad et une résidence de 530 millions de dollars à Djeddah. Au même moment, le fonds d'investissement privé de Jared Kushner, gendre du président, a obtenu 2 milliards de dollars d'engagements du fonds souverain saoudien, avec des frais de gestion de 1,25 %, ce qui devrait rapporter au moins 125 millions de dollars sur cinq ans. Plus largement, l'administration a approuvé un accord d'armement de 142 milliards de dollars avec l'Arabie saoudite, une somme qui profite en premier lieu à l'industrie américaine de défense, celle-là même qui vient de décrocher un contrat record pour reconstituer les stocks d'intercepteurs Patriot que la guerre contre l'Iran a vidés.

Rien ne prouve que ces intérêts personnels dictent directement la décision de refuser des frappes. Mais l'équation reste troublante, ce que révèle l'écart entre discours et réalité, une administration qui vend des armes à prix d'or à un royaume qu'elle refuse simultanément de défendre militairement, tout en engrangeant elle-même les dividendes de cette dépendance prolongée.

Une confiance qui ne se reconstruit pas en un communiqué

Le plus révélateur, dans cette séquence, n'est peut-être pas ce que Riyad demande, mais ce que Riyad n'anticipait pas. Même en multipliant ses alliances régionales, le prince héritier n'avait jamais imaginé que le parapluie sécuritaire américain puisse à ce point vaciller, se montrant frustré de voir l'équipe de Trump aboutir à une impasse stratégique face à l'Iran, sans parvenir ni à l'emporter militairement ni à négocier un règlement. Cette impasse américano-iranienne a placé le royaume face au pire scénario possible, celui où son principal partenaire stratégique se révèle incapable ou peu disposé à honorer ses engagements historiques, laissant Riyad chercher à construire une nouvelle architecture de sécurité, davantage fondée sur l'autonomie, pour remplacer une structure centrée sur les États-Unis.

Ce vertige n'est pas né en septembre 2026. Le royaume avait déjà commencé à diversifier ses relations après que les attaques contre ses infrastructures pétrolières en 2018 et 2019 avaient exposé les limites des garanties de sécurité américaines, un précédent que Washington n'a jamais réellement soldé. Un chercheur britannique résume la mécanique qui s'accumule année après année, appel après appel refusé. Chaque nouvel épisode où l'Amérique se dérobe à son rôle de garant vient s'ajouter aux précédents, jusqu'à ce que la question de la fiabilité américaine devienne, pour Riyad, une question existentielle plutôt qu'un simple contretemps diplomatique.

CE QUE LES CHIFFRES NE DISENT PAS DANS LES COMMUNIQUES

86 % du stock saoudien de missiles PAC-3 consommé en 38 jours de guerre contre l'Iran, selon des estimations analytiques citées par plusieurs centres de recherche militaire

Deux appels téléphoniques de Mohammed ben Salmane à Donald Trump en quelques heures, le 11 septembre, restés sans engagement militaire direct

7 milliards de dollars, fortune personnelle estimée de Donald Trump en septembre 2026, en hausse de 2,7 milliards depuis son élection de 2024 142 milliards de dollars d'armement américain vendus à l'Arabie saoudite, quand Washington refuse simultanément d'engager ses propres forces contre les Houthis

L'Égypte, directement exposée aux revenus du canal de Suez, a refusé de rejoindre le pacte de défense de La Mecque

Le compte à rebours qui s'ouvre à Riyad

Le développement le plus probable, dans les prochaines semaines, tient à la poursuite de cette formule hybride déjà en place, celle d'un soutien américain cantonné au renseignement et au ciblage, complété désormais par un canal israélien discret via le commandement central américain, sans jamais franchir le seuil d'un engagement militaire déclaré. Le signal à observer sera la fréquence des déplacements de l'amiral Brad Cooper entre Washington et Riyad, chaque visite valant plus qu'un communiqué.

À l'inverse, si les Houthis parvenaient à transformer leur emprise sur les îles de Bab-el-Mandeb en capacité réelle de blocage prolongé du trafic maritime, avec un baril durablement installé au-dessus de 110 ou 120 dollars, la pression politique intérieure aux États-Unis pourrait forcer Trump à revoir sa ligne rouge. L'indicateur à surveiller sera alors moins militaire qu'économique, le niveau du Brent et la réaction des marchés américains du carburant.

Reste une hypothèse plus lointaine, mais que les faits de ces derniers jours rendent moins improbable qu'elle ne l'aurait semblé au moment de la signature du pacte de La Mecque en août. Si le canal de renseignement israélo-saoudien s'épaissit sans jamais être officiellement reconnu, il pourrait devenir, par la force des choses opérationnelles plutôt que par un choix diplomatique assumé, la véritable colonne vertébrale de la défense antihouthiste du royaume, reléguant le pacte trilatéral au rang de déclaration d'intention. Le repère à suivre sera la fréquence, et surtout la nature, des échanges via le commandement central américain, bien plus que les discours d'Ankara ou d'Islamabad.

Ce que cette séquence établit déjà, sans attendre la confirmation des semaines à venir, c'est que l'Arabie saoudite a testé en conditions réelles l'architecture de sécurité qu'elle avait construite pour se libérer de sa dépendance américaine, et que cette architecture n'a pas tenu à sa première vraie mise à l'épreuve. Le royaume le plus armé du monde arabe se retrouve, à l'automne 2026, à quémander par téléphone ce que ses traités signés à grand renfort de symboles étaient censés lui garantir automatiquement.

« Vous avez demandé de l'aide et Israël a su vous aider. Sachez qui sont vos amis. »

Un responsable sécuritaire israélien, cité par i24News

Par Samuel Lévy • L'Appel · L'Appel
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