mercredi 07 octobre 2026, 14:36 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
Actualités

Sous les lambris de l’Élysée, l’aveu d’un pouvoir sans autre levier que le récit

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Actualités

En réunissant chefs de partis et candidats à la présidentielle le 18 septembre, Emmanuel Macron a mis en scène l'unité nationale face aux crises. Ce jour-là, la dette française atteignait pourtant un niveau inédit depuis 1995 et le spread avec l'Allemagne franchissait un seuil inédit depuis 2012.

Officiellement, il s'agissait d'informer les forces politiques sur la menace russe et les conséquences de la guerre au Moyen-Orient. Mais la coïncidence des calendriers, budgétaire, monétaire et électoral, dessine un tout autre récit, celui d'un exécutif qui cherche à transformer une crise de gouvernabilité en union sacrée.

Cent points de base. C'est l'écart de rendement qui séparait, vendredi 18 septembre 2026, l'obligation d'État française de son équivalent allemand sur dix ans, un niveau plus vu depuis la crise de la dette de 2012. Le « spread » entre les obligations allemandes et françaises à dix ans s'est établi ce jour-là à 100 points de base, une première depuis 2012. Le rendement de l'OAT à dix ans lui-même a franchi, la même journée, la barre des 4,55 %, du jamais vu depuis près de deux décennies selon les données de marché.

C'est précisément ce vendredi-là qu'Emmanuel Macron a convoqué à l'Élysée, dans un format présenté comme inédit, l'ensemble des chefs de partis représentés au Parlement ainsi que les candidats déclarés ou pressentis à la présidentielle. Autour de la table étaient réunis, entre autres, Gabriel Attal, Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Édouard Philippe, Hervé Marseille, Bruno Retailleau, Fabien Roussel, Marine Tondelier, François Bayrou, Jordan Bardella, Éric Ciotti et Manuel Bompard. Les responsables de la DGSI, de la DGSE, de la DRM, de la DGEC et du SGDSN ont présenté un point de situation sur la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, avant que le président ne s'exprime devant la presse.

Pourquoi cette mise en scène maintenant

Officiellement, la réunion répond à une urgence géopolitique. Mais le choix du jour interroge. Le même 19 septembre, au lendemain de la rencontre, Bercy annonçait que le niveau d'endettement de la France allait continuer d'augmenter pour atteindre 119,3 % du produit intérieur brut en 2026 et 121,7 % en 2027, des niveaux d'endettement au plus haut depuis 1995 selon les données de l'Insee. Le déficit, censé être ramené à 5 % du PIB, dérape lui aussi puisque celui-ci devrait s'établir à 5,4 % du PIB en 2026, contre un objectif initial de 5 %.

Ce que le discours présidentiel ne dit pas explicitement, mais que la chronologie révèle, c'est que le message martelé vendredi, celui d'une inflation énergétique intégralement causée par des guerres extérieures et non par des choix budgétaires nationaux, tombe à l'instant précis où les marchés sanctionnent la trajectoire des finances publiques françaises et non celle de Téhéran ou de Moscou. Face à une colère sociale qui monte, à des appels à la mobilisation qui se multiplient et à des opposants qui reprochent au gouvernement de ne pas en faire assez pour aider les Français, le chef de l'État a martelé devant la presse que l'inflation énergétique était due intégralement aux guerres et à la situation internationale que la France subit. Le calcul est lisible, désigner un responsable extérieur permet de ne pas assumer, au même moment, l'origine intérieure d'une partie de la facture, celle d'une dette qui s'alourdit depuis des années de déficits successifs et d'instabilité gouvernementale.

À qui profite le récit de la guerre importée

Ce récit sert d'abord l'exécutif lui-même. En affirmant que la flambée des prix « ne restera pas sans réponse » sans jamais préciser laquelle, et en jugeant vaine toute mobilisation sur les ronds-points puisque la cause serait exclusivement internationale, Emmanuel Macron désamorce par avance la légitimité de la colère qui monte, celle-là même qui alimente les appels à un nouveau mouvement social à l'automne. Il sert ensuite un autre discours, tenu le même jour à Bercy par le ministre des Comptes publics David Amiel, qui a de nouveau écarté toute aide massive aux automobilistes, la qualifiant de facilité électorale dont « à la fin ce sont les Français qui paient », selon les propos qu'il a livrés à La Tribune Dimanche. Les deux discours, celui de la diplomatie qui explique tout et celui de l'orthodoxie budgétaire qui refuse tout, convergent vers la même conclusion pratique, ne rien ajouter aux dépenses publiques à quelques mois d'une présidentielle où Emmanuel Macron ne pourra pourtant pas se présenter.

Ce qui n'est pas dit non plus, c'est que ce cadrage protège la crédibilité de la France auprès des agences de notation à un moment sensible. Fitch avait dégradé la note française de AA- à A+ le 12 septembre 2025 en sanctionnant l'instabilité politique, suivie par Standard & Poor's le 17 octobre 2025, tandis que Moody's a maintenu, le 10 avril 2026, sa note à Aa3 mais avec une perspective négative, après l'avoir déjà abaissée d'un stable à négative en octobre 2025. Toute nouvelle dégradation renchérirait mécaniquement le coût de la dette, à un moment où l'Agence France Trésor doit émettre plus de 530 milliards d'euros de dette en 2026, davantage même que lors de l'année du Covid.

L'écart entre le discours et ce que vivent les Français

Le gouvernement présente la réunion de l'Élysée comme un exercice de transparence. Mais à la sortie, l'écart avec le vécu politique est frappant. Le coordinateur de La France insoumise, Manuel Bompard, n'est pas ressorti moins inquiet de cette réunion puisque ce qui lui a été présenté est une situation internationale durablement dégradée et un impact sur les approvisionnements énergétiques qui va durer, sans nouvelles annonces pour faire face à l'urgence sociale qu'il avait pourtant exposée. Jordan Bardella, lui, a profité de chaque prise de parole avant et après la réunion pour réclamer une baisse de la fiscalité sur les carburants, sans obtenir de réponse positive.

Pendant ce temps, la réalité statistique s'aggrave sur trois fronts simultanément. La croissance d'abord, puisque l'Insee a révisé sa prévision pour 2026 de 0,7 % à seulement 0,4 %, un décrochage que l'institut qualifie lui-même de rupture par rapport aux économies voisines. L'inflation ensuite, les prix à la consommation ayant progressé de 2,4 % sur un an en août 2026, portés par une hausse de 16,7 % des prix de l'énergie sur la même période. Le chômage enfin, attendu en hausse vers 8,4 % à 8,6 % en fin d'année. Aucun de ces trois indicateurs n'a été mentionné dans la communication présidentielle du 18 septembre, alors même qu'ils forment la toile de fond réelle de la crise du pouvoir d'achat que la réunion prétendait traiter.

Le précédent que personne ne rappelle

Ce format de réunion n'est pas une invention de circonstance. Il reproduit celui des Rencontres de Saint-Denis, organisées en août 2023 au plus fort du blocage sur la réforme des retraites, un précédent auquel la présidence elle-même fait explicitement référence. Il fait aussi suite à une rencontre similaire, plus resserrée, tenue début septembre 2026 entre Emmanuel Macron et les chefs des partis du bloc central pour préparer la chute annoncée du gouvernement Bayrou. La récurrence de ce geste, convoquer les responsables politiques à l'Élysée dès qu'une échéance budgétaire ou parlementaire se referme mal, dessine une méthode de gouvernement par la mise en scène de la gravité plutôt que par la décision, à un moment où le président ne dispose plus de majorité pour légiférer depuis la dissolution de l'Assemblée nationale en 2024.

Un signal faible mérite d'être noté, la composition de l'invitation a changé entre les deux réunions. En septembre 2025, RN et LFI n'étaient pas conviés à la table restreinte du bloc central. Le 18 septembre 2026, ils y siègent, représentés par Jordan Bardella et Manuel Bompard. Ce basculement vers l'inclusion totale du spectre politique correspond exactement au moment où la popularité présidentielle atteint son plus bas historique, à 16 % d'opinions favorables seulement, avec une chute marquée jusque chez ses propres électeurs. Élargir la table à tous, y compris ses adversaires les plus radicaux, permet à un président impopulaire et non rééligible de se présenter comme un arbitre au-dessus des clans plutôt que comme le chef d'un camp en déroute électorale.

« La flambée des prix est due intégralement aux guerres et à la situation internationale que nous subissons »

Emmanuel Macron, 18 septembre 2026

Ce que l'automne budgétaire va trancher

La trajectoire la plus probable, dans les prochaines semaines, est celle d'une ligne de fermeté maintenue jusqu'au bout par Bercy. Sébastien Lecornu a déjà présenté les grandes masses de son projet, un effort budgétaire d'environ 54 milliards d'euros pour 2027, avec un gel du point d'indice des fonctionnaires, une contribution demandée aux retraités et une compression des enveloppes ministérielles, sans hausse générale d'impôt. Le texte doit être présenté en conseil des ministres le 30 septembre. L'indicateur à surveiller sera l'avis du Haut Conseil des finances publiques sur la sincérité des hypothèses de croissance retenues, celles du gouvernement s'avérant nettement plus optimistes que celles de l'Insee.

Une deuxième issue, portée par la colère sociale plus que par les arbitrages de Bercy, verrait l'exécutif contraint d'élargir encore les aides ciblées sectorielles sous la pression des mobilisations qui se profilent à l'automne, sans jamais céder sur le principe d'une baisse générale des taxes ou d'un chèque universel. C'est le schéma déjà suivi depuis l'été, une extension incrémentale des aides plutôt qu'un changement de doctrine. Le signal à observer sera l'ampleur de la mobilisation annoncée pour la mi-octobre et la réponse, probablement encore sectorielle, que lui opposera Matignon.

Une troisième trajectoire, plus incertaine mais lourde de conséquences, tiendrait à une nouvelle dégradation de la note souveraine ou à un franchissement durable du seuil des 100 points de base sur le spread franco-allemand, qui obligerait le gouvernement à revoir en urgence son calendrier budgétaire, voire à durcir son effort d'économies au-delà des 54 milliards annoncés. Les prochaines adjudications d'OAT de long terme, prévues en fin de mois, constitueront le premier test réel de l'appétit des investisseurs pour la dette française dans ce climat.

Ce que l'enchaînement des faits suggère, en creux, c'est qu'Emmanuel Macron a moins convoqué les chefs de partis pour les informer que pour se donner, à lui-même, un rôle dans un jeu politique où il n'a plus la main. La gravité affichée vendredi n'efface pas le fait que le vrai front, budgétaire et social, se joue sur un tout autre terrain que celui de la diplomatie, un terrain où le gouvernement, lui, ne peut plus se contenter d'un récit.

LES CHIFFRES QUE L'ÉLYSEE N'A PAS MIS EN AVANT

Dette publique attendue à 121,7 % du PIB en 2027, un record depuis 1995 selon l'Insee Déficit public dérivant à 5,4 % du PIB en 2026, contre un objectif initial de 5 % Écart de taux OAT-Bund à dix ans franchissant les 100 points de base le 18 septembre, un plus haut depuis 2012 Croissance 2026 révisée par l'Insee de 0,7 % à 0,4 %, contre des hypothèses gouvernementales plus optimistes Inflation à 2,4 % sur un an en août 2026, tirée par des prix de l'énergie en hausse de 16,7 % Popularité présidentielle à 16 % d'opinions favorables, un plus bas historique

Par Samuel Lévy • L'Appel · L'Appel
Réactions des lecteurs

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Partager :
100%