Disparition de Gideon Kouts, historien de la presse hébraïque et journaliste correspondant à Paris, figure de proue des études médiatiques juives
Gideon Kouts, 78 ans, a quitté Paris. Universitaire polonais devenu Israélien, installé en France depuis quarante ans, directeur de revue, correspondant international, critique de cinéma, docteur en sciences de la communication - Kouts incarnait cette race de chercheurs que le monde académique élève rarement à la hauteur qu'ils méritent. Son œuvre sur l'histoire de la presse hébraïque en Europe lui confère une place unique dans les études médiatiques du XXe siècle, mais c'est son regard qui rend sa disparition palpable : celui d'un homme qui regardait Israël depuis la France et l'Europe depuis Israël, sans jamais renier ni l'une ni l'autre.
Né le 12 juillet 1948 à Łódź, en Pologne, Gideon Kouts n'a connu que quelques années de sa ville natale avant que sa famille n'émigre en Israël en 1957. Cette enfance déracinée - de la Pologne à Israël à l'adolescence - le marquera d'une empreinte durable. Elle lui léguera cette capacité à se tenir à la lisière de deux univers sans jamais s'y dissoudre tout à fait.
L'historien qui a fondé un champ de recherche
Gideon Kouts était docteur en sciences de l'information et de la communication ainsi qu'en lettres et sciences humaines, et il enseigna à l'Université Paris 8 la communication et la civilisation hébraïques modernes et contemporaines. Mais plus encore que ses titres, c'est son corpus qui le définit. Son premier grand ouvrage, « La naissance de la presse hébraïque moderne », publié en 1993 par Maisonneuve et Larose, comprenait 415 pages et était issu de sa thèse de doctorat.
Nourri d'une longue recherche dans les archives et centres de documentation israéliens, européens et américains, ce livre apporta de nombreuses nouvelles informations sur la vie de la presse et le monde juif européen de l'époque précédant l'éclosion du sionisme. Il compléta ses travaux avec « La presse hébraïque en Europe - ses origines et son évolution de 1856 à 1897 », publié en deux volumes en 1997 par les Presses Universitaires du Septentrion.
Kesher, revue scientifique dévouée à la recherche sur l'histoire de la presse et des médias juifs, fondée en 1987, reprit publication en 2006 après trois années d'interruption. Kouts en fut l'éditeur - la revue académique publiée par l'Institut Shalom Rosenfeld de recherche sur les médias et la communication juives à l'Université de Tel-Aviv. Durant les années 2000 et 2010, sous sa direction, Kesher devint la tribune de référence pour les chercheurs travaillant sur les médias juifs, hébraïques, yiddish et en diaspora.
Le journaliste oublié par ses propres succès
Mais Kouts n'était pas qu'un universitaire. Correspondant en Europe de la radio-télévision israélienne, il dirigeait également la Revue européenne des études hébraïques. Critique de cinéma, journaliste, homme de radio et écrivain, il était chef du bureau européen de l'Autorité de diffusion israélienne et collaborateur permanent de France 24, i24, Radio France et les réseaux BFM, mais aussi de magazines comme « L'Arche » et « Courrier International », ainsi que du quotidien Maariv.
C'est là une dualité que peu d'hommes de sa trempe ont réussi à maintenir sur tant de décennies - l'écriture scientifique et la correspondance de presse ne demandent pas simplement des compétences différentes, elles ordonnent deux rapports au temps diamétralement opposés. Le chercheur accumule, édifie, contextualise sur des années. Le journaliste de terrain livre, dissèque, bouge.
Kouts fit l'un et l'autre durant cinquante ans. Ceux qui le côtoyaient à Paris comme correspondant parlent d'un homme attentif à ce que les dépêches officielles masquaient, nourri d'une érudition que seule la recherche historique procure - de sorte qu'il pouvait analyser le présent à l'aune des siècles précédents. En 2015, il rencontra le chercheur saoudien Mohammed Ibrahim Alghbban lors de conférences académiques et d'une visite en Arabie Saoudite, ce qui aboutit à la publication d'une contribution historique dans Kesher - une première pour un académicien saoudien.
Le passeur entre les mondes
Paris 8, Tel-Aviv, les archives hébraïques, la presse libanaise du XIXe siècle, le cinéma d'Israël, la diplomatie franco-israélienne - les domaines que Kouts traversa ne dessinaient pas un parcours erratique, mais plutôt les contours d'une ambition singulière : montrer que la presse n'était jamais un simple véhicule d'informations, mais le miroir des identités nationales en construction, des imaginaires collectifs, des tensions à peine nommées.
Gideon Kouts décrivait les difficultés économiques et organisationnelles des premiers journaux hébraïques en Europe et leurs tentatives pour les résoudre, notamment au moyen de publicités commerciales. Autrement dit, il montrait qu'il n'y avait rien de mystérieux ou d'éthéré dans les origines de la modernité hébraïque - seulement des hommes, des typographies, du papier, de l'argent qui manquait, des idées qui fermentaient dans les cafés de Saint-Pétersbourg ou de Varsovie.
Professeur émérite de civilisation et de communication juives et hébraïques modernes et contemporaines à Paris 8, Kouts laisse derrière lui une bibliographie de plus de deux cents articles, chapitres et livres, couvrant deux siècles de médias hébraïques, le rôle du sionisme dans la presse, l'évolution des technologies de communication, la propagande, les identités nationales.
Ce qui retient surtout, en relisant les témoignages que ses collègues ont disséminés çà et là dans les archives en ligne, c'est la qualité d'écoute qu'il apportait à son travail. Le chercheur qui écoutait les archives comme un musicien écoute une partition, qui entendait dans les silences des journaux oubliés la présence de voix muselées. Le correspondant qui écoutait les diplomates assez longtemps pour savoir quand ils disaient la vérité ou quand la peur parlait à leur place.
Un homme sans détracteurs
Ceux qui l'ont côtoyé s'accordent à dire que Kouts était un homme que rien ne divisait. C'était une figure que personne ne contestait. « Il voulait la vie pour moi - il n'a pas tenu longtemps », confie l'un de ses confrères à Lappel. « La dernière fois que je l'ai vu, il souffrait d'une affection gastrique, mais nous sommes restés en contact malgré tout. »
Son ami proche garde le souvenir précis d'une conversation qui avait bouleversé son existence. « J'étais psychologiquement épuisé un jour, raconte-t-il. Je lui ai dit que je me sentais submergé par l'anxiété, que je souhaitais que tout s'arrête. Sa consolation a été extraordinaire - elle a marqué un tournant durable dans ma vie. »
Les mois se sont écoulés. Kouts et lui avaient prévu un dîner ensemble. Les appels quotidiens demeuraient sans réponse. Puis vint l'effondrement : le bulletin d'information qui lui annonça la mort du professeur tomba sur lui comme une décharge électrique.
Son dernier travail confirmait cette trajectoire de regard apaisé : en 2021 paraissaient « Gender Aspects in the Media - Rape, Power, Hegemony, Ideology » et « Infodemic - Disasters, Plagues, Riots, Wars », publiés par l'Institut Rosenfeld pour la série Kesher à l'Université de Tel-Aviv. Jusqu'au bout, il interrogeait le présent par le prisme de l'histoire, s'inquiétait des ravages contemporains des médias sans les détacher des origines lointaines de la désinformation.
Ce qui reste
Quelques milliers d'étudiants passés par ses cours. Des chercheurs en doctorat qui ont appris de lui que l'histoire n'était jamais morte, mais vivait dans chaque ligne d'un vieux journal. Une revue, Kesher, qui continue de publier sans son regard critique. Des livres qui demeurent les références incontournables en trois langues pour quiconque s'intéresse à la presse hébraïque en Europe avant le XXe siècle. Et, pour ceux qui l'ont rencontré, l'image persistante d'un homme qui refusait la séparation entre le savant et le témoin des temps, entre la France et Israël, entre le passé et le présent - parce qu'il savait que cette séparation n'existe que dans l'esprit de ceux qui n'ont pas appris à regarder.
Gideon Kouts avait 78 ans. Il est mort en France, mais il avait depuis longtemps cessé de choisir entre les deux pays.
PARCOURS D'UN HOMME ENTRE TROIS MONDES
Né en Pologne (1948), émigré en Israël (1957), établi en France (1980) Doctorat en sciences de l'information (Université Paris 1) Professeur à Paris 8, professeur émérite à l'Université de Tel-Aviv
Correspondant pour Maariv, Kol Yisrael, France 24
Directeur de Kesher (2006-2025) Plus de 200 publications scientifiques en français, anglais et hébreu






