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La peur russe comme rideau de fumée sur la colère du carburant

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Derrière l'annonce d'un « plan de protection » contre les attaques hybrides, l'Élysée a surtout évité, vendredi, de répondre à la question qui embrase les Français depuis des semaines : celle du prix à la pompe

En réunissant vendredi les candidats à la présidentielle pour évoquer la menace russe et la crise énergétique, Emmanuel Macron a livré un inventaire précis des provocations de Moscou. Ce qu'il n'a pas dit, en revanche, en dit tout autant sur le calcul politique à l'œuvre à quelques mois du scrutin.

« Ces dernières semaines la menace hybride russe à l'égard des Européens et de la France s'est intensifiée. » La phrase d'Emmanuel Macron, prononcée vendredi 18 septembre en fin de matinée à la sortie d'une réunion confidentielle à l'Élysée, a la sécheresse d'un constat de renseignement militaire. Elle en dit long sur ce que le chef de l'État a choisi de mettre en avant, et sur ce qu'il a laissé de côté.

Convoqués en urgence pour évoquer la dégradation de la situation géopolitique et la flambée des prix du carburant, les principaux candidats à la présidentielle sont repartis de l'Élysée avec un plan de vigilance contre les drones et le cyber, et sans la moindre réponse chiffrée sur le prix du gazole.

L'inventaire d'une guerre qui n'en porte pas le nom

Emmanuel Macron a égrené, devant la presse, une liste de provocations attribuées à Moscou depuis l'été. Un drone russe a frappé dimanche un train à destination de Varsovie près de la frontière polonaise, sans faire de victimes, ont annoncé Varsovie et Kiev, la frappe ayant eu lieu à deux kilomètres de la frontière avec la Pologne, membre de l'OTAN, touchant la locomotive du train de voyageurs. La compagnie ferroviaire ukrainienne a confirmé qu'un autre convoi avait quitté la même gare quelques minutes seulement avant la frappe, transportant notamment les anciens premiers ministres Boris Johnson et Carl Bildt ainsi que des ministres et parlementaires occidentaux. Le ministre polonais des Affaires étrangères a jugé, à Kiev, que « le terrorisme russe a déjà franchi la porte de l'Europe ».

À Leipzig, en Allemagne, le gouvernement a formellement attribué à la Russie une tentative d'attaque à l'aéroport, menée à l'aide d'un drone chargé d'explosifs, et a annoncé la fermeture d'un consulat russe parmi d'autres mesures de rétorsion. Les enquêteurs allemands ont depuis identifié un suspect associé au service de renseignement militaire russe, le GRU, qu'ils considèrent responsable du volet logistique de l'opération.

En mer Baltique, le Danemark a dénoncé un troisième épisode. Le 15 septembre, Copenhague a accusé la Russie d'avoir tiré deux fusées éclairantes vers un de ses hélicoptères, une frégate russe se trouvant à l'origine du tir dans les eaux internationales. La Première ministre danoise a qualifié l'épisode d'action visant à « intimider et à semer la discorde », assurant que le Danemark « ne céderait pas ».
Une chercheuse du centre de réflexion britannique Rusi résume la logique qui traverse ces trois épisodes distincts, distants de quelques jours seulement : Moscou chercherait à « créer la discorde et le chaos en Occident » tout en restant « en deçà du seuil de la guerre ». C'est très exactement la définition d'une stratégie hybride, faite pour tester la détermination adverse sans jamais lui offrir de prétexte à une riposte militaire classique.

Ormuz, le front invisible qui pèse sur chaque plein d'essence

Si la colère des automobilistes français a une origine lointaine, elle porte un nom précis, celui d'un détroit large de quelques dizaines de kilomètres entre l'Iran et Oman. Depuis la nuit du 28 février 2026, une opération militaire conjointe américano-israélienne a frappé plusieurs villes iraniennes, la riposte de Téhéran étant immédiate, avec des missiles sur les bases américaines au Moyen-Orient et la fermeture de facto du détroit d'Ormuz.

Le corridor n'est pas un point secondaire de la carte énergétique mondiale. Un cinquième de la production mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié y transite en temps normal, ainsi que des matières premières essentielles à environ 30 % de la production mondiale d'engrais. Sa fermeture a immédiatement fait bondir les cours. La crainte d'un blocage à long terme a provoqué une flambée du baril, qui a frôlé les 120 dollars avant de se stabiliser légèrement. Le trafic maritime dans le détroit a chuté de près de 90 % à la suite des frappes américaines et de la fermeture décrétée sous menace iranienne.

Un cessez-le-feu fragile a depuis permis une reprise partielle. Après plus d'un mois de paralysie, un cessez-le-feu a été annoncé, laissant espérer une reprise progressive du trafic, mais sous condition de la partie iranienne.

Pour la France, le paradoxe est cruel autant qu'instructif. Seuls 15 % du pétrole brut destiné à la France transitent physiquement par le détroit d'Ormuz. Mais ce chiffre rassurant masque une réalité que les distributeurs eux-mêmes ne peuvent contourner : le pétrole est un marché mondial, et si les vingt millions de barils par jour qui passent par Ormuz sont bloqués, les prix montent partout, même pour le pétrole qui vient de Norvège ou du Nigéria.

La France a diversifié ses approvisionnements depuis les années 1970, se tournant vers l'Amérique du Nord, devenue sa deuxième aire d'approvisionnement, tandis que le continent africain fournit aujourd'hui plus d'un tiers, 38 % en 2024, du pétrole importé. Une fondation spécialisée dans les enjeux stratégiques résume la situation française en une formule sans détour : le blocage du détroit d'Ormuz illustre la vulnérabilité de ces points névralgiques, mais l'exposition directe de la France reste mesurée.

Ce diagnostic d'apparence rassurante n'a pourtant pas empêché l'Institut national de la statistique de revoir ses projections. L'Insee a abaissé fortement sa prévision de croissance pour la France en 2026, de 0,7 % à 0,4 %, mettant en avant les épisodes caniculaires de l'été et la fermeture du détroit d'Ormuz. Le prix du gaz suit la même trajectoire ascendante : une nouvelle hausse de 6,3 % du tarif de référence est annoncée pour le 1er octobre, directement liée au conflit dans le détroit.

C'est cette mécanique, à mille lieues des pompes à essence françaises mais qui s'y répercute intégralement, que les candidats ont découverte, ou redécouverte, vendredi à l'Élysée. Fabien Roussel en est ressorti convaincu que le message présidentiel tenait en une phrase : les conséquences énergétiques des conflits en cours seraient vraisemblablement durables. Bruno Retailleau a livré un constat identique.

Un rehaussement de vigilance qui n'en est pas vraiment un

Emmanuel Macron a annoncé avoir donné l'ordre de rehausser la vigilance nationale, avec un plan de protection ciblant les infrastructures critiques et la base industrielle et technologique de défense face aux drones et au cyber. Formulée ainsi, l'annonce sonne comme une rupture. Elle en est, en réalité, la continuité assez logique d'un dispositif déjà活é depuis des mois.

Le plan Vigipirate n'a en effet jamais quitté son niveau intermédiaire cette année. Le nouveau dispositif Vigipirate, entré en vigueur le 22 juin 2026 avec trois stades d'alerte, place la France, pour la période été-automne 2026, au stade « vigilance renforcée », ce qui implique déjà une attention particulière à la menace des drones, alors qu'on observe depuis peu une recrudescence de survols en Europe et sur le territoire national.

De même, l'idée d'un effort accru sur les infrastructures numériques critiques ne sort pas de nulle part. Un document officiel, publié en janvier, l'annonçait déjà en des termes presque identiques à ceux utilisés vendredi par le président. Commandée par le président de la République, la stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030 élève le niveau global de cybersécurité, en priorité celui des infrastructures critiques et du socle numérique de l'État.

Ce qui manque, en revanche, à l'annonce présidentielle, c'est précisément ce qui rendrait crédible un véritable changement d'échelle, un calendrier, un chiffrage, un cadre juridique. Une audition parlementaire récente a mis en lumière la principale faille du dispositif anti-drone français, celle qui touche directement les sites que Macron promet de protéger. Les opérateurs privés ne sont aujourd'hui pas autorisés à brouiller ou détruire un drone hostile, ils peuvent seulement détecter, alerter, renforcer la protection passive, alors qu'une partie de la menace vise précisément les sites privés ou semi-privés, aéroports, industries sensibles, infrastructures critiques. Rien, dans les annonces de vendredi, n'indique que ce vide juridique sera comblé à brève échéance.

L'Europe, de son côté, a déjà tiré les leçons opérationnelles de la première grande vague d'intrusions de drones, il y a un an. L'OTAN a lancé, après l'intrusion de drones russes dans le ciel polonais, l'opération Eastern Sentry, destinée à renforcer sa posture le long du flanc oriental et impliquant plusieurs États membres. La France y participe déjà, aux côtés d'autres alliés. Le Danemark contribue deux F-16 et une frégate de guerre anti-aérienne, la France trois Rafale, et l'Allemagne quatre Eurofighter. Autrement dit, une partie de la « nouvelle » vigilance annoncée vendredi fonctionnait déjà, depuis un an, sur d'autres théâtres européens.

Ce que la mise en scène de l'unité nationale dissimule

Le choix du format dit tout du calcul présidentiel. Convier l'opposition à huis clos, en présence de responsables militaires et du renseignement, revient à transformer une crise sociale en enjeu de sécurité nationale, un registre où le consensus se construit plus facilement qu'un accord sur la fiscalité du gazole.

Édouard Philippe a salué une initiative jugée utile et a affiché sa détermination à défendre les intérêts du pays aux côtés du président. Cette adhésion de façade a un revers immédiat, elle prive de terrain de contestation ceux qui, comme Bardella ou Retailleau, étaient venus pour parler d'abord de taxes sur les carburants.

Le narratif de la journée illustre d'ailleurs un glissement révélateur. Dans les premières minutes qui ont suivi la réunion, Jordan Bardella a d'abord regretté que la question du carburant n'ait pas du tout été évoquée. Quelques heures plus tard, sa formulation a changé de nature, il n'était plus question d'une absence de débat mais d'un sujet balayé par le gouvernement. Entre les deux versions, un même constat de fond, celui d'un pouvoir d'achat noyé dans le vocabulaire de la guerre hybride, plus consensuel et bien moins coûteux politiquement à l'approche du budget 2027 que l'annonce d'une baisse de taxe sur l'essence.

Ce déplacement du centre de gravité du débat sert un agenda précis. À quelques semaines de la présentation du projet de loi de finances, qui doit acter cinquante-quatre milliards d'euros d'efforts sur les dépenses, chaque euro de taxe carburant abandonné aux automobilistes est un euro que Bercy devra trouver ailleurs. Convertir la crise énergétique en question de souveraineté et de défense permet de justifier le maintien de recettes fiscales sensibles sans jamais avoir à le dire frontalement.

Le silence sur les chiffres, également, mérite d'être noté comme un fait en soi. Aucune estimation du coût du plan de protection des infrastructures n'a été communiquée vendredi, ni aucun calendrier de mise en œuvre. Un plan sans chiffrage ni échéance n'est pas encore un plan, c'est une intention politique, utile pour occuper l'espace médiatique du jour sans engager l'État sur une trajectoire budgétaire vérifiable dans les mois qui viennent.

Le choix de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon de se faire représenter, plutôt que de participer en personne à cet exercice de unité nationale, constitue lui aussi un signal qui parle sans avoir besoin d'être commenté. Les deux personnalités arrivées en tête des intentions de vote pour 2027 ont préféré ne pas endosser, par leur présence physique, la solennité que Macron cherchait à donner à la réunion.

« Moscou cherche à créer la discorde et le chaos en Occident tout en restant en deçà du seuil de la guerre. »

Emily Ferris, chercheuse au Royal United Services Institute

Ce qui pourrait suivre

L'issue la plus probable, dans les prochaines semaines, tient à la poursuite d'un régime de tension contrôlée plutôt qu'à une escalade ouverte. Moscou a, jusqu'ici, systématiquement calibré ses provocations pour rester en deçà du seuil qui déclencherait une riposte militaire collective de l'OTAN, et rien dans les épisodes de Leipzig, du train Kiev-Varsovie ou de la Baltique ne suggère un changement de doctrine. Le signal à surveiller sera la fréquence des incidents recensés par les services de renseignement occidentaux d'ici la fin de l'année, ainsi que l'éventuelle activation de l'article 4 du traité de l'Atlantique Nord par un nouvel État membre.

Une autre issue, plus incertaine mais lourde de conséquences pour le budget des Français, tiendrait à une reprise des hostilités autour du détroit d'Ormuz si le cessez-le-feu conclu avec Téhéran venait à se rompre. Le baril a déjà frôlé les cent vingt dollars lors du pic de la crise, un niveau qui, s'il était retrouvé, rendrait intenable la position du gouvernement français consistant à ne pas toucher à la fiscalité du carburant. L'indicateur déterminant sera ici l'évolution du cours du Brent et la solidité, semaine après semaine, du dispositif de reprise du trafic maritime dans le détroit.

Une dernière hypothèse, plus lointaine mais politiquement explosive, verrait la pression sociale sur le pouvoir d'achat rattraper la mise en scène sécuritaire de vendredi. Si les aides ciblées promises par le gouvernement pour le 1er octobre se révélaient insuffisantes face à un gazole susceptible, selon plusieurs candidats présents à l'Élysée, de franchir les trois euros le litre avant Noël, le narratif de l'unité nationale face à Moscou pourrait ne pas suffire à contenir la colère qu'il a, précisément vendredi, cherché à occulter.

Le fait qui résume le mieux cette journée n'est peut-être pas celui que le président a choisi de mettre en lumière. C'est plutôt l'écart, mesurable et daté, entre un inventaire précis des provocations russes et l'absence totale de chiffre sur ce qui préoccupe le plus concrètement les Français depuis des mois, le prix qu'ils paient à la pompe. Cet écart-là ne se referme pas par une réunion de crise, il se referme par un budget. Et le budget, lui, n'a pas encore été présenté.

TROIS SEMAINES DE PROVOCATIONS ATTRIBUEES A MOSCOU

13 septembre - Un drone russe frappe la locomotive d'un train Kiev-Varsovie à deux kilomètres de la frontière polonaise, sans faire de victime parmi les 206 passagers

15 septembre - Une frégate russe tire deux fusées éclairantes vers un hélicoptère danois au-dessus de la Baltique, incident jugé « irresponsable » par Copenhague

Août-septembre - L'Allemagne attribue formellement à la Russie une tentative d'attaque par drone explosif contre l'aéroport de Leipzig, ferme un consulat russe et durcit ses contrôles

Par Samuel Lévy • L'Appel · L'Appel
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